Chronique de la France d'après

Ce que la crise a changé dans notre vision de la santé

La santé est une préoccupation majeure pour les Français depuis plusieurs années

Dans le cadre de son enquête La France en morceaux : Baromètre des Territoires 2019, l’Institut Montaigne avait pu étudier avec précision les fractures territoriales et sociales françaises en matière de santé. À la question « Quels sont les sujets qui vous préoccupent le plus personnellement ?« , la santé arrivait en troisième position derrière le pouvoir d’achat (40 %) et les retraites (26 %). Les Français sont autant préoccupés par l’emploi que par la santé : 25 % d’entre eux estiment que c’est une préoccupation majeure. Les inégalités (24 %), la menace terroriste (21 %), la sécurité (17 %) ou la protection sociale (9 %) sont des sujets qui inquiètent moins les Français.

Les difficultés d’accès aux soins sont également un sujet de préoccupation pour bon nombre de citoyens français. Conscients de l’importance d’un accès rapide à des soins de qualité, les Français prêts à payer plus d’impôts citent pour 31 % d’entre eux l’amélioration du système de santé, juste derrière la réduction de la pauvreté, citée par 36 % des répondants. La réduction de la pollution est citée en troisième position (23 %).

Pourtant, les sujets liés à la santé et à l’accès aux soins n’avaient pas émergé comme des thèmes majeurs lors de la dernière campagne présidentielle de 2017. La crise sanitaire actuelle semble avoir changé la donne.

« Le XXIe siècle sera le siècle de la santé publique ou ne sera pas ! »

Depuis plus d’un an, nous vivons dans un contexte sanitaire inédit et la santé est devenue le sujet principal du quotidien des Français. Si la crise des hôpitaux et des services d’urgence avait déjà émergé dans le débat public en 2019, la crise Covid-19 a propulsé sur le devant de la scène les problématiques de pénuries de soignants en France et les capacités d’accueil limitées de nos services d’urgence ou de réanimation.

Elle a aussi mis en lumière les fractures entre le monde hospitalier, les cliniques privées et la médecine de ville, des fractures renforcées par un Ségur de la santé jugé trop centré sur l’hôpital par les syndicats de médecins généralistes. Sur la question de l’égalité d’accès aux soins, la crise du Covid-19 a aussi suscité une plus forte prise de conscience de ces enjeux.

 

A la faveur de la crise, les préoccupations de santé publique semblent dépasser les préoccupations économiques et de justice sociale. C’est en tous cas ce que semblent indiquer certains sondages. En novembre 2020, 2 Français sur 3 estiment que le plus important est de limiter l’épidémie de Covid-19, même si cela a un impact négatif sur l’économie du pays et l’emploi. Sur la scène politique, ce renversement de la hiérarchie des normes se matérialise concrètement ; en France, le “M. Déconfinement” du gouvernement est devenu Premier Ministre en juillet 2020. Aux États-Unis, les premières décisions politiques du président élu Joe Biden se concentrent sur la gestion de la pandémie, avec la mise en place d’une cellule de crise dédiée.

Comme l’écrit le philosophe Frédéric Worms, « le XXIe siècle sera le siècle de la santé publique ou ne sera pas ! » et nos dirigeants doivent cesser d’opposer santé et économie et faire de la santé publique un critère global qui irrigue l’ensemble des politiques publiques.

 

Le numérique au chevet des professionnels de santé et des patients

 Si l’enjeu des équipements et des personnels a été central pour combattre le virus, les opportunités liées au numérique appliqué à la santé (e-santé) ont également été déterminantes dans la réponse rapide à la pandémie comme l’ont montré de nombreux pays. Les technologies numériques, encore sous-utilisées dans le secteur de la santé en France, sont pourtant des outils clés pour améliorer l’efficience, la qualité et la sécurité de notre système de santé. Elles sont créatrices de valeur pour l’ensemble des acteurs de l’écosystème en ce que :

  • Les patients sont rendus plus autonomes à travers des solutions digitales leur permettant de suivre leur maladie et d’interagir avec le système de soins.
  • La circulation des informations médicales entre professionnels est fluidifiée au bénéfice des patients, par la dématérialisation des échanges.
  • L’efficacité des structures de soins est décuplée et l’expérience des patients améliorée grâce au numérique et à l’automatisation.
  • La décision médicale et paramédicale est rendue plus fiable et sûre avec l’aide de l’intelligence artificielle (IA).
  • La télémédecine permet l’accès à distance d’un patient à un professionnel de santé.

En effet, depuis les débuts de la crise sanitaire en mars 2020, la télémédecine a permis de limiter l’engorgement des hôpitaux en exerçant un premier tri entre les malades les moins sévères pouvant être pris en charge à domicile et ceux nécessitant une hospitalisation. Elle a aussi été un outil précieux pour anticiper les flux de patients et allouer les ressources médicales et de matériel en conséquence.

La téléconsultation (consultation entre un professionnel médical et un patient par l’intermédiaire des technologies de l’information et de la communication), dont les conditions d’exercice ont été largement assouplies pendant la crise, est également essentielle en cas de pandémie pour permettre le suivi des patients chroniques non atteints par le Covid-19 et assurer la continuité des soins, alors que tous les services des hôpitaux étaient dédiés à la lutte contre la pandémie.

En parallèle, la téléexpertise (possibilité de solliciter à distance l’avis d’un autre professionnel sur la prise en charge d’un patient) a rendu possible le partage d’information entre professionnels de santé en les mettant en relation avec des confrères pour avoir un second avis médical sur un cas précis.

 

Les données de santé au secours des décideurs publics

 Si les Français ont pris conscience des nombreux défis (l’explosion des maladies chroniques, le vieillissement de la population, l’évolution du nombre de soignants sur le territoire, la soutenabilité économique du système de santé et les nouveaux défis sanitaires et sociaux, etc.) auxquels fait face notre système de soins et de l’importance de déployer massivement le numérique pour apporter des réponses concrètes et efficaces, ils ont aussi découvert que l’analyse des données de santé permettaient de mieux comprendre l’évolution de l’épidémie de Covid-19.

Les données sont en effet précieuses pour concentrer les efforts, casser les chaînes de contamination et éviter que l’épidémie se répande de façon exponentielle dans la population, en ciblant les personnes contaminées ou susceptibles de l’avoir été et en protégeant celles qui risquent le plus d’en mourir (personnes âgées, personnes atteintes de maladies chroniques, etc.). Elles permettent également l’identification des clusters et le contact tracing via des applications mobiles et des systèmes d’information pour « remonter » les chaînes de transmission du virus et isoler les personnes potentiellement atteintes.

Ainsi, les données de santé sont indispensables pour assurer un suivi de l’évolution de l’épidémie sur le territoire mais aussi pour organiser et surveiller un déconfinement progressif, grâce à une connaissance parfaite de la circulation du virus en temps réel.

Plusieurs plateformes développées par des citoyens, comme CovidTracker, ont mis en place des outils de visualisation des données françaises et internationales, en lien avec l’épidémie de Covid-19 : évolution du nombre de cas positifs en France et à l’étranger, nombre de personnes en réanimation, taux d’incidence dans les différents départements, etc. à partir de données publiques. La plateforme a aussi mis en place il y a quelques mois un outil nommé VaccinTracker dont l’objectif est de visualiser l’avancement de la campagne vaccinale. L’intérêt du site ne s’arrête pas là, un module est récemment venu confirmer l’intérêt de la plateforme : “Vite ma dose !” qui vise à aider les Français à trouver un rendez-vous pour se faire vacciner, proche de chez eux.

L’épidémie de Covid-19, en propulsant sur le devant de la scène politique et médiatique les défis auxquels notre système de santé fait face, a rendu possible une véritable prise de conscience de l’importance de bâtir un système de santé innovant, efficient, qui répondent aux attentes des patients et des professionnels. Elle permettra certainement de faire de la santé une des thématiques centrales de la future élection présidentielle, puisque de nombreux défis restent à relever : utilisation des données de santé pour améliorer la recherche clinique et médicale, acculturation des décideurs et des professionnels aux outils numériques de santé, prise en compte du vieillissement dans les politiques de santé, rôle des patients à travers le chantier de la pertinence des soins.

Par Laure MILLET, Responsable du Programme santé, Institut Montaigne

Le bowling, la pandémie et le lien social

Pratiquer le bowling (ou le foot) en club contribue à la bonne santé d’une société. C’est la constatation que fait, à la fin des années 1990, le politologue Robert Putnam dans un article puis dans un ouvrage resté célèbre, Bowling Alone. Observant la chute du nombre d’Américains adhérant à une fédération sportive, à un syndicat, à un parti politique, à une association de parents d’élèves ou aux scouts, le chercheur diagnostique un déclin de l’âge d’or de la démocratie américaine. La théorie de Putnam repose sur la notion de capital social, l’ensemble des liens sociaux dont la qualité et l’intensité fonctionnent comme une glue sociale entre les individus. Il se montre en particulier sensible au rôle des contacts sociaux informels et de voisinage. Par opposition aux liens forts qui nous unissent à nos proches et à notre famille, ces liens faibles nous relient aux gens qui appartiennent à des groupes sociaux éloignés du nôtre, favorisant l’empathie et l’ouverture. Or c’est très précisément ce type de lien social de faible intensité (conversations de machine café, de bistrot ou de vestiaire) que les confinements ont contribué à éroder, sinon à couper, ne nous laissant que les seuls liens essentiels pour faire société.

Dans la continuité des analyses pionnières de Robert Putnam, un récent article de The Atlantic décrit une tendance chez les parents à renoncer à l’entretien des liens d’amitié au profit de l’éducation de leurs enfants. « D’une certaine façon, les parents d’aujourd’hui semblent nourrir l’espoir que leurs enfants leur fourniront le sens et le soutien que les générations qui les ont précédés recevaient de leurs amis adultes, de leurs loisirs et de leur participation à des activités associatives ». Plus près de chez nous, la sociologue Claire Bidart remarque que nos réseaux tournent en rond et en boucle depuis la crise sanitaire et l’obligation de réduire ses contacts avec l’extérieur : « il n’y a pas de nouvelles rencontres », « les liens plus légers, plus fluides […] ne sont pas recréés puisqu’il n’y a plus de contextes concrets. On risque de s’enfermer dans des petits cercles homogènes », pronostiquait la directrice de recherche au CNRS entre deux confinements.

Le brassage et la mixité sont ainsi à l’arrêt depuis un an. Les mots totem que nous employons sont les marqueurs de ces préoccupations croissantes : bulle, refuge, repli, oasis, entre-soi, séparatisme, sécession, archipel ou encore safe space. Dans un essai inventif, le journaliste Vincent Cocquebert ausculte les conséquences politiques et sociales de ce cocooning généralisé (lire notre interview de l’auteur dans cette édition). À force d’évoluer dans « un lounge idéologique », écrit-il, dans lequel les aspérités du monde social peuvent être gommées, et forts de la micro-sécession qu’a représenté l’expérience du confinement, nous risquons de ne pas souhaiter reprendre la conversation là où nous l’avions interrompue avant la survenue de l’épidémie : « la déchirure du tissu social pourrait ne jamais être réparée », écrit-il. En France, la nouveauté tient dans le fait que les élites éducatives elles-mêmes sont tentées par la fuite (une échappée belle qui se manifeste par l’envie de reconversion professionnelle ou de relocalisation à la campagne), alors même que ses membres représentaient la classe des intermédiaires et médiateurs sociaux par excellence.

Des économistes de l’Observatoire du Bien-être ont su utiliser les travaux de Robert Putnam pour développer le concept de solitude sociale, marquant son influence sur le plan de la qualité de vie en général tout en soulignant ses effets dans le domaine politique, avec un lien établi entre le sentiment de défiance interpersonnelle et le vote d’extrême droite.

Putnam attribuait une part de la crise du lien à la tendance des Américains à déménager fréquemment et à s’établir dans les banlieues résidentielles. Il isolait également un facteur technologique, à l’époque la télévision câblée et la cassette VHS, qui avaient eu pour conséquence de domicilier et de privatiser les moments de loisir. En 2021, les bulles algorithmiques jouent ce rôle de causalité diabolique. Que cette explication tienne globalement la route ou qu’elle masque un mal plus profond qui lui préexistait importe finalement moins que l’issue d’une telle polarisation : les bulles, qu’elles soient économiques, sociales ou numériques, finissent toujours par éclater.

Thierry GERMAIN et Jean-Laurent CASSELY

#1anapres – Santé : une seule Terre, une seule Santé

Depuis plus d’un an, nous vivons dans le commentaire quotidien de la crise sanitaire, des effets du Covid-19, de la vaccination, mais aussi de la résilience et des dysfonctionnements de notre système de santé, des conditions d’exercice des femmes et des hommes qui le portent à bout de bras… La crise a fait de la santé, individuelle et collective, le centre des attentions mondiales. Elle nous invite aussi, avec une urgence proportionnelle à sa sévérité, à repenser notre approche de la santé. C’est à cette condition que nous saurons éviter de nouvelles pandémies.

La prise de conscience de nos interdépendances… et de nos responsabilités

La pandémie a réactivé la perception de nos interdépendances : entre les humains (à peine trois semaines se sont écoulées entre l’apparition du Sars-CoV-2 à Wuhan et sa diffusion à Paris et Bordeaux), entre les humains et le monde animal (75 % des maladies émergentes sont issues du monde animal, et le Covid-19 est l’une d’entre elles), entre la santé humaine et la santé de la Terre (l’activité humaine joue un rôle avéré et majeur dans la propagation de maladies infectieuses).

La crise, sans nul doute le résultat d’un désordre écosystémique provoqué par l’humain (déforestation, agriculture industrielle, trafic d’espèces, commerce et consommation d’animaux sauvages), nous a aussi mis face, comme rarement auparavant, aux conséquences de nos actes, à l’ampleur de nos responsabilités au sein du vivant. Comme l’écrivait il y a un an Dominique Potier, député socialiste de Meurthe-et-Moselle et agriculteur, « pas de santé humaine sans santé de la Terre. Réparer l’une pour sauver l’autre ».

Pour une approche intégrée et élargie de la santé

Le concept « One Health » (« Une seule santé »), qui considère comme intimement liées les santés humaine, animale, végétale et environnementale et incite à prendre en considération tous les facteurs d’émergence des maladies, est devenu l’emblème de cette prise de conscience.

« Il est essentiel que les États considèrent désormais la santé animale, humaine et environnementale comme une entité globale unifiée »

Initialement promue par l’OMS, la FAO et l’OIE, l’approche « One Health » a déjà fait ses preuves à l’échelle locale, mais elle doit aujourd’hui s’institutionnaliser, trouver sa place dans nos systèmes de santé, se pérenniser – le Cirad propose par exemple que soit créé un Haut Conseil international de la santé, rassemblant des scientifiques de toutes disciplines, des représentants d’organisations internationales et de la société civile… Il est essentiel que les États considèrent désormais la santé animale, humaine et environnementale comme une entité globale unifiée, et que la santé et la protection de l’environnement et des animaux constitue une priorité pour préserver la santé des hommes.

Selon l’OMS, l’antibiorésistance pourrait causer, d’ici 2050, près de 10 millions de morts par an, et entraîner un ralentissement de la production d’aliments d’origine animale de 3 à 8 % chaque année. Au regard de l’augmentation du risque pandémique, et plus largement de la perspective de l’allongement de l’espérance de vie et de la multiplication des maladies chroniques dans nos sociétés, il est urgent de changer de modèle, en plaçant les principes de responsabilité, de prévention et de résilience au cœur de notre gouvernance de la santé. C’est notre rapport à la santé, et au monde, qui doit changer.

Déborah KHAGHANI


#1anaprès – Mobilité : train de nuit ou long-courrier low cost ?

C’était il y a un an, nous retrouvions la possibilité d’aller et venir, après de longues semaines de confinement qui nous avaient forcé à l’immobilité, un état devenu presque étranger à la société d’agitations continues dans laquelle nous vivions alors. Il y a un an, le 11 mai 2020, nous reprenions – très progressivement – nos habitudes d’allers et de venues, de promenades, de voyages, pas exactement comme avant mais avec le sentiment tout de même d’être sortis de la crise.

Drôle d’idée en réalité tant le répit fut bref. Les règles de couvre-feu, la limitation des déplacements, l’instauration de nouveaux confinements ont très rapidement créé de nouvelles assignations. En un an, nous avons renoncé à la mobilité, nous l’avons retrouvée, nous l’avons perdue à nouveau, elle devrait revenir mais elle s’est transformée.

« Avant la crise, le monde était cette vaste étendue que l’on arpentait à sa guise, par tous les temps et tous les modes de transports. Aujourd’hui, il s’est rétréci »

La mobilité s’exerce toujours dans un périmètre, plus ou moins ouvert. Avant la crise, le monde était cette vaste étendue que l’on arpentait à sa guise, par tous les temps et tous les modes de transports. Aujourd’hui, il s’est rétréci. Des frontières restent fermées, d’autres s’ouvrent sous conditions de pass sanitaire. La mobilité qui est possible dans ce nouveau périmètre n’a plus grand-chose à voir avec celle que nous avons connue. Tout est désormais plus compliqué.

« Le ralentissement a néanmoins permis un examen critique de la vitesse »

Le ralentissement a néanmoins permis un examen critique de la vitesse, comme si subitement, et à la faveur d’une crise sans précédent, nous sortions d’une forme d’illusion collective sur la compatibilité, désirée mais difficile, entre mobilité et environnement. En reconsidérant la nécessité de certains déplacements objectivement inutiles, en regardant de face l’impact environnemental des transports et la part du mouvement, inconciliable avec le climat et fatigante, éprouvante pour l’individu, nous avons remis en cause des modèles qui suscitaient la critique mais non l’action véritable. C’est la victoire du train de nuit sur le long-courrier low cost, celle de David contre Goliath dans le domaine des transports.

Mais les choses ne sont jamais si simples, on ne passe pas d’un état à un autre sans transition ni paradoxes. Car serons-nous prêts à renoncer aux grandes distances parcourues en un éclair, quand la mobilité sera de retour ? N’est-ce pas avec une certaine hâte que l’on s’imagine retrouver les Tropiques au mois de janvier prochain quand l’hiver sera gris ? Ne va-t-on pas se surprendre à guetter les voyages à bas prix, et pour l’autre bout du monde ?

« Notre mobilité a perdu de son sens en ne se réduisant plus qu’à celle du quotidien »

Car au fond, depuis plus d’un an, à l’exception de quelques épisodes de relâche autorisées ou auto-octroyés, nous restons chez nous, dans les lieux du quotidien, sans perspective de découverte. Notre mobilité a perdu de son sens en ne se réduisant plus qu’à celle du quotidien. La crise nous a privé du monde, à la manière dont elle frappe, comme en Inde tout récemment encore, et à travers nos réponses politiques, quand un Etat décide la fermeture des frontières ou modifie ses conditions d’entrée. Elle nous a aussi privé de ce monde, qui n’est pas l’international, mais un département, une région, ces quelques kilomètres qui suffisent à créer un dépaysement. Et c’est précisément cela que la mobilité permet : un changement de décor de temps à autre, fondamental, nécessaire, comme une grande bouffée d’air après une tentative d’apnée.

La question qui s’impose alors est la suivante : quel usage ferons-nous, une fois retrouvée, de cette liberté patiemment attendue et amplement méritée ? Et avant cela : Faut-il vraiment y croire au retour de la vie mobile ? L’année qui s’est écoulée a montré qu’elle n’était ni acquise ni intouchable. Continuons d’observer et rendez-vous pour un prochain bilan le 11 mai 2022 ?

Marinette VALIERGUE


Robert Zarader, mon 10 mai en vrac – En manque

François Mitterrand à l’Élysée, la Gauche espère. Qu’en reste-t-il 40 ans plus tard ? Tout le mois, Les Influences interrogent acteurs du moment et observateurs de toutes générations. Aujourd’hui : Robert Zarader, économiste, consultant en stratégies de communication, fondateur d’Equancy & Co, ancien conseiller de François Hollande raconte son espoir et son grand manque du 10 mai.

Chapitre II. EN MANQUE

Ce qu’il nous reste de ces années, c’est avant tout ce qu’il nous manque aujourd’hui.

Le goût des utopies, de la justice et des combats politiques reste toujours aussi fort pour y avoir goûté, grâce à l’artiste de la politique que fut François Mitterrand. Un président qui a su s’entourer de personnalités aussi fortes et différentes que Fabius et Bérégovoy, Badinter et Dumas, Mauroy et Rocard, Lang et Fiterman, Cresson et Jospin, Bianco et Delebarre… Certes, il fut moins « en avance » sur la prétendue féminisation politique, mais personne n’aura nommé une femme Premier ministre depuis le choix d’Édith Cresson.

Le regard rétrospectif de ces « 40 ans en arrière » ne fait ainsi que confirmer la différence du personnel politique de l’ancien monde avec celui de la start-up nation. Sur cet aspect, j’adhère à ce parti ringard du « c’était mieux avant ».

Des années 81, il nous reste aussi cette comparaison et des combats, comme celui que j’ai partagé à la création de SOS Racisme, l’enthousiasme des concerts et l’énergie de la lutte contre le racisme grâce à l’incroyable relation entre le « Vieux » et « Juju ». Des luttes vivaces contre les inégalités, pour de nouvelles libertés, de nouveaux droits. Beaucoup n’a pas été fait mais nous avions « envie de politique ». Pour le plaisir du débat idéologique partisan, intellectuels et souvent de mauvaise foi. Tout reste à réinventer, car le débat a laissé la place à des discours en silos, ou pire à des invectives entre crétins prétentieux, comme les définissait Pierre Dac : « Le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui. »

Cesser de cacher ses idées derrière le « en même temps » : voilà une belle ambition. Moi j’ai besoin de croire en des femmes et des hommes d’État, et partager des débats qui enrichissent, tout simplement. J’ai besoin de politiques colorées et variées, qui ne soient exclusivement ni noires ou vertes, et encore moins noires et vertes.

Alors, le manque a aussi ses mots et ses noms, en vrac, déposés dans ma mémoire…

Coluche et la parole. Mitterrand, Tonton et notre génération. Pierre Bérégovoy et le courage. Balavoine et l’engagement. Michel Bergé et Diego. Socrates et le football brésilien. Bob Marley et les disparus des « 27 ans ». Desproges et sa minute. Michel Hidalgo, son short et ses talents. Le Tribunal des flagrants délires. Canal Plus et Les Nuls. Les vrais Guignols de l’Info. Les radios libres, la presse libre, les journalistes libres. SOS Racisme, Juju, Harlem et les potes. Les premières fêtes de la Musique. Les jours heureux. Pierre Mauroy et le petit Quinquin. Édith Cresson, première « PM ». La première cohabitation et l’habileté politique d’un artiste. Georges Marchais et la fin des communistes. L’Heure de Vérité. Bernard Tapie, le bateleur talentueux. Séville et Schumacher. Mitterrand-Chirac : les débats. Mitterrand-Rocard : le baiser de la mort. Baltique ou Rocard. Robert Badinter et Roland Dumas : l’un pour le droit, l’autre pour le tordu. La fin de la peine de mort. La doctrine Mitterrand et l’humanité. Raphaël, Édouard et ma génération Mitterrand. Le premier déjeuner à l’Assemblée nationale de ma vie avec « Juju » et François Hollande. La crise du 20ème siècle et l’équipe de Lorenzi-Pastré-Tolédano. Et, le 4e anniversaire au McDo d’Amiens, le 21 décembre 1981, d’un futur président de la République…

PUBLIÉ LE 14 MAI 2021 PAR LES INFLUENCES

Robert Zarader, mon 10 mai en vrac – L’espoir

François Mitterrand à l’Élysée, la Gauche espère. Qu’en reste-t-il 40 ans plus tard ? Tout le mois, Les Influences interrogent acteurs du moment et observateurs de toutes générations. Aujourd’hui : Robert Zarader, économiste, consultant en stratégies de communication, fondateur d’Equancy & Co, ancien conseiller de François Hollande raconte son espoir et son grand manque du 10 mai.

Chapitre I. L’ESPOIR

À00 h 00, le 10 mai 1981 a commencé comme tous les autres jours, partout dans le monde ! Mais pour moi, insomniaque patenté, j’essayais de chasser de ma nuit la défaite de Mitterrand. Installé au 14, rue Lapeyrère à Paris, locataire d’un immeuble peuplé de socialistes dans ce 18e arrondissement, j’avais l’étrange sensation que l’immeuble lui-même, au-delà de ses habitants, n’arrivait pas à trouver le sommeil. Levé tôt, je suis allé chercher le JDD, mais j’ignorais que la rédaction avait décalé la parution au dimanche soir après le résultat… Je n’étais pas électeur à Paris mais inscrit au Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis où j’ai grandi, appris et vécu très longtemps.

J’y serai vers midi. Mes parents, et surtout mon père, patron d’une petite imprimerie, étaient très contents de m’y voir, car il m’avaient invité à un déjeuner professionnel et amical à la fois. Mes parents déjeunaient dans un restaurant particulièrement joli, dans un parc, sans doute vers Chantilly. Mon père avait convié son principal client, Monsieur Herbelin, cadre de haut niveau de la SNCF, et sa famille, devenue depuis quelques années bien plus que des clients, presque des amis, des amis tellement différents de mes parents. Ma présence est un peu symbolique de ce « 10 mai » pour eux : fier de la présence d’un fils, économiste et chercheur, un peu intello, c’était la réponse à un complexe, qui n’avait aucune raison d’être, celui d’une vie sans étude ni diplôme dans une Algérie en guerre permanente pour des juifs modestes, qui allaient élire, sans aucun doute pour eux, leur président de la République. Humanistes avant d’être un « tout petit peu » socialistes, ils voteront Mitterrand au retour de déjeuner. Comme moi ! La famille Herbelin était d’une formidable gentillesse et simplicité. Ils étaient avec leurs deux enfants et leur gendre… Le 10 mai 81, 13 heures, au déjeuner, il paraissait difficile de ne pas parler politique et élections. Mon père, plus libertaire que socialiste, ne m’avait donné aucune consigne de bienséance politique. Toujours plus inquiète, ma mère m’avait recommandé une certaine « retenue idéologique ».

En vrai, fondamentalement respectueux des idées de chacun, tolérants à l’extrême y compris vis-à-vis de tous les acteurs de la guerre d’Algérie – à l’exception de l’OAS et de Gaulle –, ils étaient très réservés dans la discussion politique. J’hésitais à parler politique tout de suite par « discipline filiale » quand le débat fut lancé. Je me souviens, au mot près, de l’échange avec la jeune fille Herbelin, sans aucun doute de la même génération que moi.

Elle : « Alors vous pensez quoi ? Mitterrand ? » Moi : « Je ne sais pas, je crains que les sondages n’envisagent pas “l’effet isoloir”. » Elle et son frère : « L’effet isoloir, non ! Mitterrand va gagner ! Il faut qu’il gagne ! », avec le sourire de leur mère en fond. Ouf, on a passé le reste du déjeuner à partager nos espoirs de liberté, de justice, voire quelques utopies post-adolescentes. Quatre ans avant Téléphone, on rêvait déjà d’un autre monde. Le déjeuner passa très vite, même s’il était déjà plus de 16 heures quand on quitta le restaurant… Retour rapide vers Blanc-Mesnil (mon père ne savait pas rouler lentement), arrêt à l’école Jules-Ferry, mon école primaire communale, notre bureau de vote. Mes parents et moi allons voter. Eux, respectant la règle civique et prenant les deux bulletins avant de passer par l’isoloir. Moi, un seul, bien sûr, ce que je continue toujours de faire par pure provocation infantile. Nous déposons ma mère à la maison au 51, rue Jacques Demolin, et mon père me dépose à la gare de Drancy. Cela m’a toujours amusé que, pendant des dizaines d’années, il n’y ait qu’une gare, celle de Drancy, et que tous les petits juifs du coin prenaient les trains de Drancy. Sans jeu de mots, je m’égare. Arrivée 18 heures, gare du Nord, le métro direction Jules-Joffrin et me voilà dans mon appartement. Un quart d’heure plus tard, la sonnerie : un voisin anxieux ? Non. Mon ami Bruno Loustalet, qui rentre de Saint-Étienne où il est allé voter. Bruno est économiste, comme moi, et on avait décidé de découvrir le résultat ensemble

Nous n’étions pas alors, comme je le serai ensuite pour toutes les élections dès 1988, dans les cercles « privilégiés » qui savent avant l’heure ! Même le 21 avril 2002, hélas… Devant Antenne 2 dès 19 heures, on guettait les visages des journalistes et des politologues en plateau qui apparaissaient au fil de l’écran pour chercher un signe. Mougeotte est souriant, mais Elkabach soucieux, donc nous plus souriants.

45 secondes avant 20 heures, les deux présentateurs engagent le compte à rebours. Elkabach se crispe de plus en plus. Le crâne et le front infographique apparaissent. C’est Mitterrand. L’immeuble se met à hurler de joie, le 18e arrondissement entonne L’Internationale. Les terres de la Commune tremblent, on entend même quelques Chant des Cerises.

Le 18e arrondissement devient un incroyable écho de fête. Une heure après, on est tous à la Bastille. Que d’embrassades et de filles que l’on a envie d’aimer ce soir-là. Que de roses achetées et offertes. 40 ans avant MeToo ! Le bonheur d’un moment. Je retrouve Juju et mes potes de Paris 13-Villetaneuse. Nous avions été le « maillon fort des luttes ». 00 h 00… Je ne sais pas quand le 10 mai 81 a fini, ou même d’ailleurs s’il a fini.

Merci Monsieur François Mitterrand, vous étiez UN PRÉSIDENT !

Moi j’ai besoin de croire en des femmes et des hommes d’État, et partager des débats qui enrichissent, tout simplement.

PUBLIÉ LE 14 MAI 2021 PAR LES INFLUENCES

11mai2020.co souffle sa première bougie !

Il y a tout juste un an, à la sortie du premier confinement, nous nous étions promis d’observer tous les signes sensibles de changements dans la vie des Français au jour le jour, en créant ce site : 11mai2020.co. Et ce, dans 6 domaines : santé, travail, vie politique, consommation, mobilité, culture sport & loisirs.

Des jours après, des semaines après, des mois après, nous avons tenu promesse, billet après billet, chronique après chronique, étude après étude.

Un an après, à l’occasion de cette semaine anniversaire, l’heure est à un premier bilan, pour déterminer si les signaux faibles que nous avons identifiés commencent à dessiner une société différente et des usages nouveaux, ancrés dans la durée. Autrement dit, il s’agit de voir si les petits cailloux que nous avons collectés, tout au long de l’année écoulée, bâtissent un chemin.

Pour marquer ce premier anniversaire, nous vous invitons à un webinar débat le mardi 11 mai à 17h pour analyser l’évolution en 1 an du rapport des Français à la politique. Il accueillera la députée Paula Forteza, le créateur de l’association « Les 150 » et membre tiré au sort de la Convention Citoyenne pour le Climat Grégoire Fraty, et la directrice générale adjointe de l’Institut Rousseau Chloé Ridel.

Dans les jours qui suivent, nous publierons sur 11 mai2020.co une série spéciale d’articles « Un an après » sur chacune des 6 thématiques du site.

Bonne lecture, et bons débats à vous !

Inscription au webinar ici 

[Webinar] POST-COVID, LES FRANÇAIS ET LA POLITIQUE : UNE (R)ÉVOLUTION A VENIR ?

MARDI 11 MAI 2021  | 17 H

Un an jour pour jour après le 1er déconfinement, nous savons déjà que la crise a accéléré nombre de tendances en germes, modifiant nos modes de consommation, l’organisation du travail, le rapport à la ville, à la question environnementale, à la souveraineté économique et industrielle, au tourisme et aux loisirs… Et le rapport des Français à la politique, dans tout cela, a-t-il changé ?

Les enjeux plus que jamais systémiques que soulève cette période (nuisances davantage ressenties du capitalisme et de la mondialisation, crise environnementale, sentiment plus largement partagé d’un défaut de souveraineté industrielle, fragilité de l’Union Européenne, violences géopolitiques plus visibles…) éveillent des sentiments de frustration, de défiance et parfois de peur, potentiellement lourds de conséquences.

Face à ces inquiétudes, est-ce une volonté de centralisation toujours plus forte de la décision et le besoin « d’un chef »  qui animent désormais les Français, ou au contraire un désir de décentralisation des instances politiques et de démocratie plus directe, pour pouvoir reprendre le contrôle ?

Et que dit de la politique aujourd’hui le fait qu’une majorité de Français considère qu’aucun candidat ne propose une vision à la hauteur de ces enjeux?

L’offre politique est-elle déconnectée de l’ampleur des questions qui se posent désormais ?

Les Français attendent-ils toujours une simple alternance politique, ou veulent-ils un changement total de gouvernance économique, politique, sociale ?

Sommes-nous à l’un de ces moments charnières de l’Histoire, à l’aube d’un grand bouleversement ?

Et ce changement d’ère passera-t-il par les urnes… ?

 

POUR REPONDRE A CES QUESTIONS :

> Paula Forteza, Ancienne co-présidente du groupe parlementaire Écologie Démocratie Solidarité (2020), rapporteure de la loi sur le Règlement général de la protection des données (RGPD) et d’un rapport gouvernemental sur la stratégie quantique de la France, elle est spécialiste des questions liées au numérique, à la démocratie et aux nouvelles formes d’engagement citoyens.

> Chloé Ridel, Haut-Fonctionnaire et militante associative. Elle est Directrice adjointe de l’Institut Rousseau, un think tank attaché à la reconstruction écologique et démocratique de nos sociétés, et la co-fondatrice de l’association Mieux Voter, dont la conviction est que le Jugement Majoritaire peut contribuer à améliorer la démocratie, au niveau national, local ou en entreprise.

> Grégoire Fraty, Secrétaire Générale de la Fédération Nationale des UROF, il est un des citoyens tirés au sort pour la Convention Citoyenne pour le Climat et le fondateur de l’association « Les 150 ». Il en est le premier co-président.

Ce webinar est animé par Robert Zarader et introduit par le sociologue Samuel Jequier.

 

« Créé par les pauvres, volé par les riches »

Le crash monumental du projet de Super League de football est-il une allégorie du « monde d’après » ? Dans l’interprétation des signaux, forts ou faibles, de ce qui se joue actuellement, la question ne peut être écartée.

En 48 heures, le CAC 40 du football est tombé, et de haut

Fracassé sur le mur de l’opinion, des réseaux sociaux, des gouvernements, des médias et de la résistance populaire. Les clubs, les puissants d’Europe étaient pourtant partis avec leurs armes habituelles, des éléments de langage (« sauver le football de la crise »), un sondage biaisé montrant un fort soutien à leur projet (personne n’avait en effet mentionné dans la question posée que le projet de Super League concurrençait la Ligue des champions et risquait de pénaliser les championnats nationaux), une armée de trolls sur les réseaux sociaux pour en faire la promotion. Rien n’y a fait. Aucun artifice de communication n’a pu masquer la nature d’un projet élitiste, à finalité uniquement financière, au service des plus riches. Les dirigeants de ces clubs sont apparus hors-sol, en oligarchie intéressée et totalement déconnectée des aspirations populaires et des demandes sociales. Ils ont même vu leurs propres parties prenantes, le collectif des joueurs de Liverpool, des entraîneurs comme Pep Guardiola ou Jürgen Klopp, s’opposer publiquement à leur dessein.

« L’arrogance et la puissance ont été balayées »

L’arrogance et la puissance ont été balayées, les contraignant même à démissionner ou à aller à Canossa en demandant publiquement pardon à leurs supporters. Il faut regarder les vidéos des présidents de Liverpool ou Manchester faisant pénitence pour mesurer l’ampleur de la contrition, et de l’humiliation.

Dans cette affaire se sont jouées beaucoup des oppositions, des conflits, des contradictions qui nous traversent : le local, l’ancrage territorial des supporters contre le global et la volonté des clubs d’aller chercher de nouvelles audiences et recettes sur le marché asiatique ; les valeurs, l’éthique, le respect du jeu, de son histoire et de ses aléas contre la recherche effrénée de toujours plus d’argent et de profit ; l’égalité des chances et le mérite contre l’inégalité et l’injustice institutionnalisées. La Super League a été une forme de mini idéal-type des batailles politiques à venir.

Dans cette affaire se sont aussi produites des choses nouvelles, qui méritent d’être relevées :

  • Pour la première fois, en tout cas de façon aussi retentissante et rapide, une élite économique et dirigeante a perdu. Le non à un capitalisme « cupide », « rapace » comme l’a écrit l’Equipe, toujours plus mondialisé et financiarisé, l’a emporté. L’extrême finance a été battue, avant même la prolongation.
  • Pour la première fois depuis longtemps, une alliance inédite, à l’heure de la défiance généralisée, s’est construite entre opinion, médias et gouvernements contre l’oligarchie économique.

Emmanuel macron et Boris Johnson ont réagi avec beaucoup de fermeté, les médias européens ont tiré à boulets rouges sur le projet, les supporters se sont mobilisés dans des actions à haute charge symbolique. « RIP Liverpool » ont déposé sur les grilles de leur stade ceux qui chantent depuis des décennies « You’ll never walk alone » dans les virages d’Anfield. Une forme de lutte de classes ponctuelle et revisitée, d’incarnation étonnante de la volonté générale pour défendre la glorieuse incertitude du sport face à ceux qui veulent en bannir l’aléa, et sauver ce qu’il reste du football de la prédation.

De manière totalement inattendue et imprévisible, le football européen s’est ainsi constitué en deux jours en une forme de bien commun.

Il n’en est pas un bien entendu, mais il a été traité comme tel : un bien appartenant à tous, devant être respecté dans son histoire et son esprit et protégé, tant qu’il est encore possible de le faire, d’un accaparement total et définitif par quelques intérêts privés puissants.

Il ne s’agit pas bien sûr pas de tomber dans la naïveté. Tout ne va pas changer radicalement et le football demeurera une machine à fric. Si elles se sont refait une petite santé dans ce combat, l’UEFA et la FIFA n’en deviendront pas pour autant des institutions exemplaires et intègres, ni engagées au service d’un football populaire protégé des intérêts financiers. Mais il n’empêche, il s’est quand même passé quelque chose dans ces 48 heures. Le coup d’arrêt à la financiarisation toujours plus folle du football fait sens. Dans un contexte où le réchauffement climatique d’abord, la pandémie ensuite, affaiblissent de manière continue le soutien des opinions européennes au capitalisme financier, au libre-échange, à la mondialisation, la débâcle de la Super League est bien une défaite du monde d’avant.

Un symptôme de plus des aspirations majoritaires à clore une ère, celle de l’argent-roi, des riches toujours plus riches, de la mondialisation débridée. Elle ne dit pas forcément ce que sera le monde d’après, elle dit au moins qu’il sera de moins en moins possible de faire comme si. Comme si rien ne changeait, comme si rien ne bougeait. Elle est en cela un signe clair. Et une forme d’avertissement à tous les autres CAC 40.

[1] Titre de l’article : Banderole brandie par les supporters anglais devant le stade de Chelsea à Londres, mardi 20 avril

Samuel JEQUIER

Les vacances apprenantes : Olivier et Jean-Michel, des décrocheurs ?

« Les vacances apprenantes ont pour objectif de répondre aux besoins d’expériences collectives, de partage et de remobilisation des savoirs après la période de confinement qu’a connue notre pays (…) ».
Voilà une définition précise et ambitieuse du Ministre de l’Éducation Nationale, l’été dernier, sur le site du Ministère.

Mais, bon sang, pourquoi n’en a-t-il pas parlé à Olivier Véran pour les lits de réanimation qui sont, aux dires mêmes du Président Macron, très en-deçà des besoins ? Bientôt 7 000, puis 10 000… Pourquoi pas avant ce troisième confinement ? En même temps, Olivier a-t-il bien pensé aux équipes de réanimation formées pour chaque lit ?

Et pourquoi Jean Michel Blanquer ne s’est-il pas imposé les mêmes vacances apprenantes sur les solutions numériques des cours à distance ? La faute aux Russes déjà ? Avait-il la tête ailleurs cet été ?

Procrastination : Non, des élèves brillants, souvent félicités par le professeur principal !

Pas exemplaire : Non, l’un se fait piquer devant les caméras avec une dose d’Astra Zeneca et l’autre partage le cours de gymnastique avec toute une classe dans un préau !

Flemmard : Olivier dort dans son bureau et Jean-Michel n’a jamais voulu fermer les écoles. Le JDD et Paris-Match en témoignent.

Jouant à fond leur rôle : Là, c’est vrai, c’est un peu à front renversé, quand le Ministre de la Santé demande la fermeture des écoles et des vacances précoces et le Ministre de l’Éducation décerne un diplôme d’épidémiologiste en chef au Président de la République ?

Vacances apprenantes et pouvoir apprenant : voilà ce qui aurait pu être le vrai défi des _déjà !_ deux premiers confinements pour certains. Après la troisième voie et le troisième confinement, attention à ce que les français s’interrogent moins sur la pertinence des vacances apprenantes pour se poser très vite la question des vacances du pouvoir ?

Savary, reviens, les enfants vont tous dans le privé !

« D’abord on a des principes, ensuite on a des enfants ». Cette antienne maternelle me revient en mémoire alors que nombre de mes ami.es, pourtant ardents défenseur.es de « l’école de la République », mettent leurs enfants dans le privé, contraints comme nombre de parisiens de franchir le périphérique pour avoir un logement pouvant accueillir les enfants. Le Covid a évidemment accéléré le mouvement puisqu’on estime que 12 000 parisiens ont quitté la capitale l’an dernier et il n’est pas dit qu’ils aient mis leurs enfants dans les écoles publiques du coin.

Ça n’était pas prévu, pas intentionnel, pas une volonté.

Oui mais voilà. Trop d’absences liées aux non remplacements rapides, trop d’organisation kafkaïenne mettant les formations des profs sur leurs horaires de cours, trop de fermetures pour grèves aussi, pour lutter légitimement contre des conditions de travail qui se dégradent, confère les deux motifs précédents… Le serpent de l’école publique se mord la queue et le match public/privé devient chaque année plus inéquitable. Ajoutez à cela toutes celles et ceux qui contournent la carte scolaire, celles et ceux qui gentrifient des quartiers populaires en achetant de grands lofts ou maisons, mais refusent de scolariser leur progéniture à l’école du quartier. Sans compter toutes celles et ceux qui pensent que les profs de l’école publique ne reconnaissent pas le génie de leur progéniture, immanquablement « haut potentiel », « précoce », « zèbre » et autres profils « différents ». Je ne nie évidemment pas que ce type d’élève existe, mais un certain nombre de génies incompris sont avant tout des cossards reconnus… Elle a bon dos, la vilaine école publique.

« Paradoxalement, on retrouve parfois plus de mixité sociale dans le privé »

Dernier problème et non des moindres, ces phénomènes d’esquives sont si forts, si puissants, que paradoxalement, on retrouve parfois plus de mixité sociale dans le privé… Toutes celles et ceux qui investissent dans l’éducation de leurs enfants, qui ont les codes, les réseaux, ne jouent plus le jeu et ne reste à l’école publique que les ultras militants ou celles et ceux qui n’ont pas les codes (migrants primo arrivants notamment). Le film La lutte des classes, en 2018 avec Edouard Baer et Leïla Bekthi montre cela sans manichéisme. Dur d’être le seul bobo à rester dans une école publique désertée par tous les autres membres d’une même classe sociale, et ce de plus en plus tôt. Nombre de parents n’attendent plus le collège mais préfèrent le repli sur une communauté de semblables dès la primaire.

Avec les mêmes subsides publics, les mêmes impôts et taxes et pour quasiment le même prix pour les parents (de trente à cinquante euros par mois en moyenne[1])  une école accueille inconditionnellement les élèves voisins et fait avec les professeurs que le ministère lui envoie, quand l’autre école choisit chaque élève et recrute chaque prof.

« Si l’éducation était une course de vitesse, l’école publique partirait en même temps que l’école privée, mais avec deux boulets aux pieds et une main attachée dans le dos… »

Et malgré l’évidence de l’iniquité de la situation, le nombre d’élèves accueillis dans les écoles privés sous contrat ne cesse de croître. En 2019, on parle tout de même de 938 000 élèves en primaire et 1 208 000 au collège et lycée[2]. 22% des collégien.nes et même 36% à Paris, des chiffres en augmentation constante et c’est bien là le drame. Car ces chiffres ont un coût : près de 8 milliards versés par l’état à ces établissements auxquels s’ajoutent 4 milliards des collectivités territoriales. Concrètement, les pouvoirs publics se tirent une balle dans le pied à hauteur de douze milliards d’euros par an. Douze milliards au service de l’inégalité des chances.

En 1984, reprenant une des 110 propositions du candidat Mitterrand, le ministre de l’éducation nationale Alain Savary préparait une loi créant un « grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale ». Le mouvement de l’école libre défilait en masse, avec deux millions de personnes dans les rues pour s’opposer à cette loi. Ils firent plier un Mitterrand fragilisé par le choc de 1983 et le retour à la rigueur. Savary apprenait le retrait du projet de loi à la télévision et démissionnait dans la foulée. Il mourait quatre années plus tard et depuis, plus personne n’a songé à remettre sur le métier cette loi de bon sens.

Il y a peu, une loi a été votée en urgence pour lutter contre les séparatismes, notamment religieux. Mais la première des séparations n’est-elle pas de refuser les principes républicains premiers : l’accueil inconditionnel à l’école du quartier avec les hussard.es noir.es envoyé.es par la rue de Grenelle ? J’entends pleinement qu’on refuse cela, pour des motifs religieux notamment, mais alors on paye soi-même l’éducation qu’on veut donner à ses enfants. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre et pas une éducation privée sur fonds publics. Le privé hors contrat, pour peu qu’il ne tombe pas dans les affres des dérives sectaires, ne pose aucun problème. Le privé sous contrat, à ce coût, n’est plus soutenable pour un pays qui dégringole au classement PISA à cause du caractère de plus en plus inégalitaire de notre système scolaire.

Le problème, c’est le refus du commun.

Avec le Covid, cette aversion est exacerbée : vélo, trotinette ou voiture, tout mais pas les transports en commun. La recherche de maisons explose, tout pour éviter les copropriétés où il faut bien vivre ensemble et faire face aux problèmes. Ces mouvements de peur du commun remontent à plus loin et son fort bien documentés par des sociologues comme Jean Viard qui montre le gigantesque déclin des colonies de vacances, où l’on envoyait ses enfants avec des inconnus, pour privilégier des vacances familiales, entre amis, ou communautaire (dans l’acception large du terme), la peur est un phénomène auto alimentant et de repli en repli, nous sommes acculés.

Politiques, entreprises, associations, tout le monde se gargarise de « vivre-ensemble », mais la première condition pour y parvenir c’est d’accepter la rencontre de l’autre, de l’inconnu, dès l’enfance. Ne pas se bunkeriser, se replier, faire confiance à l’État qui saura nous instruire, nous aider à nous éveiller, dans un cadre rassurant et protecteur. Si ça n’est plus tenable, alors l’école publique n’a plus de raison d’être et nous basculerons irrémédiablement dans un système à vitesses très différentes. Est-ce un projet désirable pour une société ?

[1] https://www.europe1.fr/societe/combien-coute-lenseignement-prive-2863702

[2] Chiffres du Ministère de l’éducation nationale.

Vincent EDIN


Demain, les Florange du Covid ?

Très régulièrement ces dernières années, les journaux se penchent sur la vie de Fernande Brunel, et cette paisible habitante de l’Ardèche génère ainsi des portraits habituellement réservés aux célébrités. Quel titre de gloire lui vaut une telle attention ? Elle est simplement la dernière habitante de la Cité Blanche, qui fut jadis le berceau industriel du groupe Lafarge.

Le déclin, puis l’abandon, de territoires entiers régis par la mono-industrie rythment l’histoire de nos sociétés industrielles. Il n’est qu’à se plonger dans quelques ouvrages de la plus récente actualité éditoriale pour en prendre pleinement la mesure. Dans Là où nous dansions, Judith Perrignon fait le récit de ce que fut dans les années 2000 la décadence de Détroit, emblème s’il en est de la violence que recèlent parfois les grandes mutations économiques. Et la question du sort de Florange (et plus globalement de l’industrie de l’acier en France) est centrale dans l’évocation par Arnaud Montebourg de ce que furent ses années à la tête de Bercy, dans un ouvrage, L’engagement, qui a rencontré un large public.

Avec la crise actuelle, et plus précisément avec le choc social attendu lorsque cesseront les mesures d’aide et de soutien mises en place par les pouvoirs publics, de tels phénomènes pourraient se reproduire. Que veut dire pour une économie sévèrement perturbée et en profonde mutation le retour à la normale ? Doit-on s’attendre à voir apparaitre dans les prochains mois des « Florange du Covid » ?

Plusieurs médias se sont récemment intéressés à des quartiers entiers de Blagnac largement dévolus aux salariés d’Airbus, et communément appelés « Airbus Ville ». D’autres territoires fort éloignés de Toulouse dépendent également de la sous-traitance de l’avionneur, comme ce village de la Somme dans lequel tout le monde a « un pied dans l’aéro ». Au-delà de la chute d’activité actuelle, on sait que des questions existent sur le devenir du transport aérien dans notre époque hyper-écologique. Volera-t-on toujours autant demain, et l’affolante croissance du secteur constaté avant le Covid n’est-elle désormais qu’un beau souvenir ? Si c’était le cas, quid des espaces urbains largement organisés autour de cette activité ? Certes, nous ne sommes plus dans le maillage serré et paternaliste de ce que furent les implantations anciennes de la mono-industrie (on pense aux cités textiles de l’Est), mais le rapport de dépendance est bien là, s’il a pris d’autres formes.

D’autres secteurs sont porteurs de changements potentiels qui pourraient conduire à une même interrogation sur les liens entre mutations économiques et affaiblissements territoriaux. La grande distribution sortira-t-elle transformée de la double crise sanitaire et écologique, et le temps des vastes implantations péri-urbaines et des méga centres urbains est-il révolu, ou bien le secteur redémarrera-t-il plus fort encore pour répondre à la frénésie consumériste espérée par certains et redoutée par d’autres ? Les stations de ski et activités de montagne sauront-elles s’adapter, et dans quelles conditions, aux impératifs de la transition climatique ainsi qu’aux effets de la crise ? Le secteur de l’immobilier de bureau aura-t-il à affronter une recomposition profonde de ses offres en lien avec la montée en puissance du télétravail ? De la même façon, enfin, combien de secteurs devront-ils revoir leurs modèles d’activités (et donc leurs implantations) si le rebond des villes moyennes, la néo-ruralité et l’exode urbain rebattent les cartes des dynamiques territoriales ? Derrière chaque situation se joue le destin de points de fixation économiques majeurs dans notre pays. Les décisions économiques ne seraient pas sans conséquence sur les équilibres locaux, et laissent à penser que de véritables recompositions territoriales pourraient avoir lieu, qui s’ajouteraient à celles déjà analysées par Pierre Veltz ou Jean Viard par exemple.

Le cas d’Airbus Ville nous permet, à tout le moins, de pointer trois éléments clés : va-t-on utiliser les mêmes méthodes économiques et managériales si de tels virages sectoriels sont à organiser, avec les mêmes conséquences ? Liera-t-on encore demain pour des durées aussi longues une vie, un métier et un territoire, alors que les parcours sont davantage mouvants et fractionnés ? Et que penser de ces villes conçues comme des écosystèmes (« Lafarge était notre maman », dit madame Brunel) à l’heure où une simple connexion haut-débit préside à l’émergence des « zoom towns » ?

Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely

Quand l’événement fait immédiatement écran

Une semaine après que l’Affaire Gamestop ait défrayé la chronique, on apprenait que la plateforme Netflix et Hollywood se battaient déjà pour acquérir les droits de cet événement presque trop romanesque pour être vrai. Si le sujet n’est pas ici de décrypter la mécanique ayant permis à une poignée de hackers de faire trembler Wall Street, il est fascinant d’observer la récupération quasi instantanée de l’événement par Netflix et la MGM – dont les meilleurs scénaristes s’attèlent déjà à son adaptation pour les écrans. Au point de nous faire ressentir un étrange malaise face à cette interchangeabilité apparente entre le fait et sa mise en fiction.

 Le réel et son double

Véritable prophète de notre modernité numérique, le philosophe Jean Baudrilllard avait anticipé ce nouveau régime de réalité dès Simulacre et simulation (Galilée, 1985) sous le terme de “Virtuel”. Dans la pensée de Baudrillard, le Virtuel n’est pas tout à fait duplication du réel. “Penser cela, écrit Ludovic Leonelli dans “La Séduction Baudrillard” (ENSBA, avril 2007), c’est rester prisonnier d’une pensée qui part d’un clivage entre ce qui est manifeste et ce qui est latent – comme le platonisme ou la psychanalyse.” Pourtant, toute la pensée moderne, de Platon à Kant en passant par Hegel ou même Marx, s’est construite sur sur ce besoin d’une alternative à la réalité, d’un “réel et de son double” pour reprendre la célèbre formule de Clément Rosset. Sans cette duplication, le présent, dans son immédiate et irréductible étrangeté, serait trop inquiétant.

Pour le philosophe, l’Homme a toujours eu besoin du détour de la représentation, comprise dans ses configurations les plus diverses – de sa mise en récit artistique, philosophique, métaphysique ou psychanalytique, afin, dit-il “d’éroder l’insoutenable vigueur du réel et d’en permettre l’assimilation sous les espèces d’un double plus digeste que l’original dans sa crudité première.” Si l’on suit la pensée de Baudrillard, nous avons tout simplement franchi un nouveau stade anthropologique où cette dichotomie traditionnelle entre la réalité et sa représentation est désormais caduque – ou plutôt, qui procède à “la fusion et l’indétermination immédiate de ces deux niveaux”.

Le règne du Virtuel

En analysant ce phénomène, Baudrillard ne se situe ni sur le terrain de la morale, ni, surtout, sur celui de la vérité. Ni plus vrai, ni plus faux que les régimes de réalité qui l’ont précédé, le Virtuel est présenté comme la prolongation logique du progrès de la technique, qui permet que l’évènement – l’Affaire Game Stop, par exemple – ne se distingue plus de l’écran – sa sérialisation immédiate sur les plateformes de VOD.

On pourrait en dire de même de nombreuses formes de réalités immédiatement accaparées par nos écrans. Dans la sphère médiatique ou politique, d’abord, où l’accélération du temps ne cesse de rétrécir l’espace séparant le “fait” de sa récupération en “information”. Selon Rémy Rieffel, sociologue des médias et professeur à l’université Paris II Panthéon-Assas, ce changement de paradigme majeur doit largement à un double phénomène survenu bien avant le triomphe des réseaux sociaux : la généralisation de la télévision, couplée la transformation du traitement médiatique des conflits internationaux après la Guerre froide, qui donnent naissance à la fameuse “couverture en direct”.

Cette contamination du Virtuel n’épargne pas non plus le domaine de la littérature. Pris par l’urgence de son immédiate transformation sérielle, les scénaristes de Games of Thrones n’ont même pas attendu l’achèvement de l’œuvre romanesque de George RR Martin pour achever leur produit. Sans aller aussi loin, la préférence donnée au feuilleton dans la structure narrative de nombreux romans contemporains – chapitres courts, efficacité du récit, rebondissements à la pelle – montre que c’est désormais à la littérature de se conformer aux codes de la série, et non l’inverse… Au risque, sinon, de ne jamais faire passer le cap de l’édition dans un secteur en crise où la vente des droits d’adaptation est devenu un enjeu majeur.

Vers la sérialisation immédiate de nos vies ?

Mais poussons la logique encore plus loin : dans quelle mesure cette “perfusion mentale” du Virtuel ne procède pas également à ce phénomène d’indétermination entre notre vie “réelle” et sa représentation ? Le génie des GAFA est d’avoir su créer les formats narratifs propices à cette fusion immédiate de ces deux régimes de réalité, voire à la création d’événements réels « vécus » en vue de leur mise en ligne immédiate. Tandis que le discours sur soi, sous toutes ses formes, impliquait autrefois une forme de mise à distance partielle des faits pour les appréhender dans toutes leurs dimensions, la massification des écrans abolit ainsi le temps de la réflexivité, plongeant notre conscience dans une forme de présent continu. Les “stories”, par exemple, abolissent ainsi temps vécu et temps narré.

On pourrait accumuler les raisons qui justifient leur immense succès. La plus puissante est probablement leur capacité à supprimer toute “l’inquiétante étrangeté” du réel – celle-là même qui ressurgit dès lors que l’écart se creuse à nouveau entre notre vie réellement vécue et sa mise à distance. Dans le prolongement de cet argument, la “storie” participe également à l’entretien d’une logique de déni face à toute forme de morsure du réel : elle nous permet de créer ou de sélectionner les événements de notre vie que l’on souhaite valoriser et met à notre disposition d’innombrables artifices pour embellir cette réalité déjà largement filtrée par notre conscience.

Comment ne pas comprendre, dès lors, la tentation de se lover dans ces petites bulles narratives jusqu’à ne plus vouloir en sortir ? Dans son dernier essai, La Civilisation du cocon (Arkhê, mars 2021), le journaliste Vincent Cocquebert nous enjoint pourtant à échapper à cet univers matriciel “domestique, moelleux et jouissif” qui nous écarte toujours plus de notre planète et de celles et ceux qui l’habitent avec nous. Au risque, sinon, que “seul brille le signe vidé de son concept, dans un ciel voué au simulacre mental et au confort pataphysique de nos métropoles… »

Elena SCAPPATICCI


Le rêve et le vaccin : Don Quichotte contre la Covid  

« On a sans doute, en quelque sorte, moins rêvé aux étoiles que certains autres » dit le Président à l’animateur de The Voice. La référence à « L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche » de Cervantes et à sa comédie musicale est immédiate.

L’erreur dans la stratégie de vaccination, c’est donc la faute à l’Europe, une Europe qui a moins rêvé que l’Amérique de Donald Trump !

« Rêver un impossible rêve (…) tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile (…) telle est ma quête ». 

Jupiter en Brel ou Don Quichotte et Docteur Véran en Dario Moreno ou Sancho Pansa ? Aux paroles récurrentes de cette chanson, les fauteuils de The Voice risquent de ne pas se retourner faute de coaches et de français à la hauteur de l’intelligence stratégique déployée par ces gouvernements depuis un an. Leur quête à eux, c’est une « sortie de crise» qui va de dé-confinements en re-confinements mais qui devient tellement semblable à cet extrait de la chanson donquichotesque… Hélas, la crainte est que ce ne soit, en l’occasion, pas la version originale que nous vivions mais le remarquable making off devenu documentaire à succès « Lost in La Mancha ». Durant l’été 2000, deux réalisateurs sont chargés de filmer le tournage de « L’homme qui tua Don Quichotte », que Terry Gilliam a décidé de réaliser avec Johnny Depp, Vanessa Paradis et Jean Rochefort en vedette. Le tournage dans un désert espagnol vire à la catastrophe : survols d’avions de combat incessants, pluies diluviennes dans un endroit très sec en été, matériel et décor détruit et inutilisable, et Don Quichotte alias Rochefort, malade qui ne peut plus monter à cheval. Terry Gilliam devient l’acteur principal et involontaire de ce documentaire catastrophe où la catastrophe est tout simplement la réalité à laquelle on assiste.

Encore bravo aux spins docteurs pour une analogie aussi limpide, mais souvenez-vous aussi que Terry Gilliam est l’auteur des Monty Python, une inspiration burlesque pour vos prochaines idées créatives. Revenons-en à Don Quichotte et à son célèbre valet, « sans arme et sans armure », il leur restera leurs masques de théâtre pour peu « qu’ils n’aient pas le masque de la défaite à la fin de cette errance solitaire », seuls avec Rossinante ? Qué serà serà ?

Robert ZARADER

La troisième voie, arrêt d’urgence ou voie de dépassement ?

La sémantique routière rivalise avec la doctrine politique. « Freiner » la pandémie, « accélérer » la vaccination sans re-confiner, ni même confiner, en empruntant cette « voie »… Ainsi, pour les puristes du mot, grâce à l’usage de cette providentielle « troisième voie », le deuxième confinement restera-t-il définitivement, le second ?

Cette voie est-elle celle du désormais « dépassement » promis à remplacer le « en même temps » du premier des marcheurs ?

Nous faire (encore) marcher en prenant cette « troisième voie » qui, pour les politiques, serait une nouvelle potion magique mélangeant social-démocratie et libéralisme. Mais ces chimistes au pouvoir, sont-ils bien sûrs des proportions nécessaires ? Potion magique ou tragique ?

La métaphore routière mérite là d’être rappelée. En France, la voie du dépassement est celle de gauche. Dépasser à droite est dangereux, sauf, lorsqu’on est contraint de s’arrêter sur la voie… d’arrêt d’urgence.

Habilement revendiquée par Tony Blair, cette doctrine politique a été intelligemment théorisée par Anthony Giddens. Emmanuel Macron dans les pas de Blair -lui qui n’en manque pas- ? A force de se demander d’où vient Jupiter difficile de savoir où il va ? Voie lactée ou pavée de bonnes intentions, impasse ou rond-point, autoroute ou auto-déroute…? Une chose reste en revanche certaine après les deux discours sans confinement de Monsieur Castex, la « troisième voie », la seule qui vaut et gouverne seule, reste celle du Président Macron. Pour les prochains exercices des remarquables spin docteurs qui accompagnent le Président, ils vous restent : l’entrée dans la quatrième dimension, le complot de la cinquième colonne déguisée en « deuxième gauche », ou encore, revendiquer la force de votre sixième sens, sixième sens qui serait tout simplement le bon sens. Mais attention, rappelez-vous « en même temps » que l’orgueil est un des sept péchés capitaux. « Troisième voie », il y a le mot et la chose.

Robert ZARADER

Philanthropes sauveurs du climat : moins d’hubris, plus d’humus

Jeff Bezos, Bill Gates et Xavier Niel ont plusieurs choses en commun : ils sont milliardaires, ont fait fortune grâce aux nouvelles technologies et à l’esquive fiscale et désormais, ils veulent sauver la terre. A quelques semaines d’intervalle, le premier a quitté la direction opérationnelle d’Amazon pour se consacrer à son « Bezos earth fund » doté de dix milliards $, le second publie un livre au titre peu modeste « climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires » (Flammarion) et le troisième annonce l’ouverture en septembre d’Hectar, une école gratuite sur le modèle de son école informatique 42, qui formera 2 000 agriculteurs.

Il ne peut y avoir de bataille plus importante que celle contre le dérèglement climatique, puisque sa perte condamne l’existence même des futures générations humaines sur cette planète. La gravité de l’érosion du vivant et de l’épuisement des ressources naturelles, des sols et des cours d’eau notamment, mais aussi la déforestation, sont si graves que toutes les bonnes volontés et les moyens sont évidemment bons à prendre. Pourtant, s’il est vraiment un trio qui devrait se taire sur le sujet, c’est bien celui-là.

 De même que se doter d’une direction de la RSE ne peut compenser toutes les actions irresponsables de l’entreprise, faire des dons en faveur d’opérations protectrices du climat n’efface pas la lourde ardoise climatique accumulée par ces chefs d’entreprises. Selon l’ONG Climate Watch, la pieuvre Amazon est responsable à elle seule d’environ 10% des émissions de CO2 en France (et sans doute plus aux États-Unis) avec le développement de produits et de solutions parfaitement superfétatoires et de plus en plus : des millions de déplacements supplémentaires, d’emballages inutiles et désormais de vols de drones pour livrer des produits en un temps record et enfin, jusqu’à 2020 et la mobilisation puissante de médias et d’ONG, Amazon brûlait purement et simplement ses invendus (pour faire de la place dans les entrepôts), soit plus de 3 millions d’objets pour la seule année 2018[1]… Le plus beau geste que Bezos pourrait faire pour sauver la terre est assez simple, en fait : fermer Amazon. Au lieu de quoi, ce techno solutionniste fou qui a pollué et réchauffé l’atmosphère comme personne en ce début de XXIeme siècle envisage d’aller produire de l’énergie sur Mars, bien conscient que celles sur terre seront bientôt épuisées. Il déclarait ainsi dans une conférence en 2016 pour le site Re/Code, « Je vous l’assure, nous avons la meilleure planète. Nous devons la protéger, et le meilleur moyen de le faire est d’aller dans l’espace ». « Vous ne voulez pas vivre dans un monde contraint à l’immobilisme où nous devons geler la croissance de la population. ». Sans présager de l’utilisation des fonds pour la planète de Bezos, rien ne pourra réparer tout ce qu’il a détruit et tout ce qu’il détruit encore aujourd’hui avec son modèle extractiviste.

Gates, lui, cumule les problèmes. D’abord quand bien même il vante son « sustainable jet », il n’empêche que ses déplacements privés seuls sont une hérésie (1629 tonnes d’émissions de CO2 en 2017, selon l’estimation du site Bon Pote). Et Microsoft a englouti une quantité de terres rares astronomiques pour produire ses gadgets. Ensuite, son action philanthropique elle-même pose souci comme l’ont remarquablement montré deux livres (non attaqués en justice et le monsieur est procédurier, donc des opus fiables) : La fondation Gates ou l’art de la fausse générosité (Actes Sud) du journaliste Lionel Astruc et plus encore l’activiste indienne Vandana Shiva dans 1%, reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches (Éditions rue de l’Échiquier). Dans ces livres, on voit notamment que l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, l’entité agricole de la fondation Bill et Melinda Gates, promeut des semences OGM et condamnant l’agroécologie. D’ailleurs, là où la fondation Gates passe, les ventes de produits phytosanitaires augmentent de 85% et ces produits sont propriété, pour 70% d’entre eux, de Bayer Monsanto, l’horrible firme au Round Up… Le directeur de l’entité agricole de la fondation, Rob Horsch, est un ancien cadre dirigeant de Monsanto. Coïncidence ? Comme disait John Mc Enroe : you cannot be serious.

Xavier Niel s’est beaucoup investi dans le développement de la 5G, non-sens écologique comme le rappelaient tous les scientifiques et la Convention Citoyenne pour le Climat et donc pour se racheter de ses péchés, il forme les agriculteurs de demain. L’école n’étant pas ouverte, ne dressons pas de procès d’intention. Mais alors que la France compte un grand nombre de labos d’exception (l’INRA, le CIRAD…), Niel décide de confier la direction de l’école à Audrey Bourolleau, ex lobbyiste du vin et conseillère agriculture d’Emmanuel Macron de 2017 à 2019. L’influence précède les semences et ça n’annonce pas précisément des moissons responsables…

« La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent », écrivait Einstein. Perpétuer les erreurs écocidaires de ces entreprises au travers des bonnes causes et prétendre sauver le climat a tout des atours, a minima,  d’une névrose grave de ces trois hommes. Je n’ai pas les talents de Philippe Dayan, le psy de la France entière depuis que nous sommes toutes et tous, En Thérapie[2], pour établir un diagnostic plus définitif. Mais à regarder du côté de la mythologie grecque, on se dit que les philanthropes sont victimes d’hubris, cette propension à se croire tout puissant. Chez les grecs, ce péché était sévèrement puni par la Némésis qui voyait l’outrecuidant être rétréci pour lui rappeler qu’il ne fallait pas franchir certaines limites… Nous n’en sommes plus là mais, camarades philanthropes prétendant sauver le climat, c’est la charité qui se fout de l’hôpital ; alors un peu moins d’hubris et un peu plus d’humus. Merci !

Vincent EDIN

[1] Lire à ce propos https://www.novethic.fr/actualite/environnement/economie-circulaire/isr-rse/sous-pression-amazon-annonce-donner-ses-invendus-au-lieu-de-les-detruire-147982.html

[2] https://11mai2020.co/tous-en-therapie-les-francais-face-au-fait-divers/


Enquête ou audit sur l’islamo-gauchisme : inconscient ou inconscience de Madame VIDAL

Policière pour l’enquête ou d’entreprise pour l’audit ? Sans doute plus que pour tout ou toutes autres ministres, celle de l’enseignement supérieur et de la recherche, doit peser le sens des mots ?

Islamo-gauchisme : il ne s’agit aucunement de discuter du bien-fondé ou non de cette notion, voire de ce concept dit scientifique. En invitant d’ailleurs Madame Vidal à s’inquiéter de la différence entre une notion et un concept !
Enquête ou audit : il n’y pas de place pour la peur des débats intellectuels et politiques que ces mots peuvent cacher. Une peur du débat dès lors qu’il n’est pas grand, présidentiel, unilatéral et sans effets véritables à long terme.

Pour la start-up nation, l’audit sera-t-il confié à Mc Kinsey comme la vaccination ? A quel prix ? Et l’enquête, à Didier Lallemand, préfet aux vœux trotskistes ? Mais à quel prix ? Et l’objectif de cet audit : une réorganisation des mesures RH, du cost-killing, des suppressions de postes ? Et cette enquête : des suspects, des mises en examen, des coupables, des condamnations ? A courir après les UNES et n’exister que par le buzz, on vandalise les idées et la réflexion.

D’aucuns pensent qu’il est temps de dire « halte au vidalisme » des savoirs et des débats.

Qui plus est lorsque le sujet mérite autre chose qu’un discours « vidalien » mais plutôt de vrais débats.

Robert ZARADER

Tous “En thérapie” ! Les Français face au fait-divers

Sur l’un des premiers globes terrestres de l’histoire de l’Humanité – le Globe Lenox, daté de 1510 – apparaît cette étrange formule : “Hic sunt dracones” (littéralement, en latin, “ici sont les dragons”). Depuis l’Antiquité, la cartographie peuple ainsi de dragons et autres créatures monstrueuses l’au-delà du monde connu – le fameux oekoumène grec. Dans la culture grecque, l’oekoumène est tout autant un concept spatial qu’anthropologique : il désigne l’espace policé et civilisé de la communauté humaine : au-delà figure sa “part maudite”, propice aux spéculations, à l’imaginaire et au trouble identitaire.

 Si la cartographie contemporaine ne laisse désormais guère de place aux projections oniriques – ou cauchemardesques – notre géographie mentale continue d’entretenir ce rapport de fascination/répulsion à l’égard de ce qui résiste à la norme, la déborde ou la fait vaciller – et nous fait vaciller dans le même mouvement. En témoigne notamment notre obsession pour le “fait-divers”.

Issu du mot latin “varia” signifiant “choses diverses”, le fait divers est, par essence, inclassable. Précisément parce qu’il ne peut être ramené à aucune catégorie, il appartient à cette “carte de l’inexplicable contemporain”, pour reprendre la belle formule de Roland Barthes. Bien souvent, il est une “Affaire”, adossée à un nom, faute de pouvoir être ramené à une norme connue. On parle de “l’Affaire Grégory”, comme on (re)parle désormais partout de “l’Affaire Thomassin”, suite à la parution, le 11 février 2021, du dernier livre de la journaliste et écrivaine Florence Aubenas, L’Inconnu de la Poste.

“Les méchants, c’est pas nous”

Le fait divers fait vendre, d’autant plus vendre lorsque la résolution finale de l’énigme est infiniment déplacée dans le temps – comme c’est le cas dans l’Affaire Thomassin. Car la collectivité a besoin d’une résolution de l’intrigue, sans quoi les frontières entre l’oekoumène et l’espace où évoluent les monstres deviendrait dangereusement poreuses. Le monde doit rester binaire. Et ses limites intangibles. “Les méchants c’est pas nous”, comme dans la chanson de Renaud. Alors, comme l’écrit Roland Barthes, “chacun colmate fébrilement la brèche causale, s’emploie à faire cesser une frustration et une angoisse.”

Rares sont ceux qui ont le courage d’affronter le monstre ou, pire encore, de se confronter à la possibilité d’une humanité du monstre et donc, in fine, d’une potentielle proximité difficile à supporter. La littérature est souvent le lieu de cette confrontation. Dans l’œuvre semi-autobiographique d’Emmanuel Carrère, les dragons sont partout. En se plongeant dans “l’Affaire” Romand pour l’Adversaire, l’écrivain renoue en quelque sorte avec une ancestrale catharsis. Que l’on songe à Ulysse, dont le voyage de retour à Ithaque est tout autant géographique qu’initiaque : innombrables sont les monstres et les espaces mentaux liminaires auxquels le héros de l’Odyssée devra se confronter avant de redevenir lui-même. Jean-Claude Romand est cette figure de l’altérité fondamentale, il est LE monstre contemporain qu’Emmanuel Carrère a choisi pour se confronter à sa “part maudite”.

Du fait “divers” au fait “politique”

Dans le meilleur des cas, le fait divers a ainsi une vocation thérapeutique, il devient le lieu d’une “élucidation intime”, selon la formule de Laurent Demanze, professeur de lettres modernes à l’université Grenoble Alpes. Dans le pire des cas, ce temps de l’analyse ne nous est pas offert :  le fait divers perd son caractère “extra-ordinaire” pour être immédiatement récupéré et associé à une grille de lecture qui lui est pourtant fondamentalement exogène. On bascule alors du fait “divers” au fait “politique”.

Tous les Français connaissent le célèbre adage ayant accompagné le quinquennat de Nicolas Sarkozy : “un fait-divers, une loi”. “Août 2007, un enfant de 5 ans est enlevé par un pédophile. Une loi sur l’enfermement des criminels sexuels. Septembre 2009, nouveau meurtre d’une joggeuse. Nouveau projet de loi sur la récidive” énumère le journaliste Hubert Huertas, sur France Culture, le 22 Novembre 2011, avant de dénoncer “une gestion démagogue du drame individuel” et une politique malsaine de “l’émotion immédiate” servant à légitimer la dérive sécuritaire du Président. Le temps du fait divers devient alors un temps de la “diversion”, selon la formule de Pierre Bourdieu, “il écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.”

Les mêmes critiques ont accompagné, le 5 février 2021, l’annonce du lancement par le quotidien Le Figaro d’un pôle spécialement dédié au traitement des faits divers. En interne, des journalistes dénoncent “la volonté d’entretenir une psychose sécuritaire”, à 18 mois des élections présidentielles : “Le problème n’est pas tant de vouloir traiter des faits divers que de choisir des faits divers orientés, politiquement marqués” (…) “Ces sujets-là, c’est vraiment “La France a peur””.

Plutôt que de s’engluer dans le temps court de l’effroi, de rester prisonnier d’une sidération qui nous impuissante et nous soumet à toutes les manipulations possibles, pourquoi ne pas tenter un “pas de côté” ? Celui initié par Ulysse, prolongé par Emmanuel Carrère. N’est-il pas temps, pour nous aussi, d’affronter notre “part maudite”, particulièrement durant cette période de crise qui rabat toutes les cartes du ”normal” et du “pathologique” ? Notre ruée collective sur la nouvelle série d’Arte, “En thérapie”, apparaît ainsi comme le formidable symptôme de ce besoin d’appréhender sur le temps long de l’analyse les espaces liminaires de notre psyché apparus à la faveur de ces circonstances extra-ordinaires. Au risque de croiser quelques dragons au passage… Alors, haut les cœurs, et tous en thérapie !

Elena SCAPPATICCI


Déjeuner devant son bureau : une mauvaise habitude partie pour rester ?

Manger devant son poste de travail ou devant son ordinateur est une mauvaise habitude, c’est bien connu. Mais ce que nous savions moins, c’est qu’il s’agissait d’une pratique illégale en France jusqu’à très récemment.

Un décret publié au Journal Officiel ce dimanche 14 février autorise en effet désormais les employeurs à déroger à cette règle, lorsque la configuration des lieux habituellement prévus pour la restauration ne permet pas de respecter les règles de distanciation physique. Si cette pratique est maintenant autorisée, elle n’en reste pas moins peu souhaitable pour les salariés tant sur le plan physique que psychologique, comme l’ont montré de nombreuses études ces dernières années.

Ainsi, manger plus vite et avec son attention focalisée sur l’ordinateur diminuerait la sensation de satiété après un repas. Selon des chercheurs de l’Université de Bristol, qui ont mené une étude en 2010, un tel comportement incite à grignoter et favorise l’obésité. Par ailleurs, manger à son bureau rend moins créatif et plus stressé, comme l’ont démontré des chercheurs berlinois en 2013. Ne pas manger devant son ordinateur (et s’accorder une courte marche digestive) permet d’être mieux connecté aux autres et de faire preuve de davantage de créativité.

Si ces arguments ne vous ont pas convaincu, sachez que plusieurs études ont mis en lumière le fait qu’un clavier d’ordinateur peut accueillir des bactéries pathogènes et être jusqu’à 400 fois plus sale… que des toilettes !

Au-delà de l’anecdote, la possibilité donnée aux salariés de déjeuner à leur bureau interroge sur les conséquences à long-terme des habitudes prises pendant la crise sanitaire : devra-t-on s’habituer à manger en quelques minutes, sans s’accorder de pause méridienne ? Faudra-t-il faire une croix sur les moments de convivialité qui font eux aussi partie de la vie professionnelle ? Continuera-t-on à se connecter au premier Zoom de la journée en bas de pyjama, entre deux croissants ?

Alors que la crise sanitaire dure et que le télétravail est amené à se poursuivre (du moins en théorie), certaines de ces habitudes semblent parties pour rester, au risque de générer à long terme une lassitude générale et un appauvrissement des échanges. Et pourtant, être plus stressé et moins créatif n’est pas une fatalité : c’est en faisant individuellement et collectivement des efforts pour lutter contre l’installation de ces nouveaux usages que nous éviterons leur pérennisation !

Quelle solution pour le déjeuner, par exemple, alors que les restaurants sont fermés et que les températures négatives peuvent refroidir les plus motivés à mettre le nez dehors ? Essayez le déjeuner sans herbe !

Pierre MARIE

 

Et la jeunesse, bordel ?

Au début des années 80, Pierre Desproges laissait éclater sa haine ordinaire en chronique contre les jeunes[1]. Alors que les boomers étaient désormais des quasi quadras, la jeunesse était encensée comme jamais, ce qui exaspérait l’humoriste, reprochant à celle d’alors de n’avoir aucun autre idéal que le fric et la carrière, quand leurs aîné.es soixante-huitard.es avaient au moins cru au Grand Soir.  « Malheur à celui qui n’a rien fait pour les jeunes, c’est le pêché suprême et la marque satanique de la pédophobie s’abat pour lui. Le mot « jeune » est le sésame universel qui ouvre toutes les portes quand le mot « vieux » fait honte », continuait Desproges.

« L’invention de la jeunesse », pour reprendre le titre du livre du sociologue Olivier Galland (Armand Collin, 2011) est une chose récente, post 68 justement. Paradoxalement, on a commencé à parler de la jeunesse quand elle est devenue beaucoup moins nombreuse en proportion. Politiquement, les jeunes sont une denrée rare, cultivée avec envie par les candidat.es qui les exhibent dans leurs meetings et se collent à eux, depuis les « giscardiens enragés » et leurs t-shirt « Giscard à la barre » aux « jeunes avec Macron » hurlant que c’est leur proooojet. Dans les grandes entreprises, on crée des Next Gen comittee, on célèbre les 35 under 35 et on installe des shadow Comex pour que les jeunes geeks apprennent aux administrateurs quinquas et sexagénaires à Tweeter correctement.

Les codes de la jeunesse ont envahi la publicité et les bureaux. A de rares exceptions près, les costumes cravates ou tailleurs ont déserté le monde du travail où nombre de chef.fes d’entreprises arborent les mêmes baskets, jeans et pulls que leurs enfants. D’ailleurs, dans le marketing de Comptoir des Cotonniers, c’est la mère qui vampirise sa fille en la copiant et non la petite fille qui veut grandir et s’émanciper comme jadis.

La jeunesse est partout encensée en théorie, mais les jeunes vivent de moins en moins bien, en pratique. Leur taux de chômage est invariablement le double de la moyenne nationale, obscurcissant leur avenir qui ressemble souvent à une toile de Soulages où il faut chercher la lumière dans l’outrenoir. Leurs appartements rapetissent avec les années. Les plus de 60 ans habitent en moyenne dans 111m2 quand ils en voudraient 112 quand les 25-34 ans vivent dans 91 quand ils en voudraient 111[2]…. Et encore ces chiffres vous paraissent démesurés si vous vivez dans une métropole, dont les jeunes sont chassé.es ou ne peuvent rester qu’en vivant en coloc (encensé dans Friends, mais signe d’une précarisation réelle) ou dans des boîtes à chaussures. Et pour achever le tableau, il y a évidemment le dérèglement climatique, dont ils savent bien qu’ils vont le subir, puisqu’en 2050, ielles seront toujours fringuant.es, même si cramé.es…

Mais ça, c’était en 2020.

Depuis, survint le Covid. Une pandémie dont ils n’ont rien à craindre directement (les cas de décès ou de convalescence lourdes chez les jeunes sont epsilonesques), mais tout à craindre indirectement. Confiné.es dans des misérables chambres ou obligé.es de retourner vivre chez leurs parents, ielles sont aussi privé.es de sorties, de danse, de s’exprimer… Privé.es d’étude en présentiel, de transmission directe, de travaux de groupes, ielles sont privé.es de repères et souffrent psychiquement. C’est pour cette même raison que les plus rétifs au télétravail sont les jeunes. Et pour celles et ceux qui n’ont pas encore de gros jobs, ielles sont privé.es de leurs « petits » jobs comme on dit, mais qui sont tout pour elles et eux : dans les files d’attente de distribution alimentaire, un nombre incommensurable de jeunes. Résigné.es, dépité.es, ils doivent compter sur la charité pour survivre, faute de mieux. Et ça pourrait durer. Quatre jeunes sur dix ont modifié leurs projets professionnels à cause de la crise du Covid-19 : et pour les jeunes diplômés, l’insertion professionnelle s’avère plus complexe que prévue aujourd’hui. Et plus encore pour les jeunes non diplômés, la jeunesse étant un miroir grossissant des inégalités infligées par la crise Covid. Les offres d’emploi accessibles aux jeunes diplômés ont chuté de pratiquement 40% en 2020, par rapport à l’année précédente.

En plus d’une planète surchauffée et surendettée à terme, nous leur laissons un présent peu désirable. Et alors qu’Air France et Renault ont obtenu leurs milliards, le RSA jeunes, beaucoup moins onéreux est resté lettre morte. Comme les demandes de réouverture d’amphis. Et maintenant Solidays qui annonce qu’ils annulent leur édition 2021… La vraie génération désenchantée, Mylène, c’est celle qui a 20 ans en l’an 2020.

Vincent EDIN

[1] https://www.youtube.com/watch?v=_ABEJX_AAU0

[2] https://immobilier.lefigaro.fr/article/les-francais-manquent-d-air-dans-leur-logement_e02bb5ca-0720-11eb-93ba-ac419a147267/


De l’effet apéro aux 66 millions de procureurs : introduction à la philosophie de Paul Ricard

Interrompu par les politiques, le commerce des cafés n’empêche pas « au café du commerce » de prospérer chez les mêmes politiques !
Effet apéro et Français procureurs « il faut faire peuple ». Mieux, « parler peuple » ne serait plus une expression du populisme, mais dans le discours politique majoritaire, une marque de proximité populaire. Apéro et râleurs, une expression nouvelle de l’identité française ? Des hipsters de Pigalle aux piliers de bar du terroir ?
Paul Ricoeur ou Paul Ricard : au regard du discours politique, désormais, la question mérite d’être posée. Ode au sponsor de la Fête de l’Huma ou leçons d’un maître à penser ? Des invectives aux insultes, le débat politique devenu presque exclusivement médiatique sombre du Parlement aux chaînes d’info. Paul Ricoeur a défendu le débat d’idées et même le débat idéologique quand il ne se réduit pas à opposer du faux au faux ! Et, dans son analyse du partage des idées et des idéologies, il a reposé le dilemme entre appartenance et différenciation sociales et politiques. Ces héritiers supposés en sont aux travaux pratiques ! Au risque de constater que l’appartenance au peuple est formelle, sémantique et artificielle et la distanciation sociale, naturelle et arrogante
Alors, même si Paul Ricard l’emporte, au vrai café des vrais gens, pour un Ricard on hurle souvent « un petit jaune pour la route », en résumé, la dangereuse couleur d’un gilet !

Robert ZARADER

Déjeuner sans herbe

Brièvement exposé pour la première fois au Salon des refusés en mai 1863 avant d’en être décroché, puis accepté au rattrapage l’année suivante, en marge du fameux « Salon » de peinture et de sculpture, « Le déjeuner sur l’herbe » a fait couler beaucoup d’encre à son époque…

Attaqué de toute part, Manet semblait oser braver les interdits. Il fut seulement mal compris et fut ensuite reconnu comme l’un des plus grands artistes de l’époque moderne.

En 2021, le déjeuner, sans herbe, revient en force ! Il est le signe d’une nouvelle convivialité urbaine, imposée par un couvre-feu qui contrarie les idées habituelles de dîner entre amis. Il est aussi une manière de contourner les interdits et devient la formule chic de ce qui ne doit plus exister.

Le Salon des refusés recueillait les œuvres refoulées du « Salon ». En version contemporaine, on pourrait imaginer créer cette fois un album-photo « souvenir » de ces nouveaux déjeuners improvisés sur une table de bureau avec une bonne copine, dans une cuisine parisienne qui n’avait encore jamais vu son locataire entre midi et deux, ou sur une grande nappe blanche d’un long dimanche d’hiver… Le printemps approche, avec un peu de chance (ou malchance…), nous découvrirons bientôt, le nouveau déjeuner sur l’herbe, avant de nous faire décrocher du tableau ! Courez, courez, défoulez vous avant de vous faire refouler ! Mais plus la peine de vous mettre à nu pour militer pour un nouveau siècle…

Raphaëlle GINIES


Bourdieu, Trump, QAnon et la fabrique de l’opinion

Des ministres de la propagande inspirant les dictateurs aux spin doctors qui oeuvrent dans les coulisses des campagnes électorales, l’histoire nous a habitués à considérer l’opinion publique comme une matière particulièrement malléable et manipulable. Cette thèse de la fabrique du consentement a été théorisée dans l’article célèbre de Pierre Bourdieu paru en 1973 dans la revue Les Temps modernes, « L’opinion publique n’existe pas ». Dans cette longue note méthodologique consacrée à l’usage des sondages d’opinion, le sociologue rappelle que les instituts et les médias ont tendance à imposer ou à pousser des problématiques par le seul fait de poser certaines questions et de publiciser les réponses des Français. Les élites imposeraient un agenda à la population afin de fabriquer une majorité électorale qui leur sera favorable. Ce constat est-il encore valide à l’ère de l’invasion des fake news et alors que les émetteurs institutionnels perdent leur monopole sur la mise en circulation des messages ?

En dépit du pouvoir persistant des médias, la thèse de la fabrique de l’opinion mérite d’être réévaluée à une époque où chacun peut lancer une chaîne Youtube, ouvrir un compte Twitter, poster des messages sur un forum et s’adresser à des millions d’internautes. Né des entrailles du web américain, le mouvement QAnon et son succès illustrent ce nouveau partage du travail médiatique entre émetteurs traditionnels et simples citoyens. Tour à tour qualifié de secte religieuse, de plateforme de récits paranoïaques ou de jeu multi-joueur en ligne, QAnon est un corpus de notes, de vidéos et d’images qui forment l’équivalent d’une mythologie contemporaine au service d’un récit délirant, selon lequel les élites politiques et économiques enlèvent des enfants et s’adonnent à des rites sataniques et pédophiles.

Se demander qui se cache derrière le mystérieux « Q » à l’origine des messages cryptés attendus avec ferveur par ses partisans serait une manière très XXème siècle de poser le débat. QAnon est un réseau d’émetteurs épars, une hydre à plusieurs têtes dont le point nodal restera, selon toute vraisemblance, indétectable. Le mouvement de la base, anonyme et réticulaire, est devenu prépondérant. Leaders politiques et médias dominants ne disparaissent pas pour autant de l’équation ; ils deviennent des partenaires de jeu et non plus des sorciers omnipotents dans la construction l’opinion. Leur rôle est de participer à la boucle de feedback qui fait de QAnon un mouvement auto-référentiel. Ainsi, lorsque Donald Trump tweete ou commente sur une chaîne de télé qui lui est acquise un fait d’actualité en insérant une référence discrète à QAnon, le mouvement en ressort galvanisé. L’ancien président américain doublement empêché au cours de son mandat conserve le pouvoir de valider des croyances qui ont été produites sous son règne, dans un contexte de défiance et de peur qu’il a contribué à installer. La boucle infernale est bouclée, laissant experts et observateurs perplexes sinon démunis. Au XXIème siècle, non seulement l’opinion publique n’existe toujours pas, mais on comprend de moins en moins selon quels mécanismes elle se construit.

Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely

Un peu, beaucoup… à la folie !

« Il a besoin de se faire soigner ». La formule finit par paraître presque familière. Et pourtant, une fois n’est pas coutume, il ne s’agit pas là de Covid-19… mais des termes employés par Recep Tayyip Erdogan en octobre dernier, au moment de l’annonce du projet de loi sur la lutte contre les séparatismes, pour inviter Emmanuel Macron à aller passer des examens de santé mentale. Après tout, on est tous le fou d’un autre… et vice versa.

Mais alors que les Etats-Unis viennent de dire « bye bye » à leur narcissique, mythomane et mégalomaniaque de Président à houppette orange*, et tandis que le peuple brésilien, de la gauche à la droite, proteste désormais en masse contre le sien, arguant de son absence totale d’empathie dans sa gestion des affaires courantes (et pandémiques), une question se pose :

N’y a-t-il que nos dirigeants qui sont malades en ce moment ?

De l’autre côté de l’Atlantique, le ver est manifestement dans le fruit, et le grain de folie se répand. Près de 74 millions d’électeurs américains souffrent déjà d’ipsédixitisme, ce néologisme inventé par Jeremy Bentham, dont Etienne Klein rappelait récemment la définition dans son tract sur Le goût du vrai : « dès lors que le maître lui-même l’a dit (ipse dixit), alors on ne discute pas ». Des centaines de milliers d’entre eux crient à l’élection truquée. Et la lutte inachevée le 20 janvier de Trump contre les pédophiles cannibales de l’« État profond » a laissé désemparés les cas les plus sévères, des millions de « QAnon »… Rappelons à ce sujet qu’en France, en 1750, courait déjà un bruit similaire : une foule accuse le roi Louis XV d’être à l’origine d’enlèvements pour prendre des bains de sang d’enfants, comme le roi Hérode, et lynche des représentants de la police à Paris. Autres temps… autres mœurs ? Mêmes conséquences ?

Fin du flashback. Retour en France. Aujourd’hui. Allons-nous bien ? Quand une part de la population, à l’automne dernier, a les mains en l’air face au « Hold-up », le doute gagne… quant à la santé mentale du pays. En effet, que devient la vérité quand chacun commence à asséner la sienne ?

La démarcation entre le fait et l’opinion s’estompe toujours plus.

Ce n’est pas tant « l’obsession du complot » que dénonçait Umberto Ecco (parmi les 14 moyens de Reconnaître le fascisme dans son brillant essai du même nom édité en 1995) qui est le plus problématique, que cet état devenant constant de remise en question systématique des faits. Un état de post-vérité que l’on trouvait déjà dans 1984 d’Orwell (on n’a jamais vu autant de rééditions en librairie ces dernières semaines… un signe des temps !) ou décrit par Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. » Sauf que, désormais, cette confusion n’est plus portée et entretenue par l’Etat « totalitarisant », mais par tous.

Bref, nous perdons pied…

A force d’entendre des remises en question de vérités que l’on tenait pour certaines, qu’on le veuille ou non, le doute s’instille et le tournis s’installe… un peu comme dans ces films américains où le « twist ending » nous révèle à la fin qu’on a été bernés tout le long, parce qu’un changement de référentiel nous fait voir les faits différemment.

Ce tournis pourrait être passager… s’il ne venait s’ajouter à l’état de lassitude mentale profonde qu’impriment sur nous les circonstances de cloisonnement répétées _et dont témoignent les études de plus en plus alarmantes sur les dégâts psychologiques des couvre-feux et confinements successifs : près d’un quart de la population est aujourd’hui en état dépressif, et les adolescents et étudiants ont des pensées suicidaires. Ce tournis s’ajoute aussi à une folle toile de fond qui se rappelle à nous en info continue : un obsédant cataclysme environnemental à venir, un virus schizophrène qui déploie des variants aux nationalités diverses et, par touches, des attentats conduits par d’autres déments, psychotiques pour leur part. Une impression de plus en plus partagée naît : le sentiment de devenir fous.

Est-ce dans ce type d’état mental collectif instable que surviennent les grands bouleversements historiques ? Sommes-nous à ce moment où tout frémit et où l’on sait qu’une étincelle, dans un monde dominé par la folie, prend toujours plus facilement ?

« Mais je ne veux pas fréquenter des fous », fit observer Alice.

« Vous ne pouvez pas vous en défendre », lui répondit le Chat du Cheshire, « tout le monde est fou ici. Je suis fou, vous êtes folle. »

« Comment savez-vous que je suis folle ? », dit Alice.

« Vous devez l’être », dit le Chat, « sans cela, vous ne seriez pas venue ici ».

Et vous, comment ça va ?

 

Sacha CONKIC

 

* Traits psychopathologiques et troubles de la personnalité largement suspectés chez D. Trump par nombre de psychiatres, malgré la fameuse règle de Goldwater qui leur interdit de donner un avis sur un sujet qu’ils n’ont pas examiné en personne, comme le rapportait en 2017 La revue médicale Suisse.

 


Les Millennials, nouvelle génération romantique ?

Goût du pittoresque, rêves de châtelains et nostalgie d’une France mythifiée…  

On ne l’attendait pas forcément sur ce terrain là, mais l’avocat, écrivain et invité récurrent de la célèbre émission radio “Les Grandes Gueules” Charles Consigny a hérissé une grande partie de la France le 18 janvier 2020 en comparant “les gens” (?) à des “mollusques administrés (…) contents d’avoir Pernault (…) pour être rassurés”… Oublions un instant le mépris de classe manifeste qu’exprime l’écrivain pour les millions de “mollusques” qui – moi la première – ont versé leur petite larmichette lors des adieux du pape du “13h”, le 18 décembre 2020. Penchons-nous plutôt sur ce besoin d’être “rassuré” identifié par le chroniqueur, nettement plus signifiant d’un point de vue sociétal.

Depuis un an, de nombreuses émissions déclinant la “France de Jean-Pierre Pernaut”, cette France des terroirs et des clochers mythifiée et totalement dépolitisée – ont vu leur audience s’élargir bien au-delà du public vieillissant auquel elles sont généralement associées. Le 3 décembre 2020, nous étions 2,5 millions à contempler – béats – les splendeurs de l’Ariège, grâce au nouvel opus de l’émission des “Racines & des Ailes”, “Les Pyrénées au cœur”. Un mois plus tard, 1,5 millions de Français s’offraient l’expérience – certes émolliente mais ô combien réconfortante – d’une balade virtuelle au fil de la Dordogne. L’occasion de (re)découvrir les Jardins panoramiques de Limeuil, l’atelier de tannage de cuir de poisson de Fanlac mais aussi… Les somptueuses ruines en vente du “pays au mille châteaux”.

 

De la “France de Jean-Pierre Pernault” à l’”estate porn”

Car, concomitant à notre irrépressible besoin “d’échappées belles”, un curieux  phénomène a fait son apparition en 2020, “l’estate porn” –

Le phénomène concernerait tout particulièrement les jeunes citadins des métropoles, qui, reclus depuis maintenant un an dans des logements exigus sans possibilité réelle d’accéder à la propriété, se mettent littéralement à “rêver de châteaux en Espagne”. Plusieurs nouveaux médias en ligne surfent sur cette dynamique fantasmagorique, à l’instar de Néo, lancé le 30 novembre 2020 par le journaliste et producteur de télévision sur M6 Bernard de La Villardière.

Dans une interview accordée au Figaro, ce dernier présente son nouveau bébé comme “un média de la proximité, des territoires, engagé auprès des artisans, des paysans, des chefs d’entreprise qui composent la France d’aujourd’hui” qui cible aussi bien les jeunes que les générations plus âgées. ”Nous parlerons donc de l’actualité mais aussi de la France de Jean-Pierre Pernaut, celle de Des racines et des ailes”. Et de préciser “Nous n’avons pas d’orientation politique. Neo veut être le média de la nuance et de la complexité. Nous sommes dans la France du réel.” Tous les éléments de langage d’une nostalgie fabriquée sont ici réunis, mais après tout, peu importe, puisqu’il répond à une aspiration générationnelle bien réelle.

Eloge du pittoresque et de la “couleur locale”

Si la porte-parole de Se Loger mobilisait le “bovarysme” flaubertien pour désigner la quête  d’authenticité  inassouvie des jeunes citadins des métropoles, c’est plutôt du côté du Romantisme que la littérature nous fournit des clefs de compréhension du phénomène. Rappelons d’abord que le Romantisme, tel que formalisé par ses plus illustres représentants – de François René de Chateaubriand au jeune Victor Hugo – est fondamentalement un mouvement – non pas réactionnaire – mais de “réaction à”. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, alors que la société française remue les cendres de l’héritage révolutionnaire et se plonge dans une crise morale et politique durable, la sensibilité romantique tente de surmonter ce climat d’incertitude en se lovant dans un cocon esthétique faisant l’éloge de la “couleur locale”, définie par Félibien, théoricien du mouvement, comme “celle qui est naturelle à chaque objet en quelque lieu qu’il se trouve, laquelle le distingue des autres, & qui en marque parfaitement le caractère.”

Comme le note l’essayiste et critique littéraire Patrick Née, cette obsession de la “couleur locale” est tout autant spatiale que temporelle. Le poète Théophile Gauthier – qui affirmait, bien avant Michel Houellebecq, “que la couleur locale s’en allait du monde”“ne cessera d’être fâché par tout ce qui démentira à ses yeux cette pureté de la couleur spatio-temporelle – c’est-à-dire les pseudo-progrès de la dite civilisation européenne, comptant bien plutôt à ses yeux comme autant de ratés dans la propulsion de la merveilleuse machine à remonter le temps à bord de laquelle il s’est embarqué.” 

 

A Georges Pernoud, les Millennials reconnaissants

Un ressenti qui fait étrangement écho à celui décrit par Louis Auvitu et Barbara Krief dans leur enquête sur ces Millennials qui se rêvent Gentleman Farmer : “Comme un enfant dans l’usine de Willy Wonka, on s’imagine se rouler sur un parquet point de Hongrie, sauteur au plafond jusqu’à toucher ces moulures…” Si cette mélancolie passéiste nous console un tant soit peu de l’incertitude des temps présents, pourquoi nous en priver ? Rappelons-nous seulement de la sage mise en garde formulée par Victor Hugo dans sa Préface à Cromwell : pour nous “toucher au coeur”; le “pittoresque” ne doit pas se contenter “d’ajouter quelques touches criardes çà et là sur un ensemble du reste parfaitement faux et conventionnel”. George Pernoud, animateur historique de l’émission Thalassa et digne représentant du Romantisme dans son actualisation contemporaine – osons le dire ! – l’avait parfaitement compris, comme en témoigne l’émoi collectif ayant accompagné l’annonce de son décès, le 10 janvier 2020. A Georges Pernoud, les Millennials en quête de sens reconnaissants. Rest in peace.

Elena SCAPPATICCI


Vous avez dit « vitesse de croisière » ?

Olivier Véran a promis que la vaccination française allait très vite trouver sa « vitesse de croisière » (sic). Vous savez , « la croisière » c’est ce délicieux moment d’agrément, effectué sur un navire de plaisance ou un paquebot (Petit Robert), et « la vitesse de croisière » c’est une allure moyenne sur une longue distance, soit un rythme normal après un temps d’adaptation (re-Petit Robert)…

En usant de cette formule, Olivier Véran, cette fois, n’a rien caché aux français… D’ailleurs l’autre formule populaire ne dit-elle pas « que la croisière s’amuse »… Cela étant, le Titanic était un paquebot de croisière. L’iceberg se dénomme désormais la Covid, l’orchestre continue de jouer tous les mercredis matin, en revanche là c’est les vieux d’abord plus que les femmes et les enfants et le port le plus près s’appelle « perles à rebours »…

Robert ZARADER

Résilients ou résistants ?  La société française face au trauma de la pandémie

Dans La Femme qui tremble, une histoire de mes nerfs, récit autobiographique paru en 2010, l’écrivaine, essayiste et psychiatre américaine Siri Hustvedt tentait de cerner la généalogie psychique d’un phénomène apparu deux ans après le décès de son père : à chacune de ses interventions publiques, l’écrivaine voyait son corps secoué par d’irrépressibles tremblements. Un symptôme post-traumatique que l’auteure du best-seller Un Eté sans les hommes ne parviendra à surmonter qu’au terme d’une longue démarche de reconstruction, démarche nouée dans le dialogue avec ses proches, les soignants et de nombreux spécialistes en neuropsychiatrie, psychiatrie ou psychanalyse, puis dans la sublimation du deuil par l’écriture. En somme, Siri Hustvest nous offrait alors une splendide traduction littéraire de cette “capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité” formalisée sous le terme de “résilience” par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, spécialiste des troubles du syndrome post-traumatiques (TSPT).

Alors qu’en ce début d’année, la planète entière est confrontée à une crise sanitaire et économique qui fait trembler chacune des certitudes que nous avions forgées sur la réalité qui nous entourait, que des millions d’individus sont soumis à un large éventail de traumas – perte d’un proche, d’un emploi, faillite, désocialisation contrainte – le concept de “résilience” est sur toutes les lèvres. Mais loin de la démarche de reconstruction à long terme décrite par Siri Hustvedt, l’invitation à la “résilience” qui domine actuellement dans les discours politiques, la pensée économique et les politiques publiques –  le Président de la République a fait le choix, dès mars 2020, de baptiser son plan de bataille contre la pandémie “Opération résilience” – semble davantage relever de la philosophie de “l’adaptation permanente”  identifiée et formulée par la philosophe Barbara Stiegler comme “nouvel impératif politique” dans son dernier essai, Il Faut s’adapter.

 

La “résilience”, histoire d’un dévoiement idéologique

Au moment où des centaines de milliers de Français se voient contraints de “rebondir” et de faire preuve de “flexibilité” face à un contexte économique marqué au sceau de l’incertitude et de la paupérisation généralisée, cette analyse s’avère particulièrement percutante. Remontant jusqu’aux années 1930, la philosophe observe ainsi une individualisation progressive du concept qui aurait, selon elle, abouti à la création de nouvelles injonctions à la “réinvention” et à la “renaissance” , étroitement liées à l’usage social croissant de la psychologie positive, notamment dans le monde du travail.

Étoffant le diagnostic de Barbara Stiegler, la sociologue des affects Eva Illouz, auteure notamment de Happycratie, identifie deux menaces immanentes au “dévoiement idéologique” de la “résilience”. Tout d’abord, note-t-elle, ce nouvel idéal de la modernité néolibérale prive de légitimité les sentiments négatifs, pourtant inévitables et même nécessaires dans beaucoup de situations sociales : “L’injustice, par exemple, provoque une panoplie de sentiments négatifs : l’envie, la colère, le ressentiment, la haine, la dépression, le désespoir.” Ainsi, note-t-elle, “la notion de résilience déplace la responsabilité de la violence vers les victimes elles-mêmes, qui sont appelées à surmonter les difficultés et à en tirer des leçons.” Autre danger, et non des moindres, “l’incapacité à élaborer une pensée collective”, qui prive le corps démocratique de sa puissance de contestation.

Face à de tels constats, il serait tentant de condamner définitivement le concept, mais choisissons, plutôt, de lui redonner sa dimension sociale originelle.

 

Réconcilier mémoire collective et mémoire individuelle

Rappelons que, telle que théorisée par Boris Cyrulnik ou racontée par Siri Hustvedt, notre capacité à nous remettre d’un trauma dépend en très grande partie de la richesse de nos interactions sociales. Cette intuition a largement été confirmée par les progrès réalisés dans le champ des neurosciences. Comme l’explique au Figaro Francis Eustache, neuropsychologue à la tête du programme d’imagerie cérébrale “Remember” sur les troubles du syndrome post-traumatiques des victimes des attentats de Paris, si la résilience est avant tout un travail sur soi, elle ne peut se réaliser complètement sans la rencontre entre une mémoire individuelle et une mémoire collective : “Cette dernière offre une sorte de cadre, de tuteur, qui permet à un individu de se réconcilier avec sa biographie », explique-t-il. “Or, pour être apaisée, une mémoire collective a besoin d’éléments emblématiques qui vont porter la crise pour englober les différentes perceptions personnelles.”

Une fois le remède identifié, reste désormais à parvenir à imaginer ce “récit englobant”, condition sine qua non de la sortie du trauma collectif sans fin dans lequel nous sommes aujourd’hui englués. Comme le résume magnifiquement Barbara Stiegler, “la vie est une polyphonie de rythmes. Tout l’enjeu de la politique est de les accorder entre eux par l’intelligence collective.” La philosophe se veut optimiste : elle voit notamment dans l’apparition de nouvelles formes de communautés massives et  pérennes, soudées autour de problématiques fortes, la possibilité d’une guérison “par le bas”  du corps social : “les individus sont de plus en plus passionnés par les questions politiques et ont de plus en plus envie de se mobiliser. Aujourd’hui plus que jamais, les individus n’ont plus nécessairement l’envie de s’adapter…” Ni de rebondir“. Vivre avec le droit de trembler, ensemble, un objectif pour 2021 ?

Elena SCAPPATICCI


Êtes-vous un bon sauvage ?

En 2020, la Nature est la nouvelle contre-culture.

Depuis le mois de mars et le premier confinement, le grand sauve-qui-peut a commencé. On déplie la carte des alternatives, on choisit une parcelle de nature encore disponible et on monte son oasis à l’abri du tumulte de la modernité.

Artistes, créatifs et intellectuels ne nous parlent plus que de forêt, d’arbres, de champignons, de cabane, de vivant, d’ours, de larves, de micro-aventures, de permaculture, de sorcières et de chasseurs-cueilleurs. À l’appui de cet imaginaire, l’idéal d’un réensauvagement généralisé, l’utopie d’une harmonie retrouvée entre les êtres humains et les écosystèmes dont ils se sont arrachés, au point de devenir une menace pour les équilibres terrestres.

 Lieu par excellence de la culture et de la civilisation, la ville est devenue le territoire à abattre. La métropole, le nouveau gros mot. La gentrification a échoué, révélant parfois crûment les inégalités et dévoilant les faux semblants derrière l’invocation rituelle d’un vivre-ensemble apaisé. Mesuré par le recensement depuis les années 1980, l’exode urbain est redevenu une expression dans l’air du temps. Ce retour du retour à la terre prend des formes variées, de l’habitat alternatif ou léger individuel (tiny house, yourte, maison auto-construite) au tiers-lieu à vocation collective, en passant par le resort écolo-chic de montagne ou l’auberge rurale de type farm to table avec potager accolé au restaurant. N’oublions pas qu’en dépit de ces réjouissantes alternatives dûment instagrammées, l’envie de nature alimente avant tout une extension du domaine du périurbain, dont l’aire d’influence a gagné une nouvelle couronne avec l’option du télétravail.

Le sociologue Bruno Latour s’impose comme l’un des penseurs de cet ensauvagement, en incorporant « Gaïa » au logiciel de lutte des classes du XXIème siècle et en opposant les « Terrestres » aux « Hors Sol ». Sur des pages Facebook réunissant des milliers de déserteurs du modèle urbain s’échangent quotidiennement les bons plans et se nouent les prises de contact en vue de réaliser sa mise au vert. L’ambiance y alterne entre séquence bon enfant du film parodique Problemos et emprunts plus anxiogènes à la science-fiction apocalyptique, de La Route de Cormac McCarthy aux films de zombies. Au sein de ces nouveaux lieux-refuges, sortes de safe space écologiques, l’harmonie sociale et politique est la norme, au risque de reproduire l’entre-soi et la sélection des métropoles que l’on a voulu fuir. On pourrait en conclure que l’archipel français se déporte à la campagne, où il se recompose sous des formes inédites mais non moins marquées.

Signe de la polarisation en cours, depuis quelques temps, deux types d’auteurs squattent le palmarès des essais et ouvrages de non-fiction française : ceux qui dénoncent l’ensauvagement de la société et ceux qui prônent un réensauvagement de l’être humain. Violences, guerre civile, imaginaire décliniste sont les ingrédients des premiers. Célébration du vivant, des modes de vie champêtres et des non-humains sont le carburant vert des seconds. Au-delà de tout ce qui les sépare, ces deux ensauvagements traduisent l’absence d’un projet collectif inclusif.

Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely

Allons-nous assister à la victoire de la voix sur l’écrit ?

The sound of silence. C’est littéralement ce qu’ont pu capter et analyser deux journalistes du New York Times au milieu du mois de mars 2020, sur la base des données enregistrées par des micros installés au croisement de Lafayette et d’East Fourth Street, deux rues habituellement très bruyantes de Manhattan, cœur battant de la ville de New York. Comparant les « bandes son » de « l’avant » et de « l’après », Quoctrung Bui et Emily Badger ont abouti au constat que « depuis la mi-mars, tous les sons habituels du Lower Manhattan – klaxons de voiture, bavardages au ralenti et grondements fréquents du métro en contrebas – ont été remplacés par le faible bourdonnement du vent et des oiseaux. »

 Aucune métropole mondiale n’a échappé au phénomène. Mais tandis que les citadins des grandes villes faisaient, partout dans le monde, l’expérience sidérante de rues devenues muettes, les intérieurs, eux, bruissaient de bruits pas si nouveaux, mais comme amplifiés par le silence inédit de l’espace public : celui des sonneries de téléphone. On le croyait tombé en désuétude, mais confinement oblige, le traditionnel « coup de fil » – hantise présumée des nouvelles générations selon de nombreuses études – a retrouvé ses lettres de noblesse durant la pandémie. Selon Fabienne Dulac, Directrice générale d’Orange France, interrogée par Ouest-France en mai 2020, le confinement aurait provoqué « une explosion du trafic voix sur mobile ». Lors des deux premiers jours ayant suivi le discours d’Emmanuel Macron annonçant les mesures d’urgence à prendre face à la pandémie – les 16 et 17 Mars derniers – ce chiffre aurait carrément doublé. Toutes générations confondues.

 

Une puissance d’incarnation

Ainsi, au moment où un pays entier apprenait qu’il serait forcé de composer avec la distanciation sociale, l’éloignement forcé d’avec ses proches – et ce pour une période indéterminée – entendre la voix de l’autre est apparu comme la meilleure manière de rétablir le contact. Questionner ce phénomène, c’est se plonger dans les racines profondes de notre subjectivité et de la manière dont celle-ci interagit avec le monde extérieur. Comme le rappelle le philosophe et linguiste Jacques Derrida dans sa Grammatologie (1967), le son « détient un étrange privilège » dans la co-présence à soi et aux autres du sujet. Citant un autre grand philosophe, Friedrich Hegel, Jacques Derrida ajoute qu’il est « ce mouvement idéal, par lequel, dirait-on, se manifeste la simple subjectivité, l’âme du corps résonnant, l’oreille le perçoit de la même manière théorique que celle dont l’œil perçoit la couleur ou la forme, l’intériorité de l’objet devenant ainsi celle du sujet lui-même » (Esthétique, III).

Contrairement à l’écrit, la voix dépasse ainsi la simple formulation d’un raisonnement ou d’un état d’esprit. Elle est force d’incarnation, elle donne chair à la pensée tout en manifestant immédiatement la singularité intrinsèque à chaque sujet. « La voix n’est jamais générale », rappelle également la philosophe Adèle Von Reeth, « elle est toujours une, celle du poète qui s’incarne dans la métaphore, celle du citoyen qui existe dans le bulletin de vote, celle de la raison qui commande l’agir, celles, au pluriel, du schizophrène qui ne s’entend même plus. La voix est autant la parole que le chant, le rythme que la mélodie, cette rencontre entre le corps et l’esprit qui peuvent enfin dire « moi » sans lui donner de contour. »

Durant la première phase de confinement, notre rapport à un simple coup de téléphone est devenu, pour ainsi dire, dialectique : il était autant un moyen de redonner chair à l’autre – malgré l’éloignement – que de s’engager, par l’échange de sons, dans un mouvement de réaffirmation de soi – au moment où tous les repères qui stabilisent habituellement le “moi” étaient chamboulés.

 

La voix, « nouvelle application cool de 2020 » ?

 Même s’il se matérialise sous d’autres formes que le coup de téléphone, ce primat accordé à la voix semble avoir survécu à ces premières semaines traumatisantes. Comme pour d’autres phénomènes, l’épidémie de Covid-19 semble plutôt avoir confirmé une tendance déjà latente à la réincarnation des interactions, dans un monde qu’on avait peut-être un peu tôt marqué au sceau de la virtualisation généralisée. « Voice became the cool new app in 2020 », commentait récemment avec humour sur CNN Chris Sambar, vice-président d’AT&T. « Montez dans un métro à Pékin et vous verrez tout le monde crier dans son téléphone par intermittence, comme s’ils avaient des talkies-walkies », rapporte de son côté un journaliste américain sur Quartz, cité par la journaliste Annabelle Laurent pour 20 minutes. Les Chinois seraient ainsi 90% à utiliser le message audio sur le principal réseau social du pays, WeChat.

Selon l’anthropologue Xinyuan Wang, cité par l’article, cet engouement s’explique en partie par la complexité des caractères chinois, mais pas seulement. Dans une société où une grande partie de la force de travail est soumise à des mouvements pendulaires saisonniers pour trouver un travail, le message audio est majoritairement utilisé dans la sphère privée pour maintenir le lien avec les proches, malgré l’éloignement contraint.

Mais la tendance monte également en Europe, particulièrement chez les jeunes générations. « J’adooooore les notes vocales», témoigne une jeune femme pour l’édition britannique du Huffington Post. « Surtout si j’ai quelque chose de long à dire. J’adore quand les gens les renvoient, je n’ai pas besoin de lire, seulement à écouter. Je ne dirais pas “comment allez-vous ?” avec une note vocale, mais vous savez, quand vous avez une longue histoire à raconter, c’est top ! » Contrairement à l’écrit, note la journaliste de l’article, « les notes vocales n’ont pas besoin d’être bien articulées – d’après mon expérience, les gens envoient une sorte de « flux de conscience », rempli de rires, de pauses et de distractions.” Le message vocal apparaît ainsi comme un nouveau mode de narration de soi plus incarné mais aussi plus spontané et plus décomplexé, car moins soumis aux contraintes de l’écrit.

 

Maîtriser son discours et son image

On en arrive ainsi au dernier point qui justifie son monstrueux succès : le sentiment de maîtrise de notre discours qu’il nous offre. Le message audio offre une nouvelle liberté dans l’expression, un espace d’articulation du discours dégagé de toute contrainte et de toute pression, tout en renforçant le sentiment de proximité avec l’interlocuteur. Car ces petites bandes sonores – lorsqu’elles ne se transforment pas en monologues intérieurs égocentrés – impliquent la même réciprocité qu’une conversation lambda. Autant d’avantages qui laissent à penser que la voix a vocation à supplanter l’écrit dans la hiérarchie des modes d’expression privilégiés par les plus jeunes. Cela se fera-t-il au détriment de la qualité du discours formulé ou de la conversation engagée ? Pas nécessairement. Après tout, comme le disait Nietzsche, “Socrate était celui qui n’écrivait pas”. A bon entendeur…

Elena SCAPPATICCI


Cinq ans après l’accord de Paris, 30 ans après le premier rapport du GIEC, enfin l’accélération pour l’action climatique mondiale ?

« La concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre ne s’équilibre que lentement sous l’effet d’une baisse des émissions. Plus longue sera la durée de croissance des émissions, plus il faudra les réduire pour que les concentrations se stabilisent à un niveau donné. »

On pourrait croire la formule tirée du texte l’accord de Paris sur le climat, dont on célèbre ce samedi 12 décembre 2020 le cinquième anniversaire. Elle est pourtant issue du premier rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC), remis il y a 30 ans aux décideurs de l’époque. Il s’agit là du véritable point d’amorçage de la négociation climatique.

De ce double anniversaire ressort une impression commune : à chaque fois, un démarrage sur les chapeaux de roue suivi d’un grippage du moteur et d’une désespérante course de lenteur.

Démarrages prometteurs

Les premières étapes de la négociation climatique sont franchies au pas de charge. Créé en 1988, le GIEC livre en deux ans son premier rapport d’évaluation. Ce rapport ouvre la voie de la Convention-cadre sur le climat, adoptée en 1990 au sommet de Rio. Pièce centrale de l’édifice, la convention entre en vigueur en 1994 et son organe souverain, la COP (la Conférence des parties), se réunit pour la première fois à Berlin en 1995. Il se donne deux ans pour produire un texte d’application précisant les termes de la convention. Mission accomplie en 1997 avec l’adoption à la COP3 du protocole de Kyoto, moins de dix ans donc après la création du GIEC.

Même célérité pour l’accord de Paris, texte d’application de la Convention de 1992 qui succède au protocole de Kyoto. Adopté le 12 décembre 2015 au terme de la COP21, cet accord réunit un nombre suffisant de ratifications (y compris celle des États-Unis) pour entrer en vigueur le 6 novembre 2016, à la veille de l’ouverture de la COP22 à Marrakech. Une convention multilatérale ratifiée en moins d’un an ? Du jamais vu aux Nations unies !

La suite de l’histoire est moins flamboyante. Contrairement à la mobilisation internationale face à la destruction de la couche d’ozone, organisée avec succès par la convention de Vienne (1985) et le protocole de Montréal (1987), le déploiement de l’action climatique internationale va se heurter à de multiples difficultés.

Courses de lenteur

La mise en œuvre du protocole de Kyoto est d’abord affaiblie par la défaillance du premier émetteur mondial de CO2 de l’époque : les États-Unis. Pour qu’un pays applique un traité international, il faut que son parlement le ratifie. Or, le texte du protocole de Kyoto ne sera jamais présenté au Sénat américain pour ratification, ni par l’administration Clinton, encore moins par celle du président Bush qui retira officiellement son pays du traité peu après son arrivée à la Maison Blanche, en 2001.

De 2001 à 2005, l’enjeu central des COP sera de sauver ce qui peut l’être du dispositif. Cela débouche sur l’entrée en application d’un protocole croupion régulant les seules émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés (hors US) sur la période 2008-2012. À partir de 2005, le fil conducteur de la négociation est de préparer un « après-Kyoto ».

La tentative européenne d’élargir le protocole de Kyoto après 2012, en réintégrant les États-Unis et les pays émergents, échoue à la COP de Copenhague en 2009. La négociation prend alors un virage en privilégiant une approche ascendante où chaque pays apporte sa contribution à la corbeille commune. Elle s’écarte également de la représentation binaire du monde sur laquelle reposait le protocole de Kyoto en excluant de tout engagement les pays non industrialisés au nom de la priorité donnée à leur développement.

Le triptyque de l’accord de Paris

Ce virage débouche sur l’accord de Paris qui repose sur un nouveau triptyque : une cible partagée de « neutralité climatique » (ou « zéro émissions nettes ») à atteindre le plus rapidement possible avant la fin du XXIe siècle ; sa déclinaison en objectifs intermédiaires via des contributions nationales à réévaluer tous les cinq ans ; une solidarité à construire pour aider financièrement les pays les plus vulnérables aux impacts du changement climatique.

Depuis la COP22 de Marrakech où l’annonce du nouveau retrait américain a fait l’effet d’une douche froide, le processus de négociation a semblé à nouveau s’enrayer. Seule avancée, très maigre : l’adoption en 2018 à la COP24 de Katowice (Pologne) d’un Rule Book, codifiant les règles de mise en œuvre pratique de l’accord, mais muet sur deux articles essentiels faute d’accord entre les parties : les instruments économiques (article 6) et la compensation des pertes et préjudices (article 8).

Le processus de réévaluation des contributions nationales qui devait déboucher en décembre 2020 sur une ambition globale renforcée n’a guère avancé. Seule l’Union européenne à 27 et le Royaume-Uni sont en passe de déposer des engagements pour 2030 dépassant ceux datant de 2015. Avec la crise sanitaire, la négociation a semblé se mettre aux abonnés absents. Initialement programmée pour décembre 2020 à Glasgow, la COP26 a été reportée d’un an. C’est donc à distance que les négociateurs souffleront les cinq bougies de l’anniversaire de l’accord de Paris.

Les raisons de l’accélération

Pour fêter dignement un anniversaire, on ne peut pas se contenter de regarder dans le rétroviseur. Il faut se projeter dans le futur. Doit-on se résigner à la poursuite de cette interminable course de lenteur ? 30 ans après le premier rapport du GIEC et 5 ans après la signature de l’accord de Paris, nous pourrions au contraire assister à la grande accélération tant attendue de l’action climatique globale. Un alignement de trois facteurs pourrait y contribuer.

En premier lieu, le monde est en train de vivre une rupture historique en matière énergétique. Depuis le début du XXe siècle, les énergies fossiles ont gagné à peu près toutes les batailles en matière de coûts relatifs. Un bouquet d’innovations majeures intervenues durant les deux premières décennies du XXIe siècle est en train de changer la donne : avec la baisse des coûts à la production des énergies éoliennes et solaires, conjuguée à celle du stockage de l’électricité et de la gestion intelligente des réseaux, les sources renouvelables deviennent chaque jour plus compétitives. Leur déploiement fournit des alternatives crédibles aux sources fossiles. Il permet d’accélérer l’accès à l’énergie dans les pays moins avancés sans passer par la case fossile.

En second lieu, il faut compter avec les résultats de l’élection présidentielle américaine. Le retrait américain décidé par Donald Trump n’aura constitué qu’une parenthèse éphémère. Élu sur un projet de relance du charbon, son administration n’a rien relancé du tout. Joe Biden s’est déjà engagé à revenir dans l’accord de Paris dès sa prise de fonction, début 2021. Le grand enjeu de son administration sera de passer à la vitesse supérieure en amorçant le retrait du pétrole et du gaz. Cela lui permettrait de déposer en 2021 une contribution nationale significativement renforcée par rapport à celle de l’administration Obama datant de 2015. C’est à l’aune de cette contribution que sera jugée la crédibilité du retour américain.

Enfin, le come-back américain pourrait avoir des effets d’entraînement. Si l’Europe a déjà effectué ses arbitrages avec le « Green Deal » et que Pékin s’est engagé sur une cible de neutralité carbone à l’horizon 2060, les principaux enjeux concernent le « reste du monde », devenu le moteur principal de l’accroissement des émissions.

Le retour américain pourrait ainsi inciter les autres grands producteurs d’énergies fossiles (Russie, Proche-Orient, Australie, Canada, Indonésie…) à s’engager dans la transition énergétique en amorçant la restructuration de leurs infrastructures. Il devra aussi contribuer à accroître massivement les transferts de ressource vers les pays moins avancés – l’Afrique subsaharienne notamment – pour y favoriser une dynamique nouvelle de développement bas carbone.

Rendez-vous à Glasgow en novembre 2021 !

Ces trois facteurs d’accélération ne risquent-ils pas d’être balayés par la catastrophe sanitaire qui s’est abattue sur le monde avec la Covid-19 ?

En 2021, la lutte contre la pandémie mondiale et la remise en route des économies vont constituer deux priorités auxquelles aucun gouvernement ne pourra se soustraire. D’où la crainte exprimée par de nombreux militants que le climat passe à nouveau derrière les urgences du court terme et que le redémarrage économique favorise un « effet rebond » des émissions.

L’élection américaine l’a pourtant montré jusqu’à la caricature : le candidat le moins mobilisé par la lutte contre la pandémie était celui ignorant le risque climatique. Comme je l’ai analysé en détail dans mon dernier ouvrage Covid-19 & Réchauffement climatique, climatoscepticisme et déni face au risque pandémique marchent de concert.

La lutte contre les risques épidémiques et celle contre le risque climatique se renforcent mutuellement. Il y a donc un chemin pour remettre en route l’économie mondiale en soutenant à la fois notre résilience face au risque épidémique et face au réchauffement global.

Une vision idéaliste, déconnectée des réalités ? Réponse en novembre 2021 à la COP26 de Glasgow.

Publié par The Conversation France.

Christian DE PERTHUIS

Face à l’épidémie, pourquoi sommes-nous encore si nombreux à pratiquer la « stratégie de l’autruche » ?

« 14 juillet 1789 » : « Rien ». Telle est la formule plus que succincte par laquelle le roi Louis XVI résume, dans son journal intime, la journée de la prise de la Bastille. L’honnêteté intellectuelle impose de préciser que, ce jour-là, chassant le cerf comme à son habitude, le dernier descendant de la dynastie des Bourbons n’avait fait aucune prise de gibier. D’où ce “rien”. Mais tout de même.

Face à cette formulation qui nous apparaît a posteriori pour le moins sidérante, il est tentant de se référer à la théorie des biais cognitifs théorisée dès 1972 par le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, et son collègue Amos Tversky, et à l’un d’entre eux en particulier : le biais de confirmation. Soit, selon la définition proposée par la professeur à HEC Anne-Laure Sellier, « la tendance que nous avons tous à rechercher de façon disproportionnée l’information qui conforte nos croyances existantes (…) la poursuite obstinée de la croyance « tout ne va pas aussi mal qu’on le dit » ». Difficile, également, de ne pas faire le lien entre le comportement du roi Louis XVI qui, depuis sa tour d’ivoire versaillaise, refusera jusqu’au dernier moment de reconnaître le caractère révolutionnaire des émeutes parisiennes de juillet 1789, et l’attitude de déni – voire de dénégation – d’une grande partie de la population française face à la gravité de la pandémie en cours.

Une incapacité collective à se représenter la réalité de l’épidémie

Pour comprendre ces mécanismes psychiques de déni collectif, il est utile de se tourner vers une autre réalité qui continue, à bien des égards, d’être contestée : celle du réchauffement climatique. Dans son ouvrage, Le Syndrome de l’autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique? George Marshall donnait justement la parole à Daniel Kahneman. Comme le rapporte le magazine Sciences Humaines, ce dernier expliquait que, si le réchauffement  climatique échappait à nos mécanismes d’alerte psychique traditionnels, c’est qu’il s’agissait d’un phénomène « distant, invisible, contesté », alors que, pour être prise au sérieux par le cerveau, une menace devait être « concrète, immédiate et irréfutable ». Tout le problème étant que cette incapacité, pour notre psyché, à se représenter le phénomène, ouvrait potentiellement la brèche à tous les récits alternatifs destinés à nier le phénomène. C’est précisément ce qu’on observe actuellement avec la crise du Covid-19.

Malgré les différentes stratégies de communication mises en place par le gouvernement pour nous donner à voir et comprendre la menace sanitaire dans sa réalité “concrète, immédiate, irrémédiable” – jusqu’au fameux « C’est ça la réalité, si vous ne voulez pas l’entendre, sortez d’ici »  prononcé par Olivier Véran devant les députés de l’Assemblée nationale le 4 novembre dernier – les pouvoirs publics semble impuissants à construire un récit collectif suffisamment mobilisateur pour sortir une partie de la population de cette posture de déni. Pire encore, sa parole entre désormais en concurrence frontale avec les nombreux récits alternatifs venant, à l’inverse, conforter notre fameux “biais de confirmation”, à commencer par le récent documentaire Hold-Up, qui cumule à ce jour six millions de vues.

Le conspirationnisme, kit de survie psychique de “l’Individu-Autruche”

Face à la prolifération de tels discours, l’heure n’est certainement pas à la posture moralisante. Il s’agit bien plutôt d’interroger, comme le fait l’historienne Marie Peltier dans une tribune parue sur Le Monde, « notre incapacité à tenir un positionnement collectif et cohérent face à cette pandémie ». Comme l’historienne le note fort justement, le discours conspirationniste visant à nier l’importance de l’épidémie joue pour beaucoup un rôle psychique de « kit clés en main » : « il propose des réponses préfabriquées, à la portée de tous, à des interrogations et des angoisses éminemment politiques et, plus encore, existentielles. » Une hypothèse largement confirmée par le psychanalyste Moussa Nabati, qui consacre une tribune au sujet dans le Huffington Post : « Ce déni a pour fonction principale de rassurer le sujet, de lutter contre son angoisse, de la déraciner en niant, en abrogeant, en effaçant purement et simplement l’objet de l’effroi.” Vous avez peur? Mais, de quoi parlez-vous? Quel virus? Quelle pandémie? » (« Quelle révolution ? », nous dirait Louis XVI.)

La posture de déni de « l’Individu-Autruche », selon l’expression d’Eve Fabre, Chercheure en Facteur Humain & Neurosciences Sociales, présente également l’immense avantage de le réassurer dans sa toute-puissance, de « démontrer son indestructibilité fantasmatique », ce qui se manifeste, notamment, par un refus de porter le masque ou de respecter les gestes barrière les plus élémentaires. Une attitude d’autant plus problématique que, comme le précise le psychanalyste, « le déni comporte également une facette hétéroagressive, mettant dangereusement la santé et la vie des autres en péril. »

 Replacer la vulnérabilité au cœur du débat sociétal

Comment sortir collectivement de cette impasse ? D’abord, comme le suggère Moussa Nabati, en « apprenant à accueillir et éprouver ses émotions, notamment celles qualifiées à tort de négatives comme la peur, la déprime ou la culpabilité ». Comme le rappelle la philosophe Cynthia Fleury, « la condition première de l’Homme, c’est la vulnérabilité ». Aussi, complète-t-elle, “est-il indispensable qu’elle puisse être accueillie quelque part, sans qu’elle ne soit sans cesse confrontée aux pressions de performance ou de normalisation », elles aussi au cœur de la société. « L’accueil de la vulnérabilité est certes un point central, mais sa dédramatisation l’est tout autant » précise-t-elle. « Affirmer que nous avons tous en partage la vulnérabilité, c’est prendre acte de son importance, mais également de son caractère tout sauf exceptionnel. »

A rebours des récits alternatifs valorisant les individus dans leur illusion de toute puissance, c’est donc peut-être dans l’invention de nouveaux paradigmes éthiques – de nouveaux récits et discours – accueillant et intégrant la fragilité, la vulnérabilité comme constitutives non seulement de notre psyché individuelle – mais également de notre psyché collective – tout en les dédramatisant, que nous pourrons, progressivement, nous armer contre la tentation de devenir tous des « Individus-Autruche ».

Elena SCAPPATICCI


Quel avenir pour le consumérisme autoritaire ?

La réouverture programmée des commerces « non essentiels » dans la perspective des fêtes de fin d’année signe un nouveau rebondissement dans le feuilleton qu’est devenue la vie du consommateur confiné. Un temps intimé de réserver ses vacances, il a dû les annuler, il s’est ensuite résolu à soutenir les restaurateurs et les commerces de proximité pour finalement trouver porte close. Sans se départir de ses habits de citoyens, le consommateur louvoie, troque, recycle, upcycle, clique, collecte, et préfère parfois s’affranchir des règles plutôt que de nourrir l’ogre Amazon ou les grandes surfaces, héros du premier confinement, damnés du seconds.

Entre incitations et restrictions contradictoires, le consommateur voit sa liberté malmenée.

Et cela n’est pas sans conséquences. Nos démocraties libérales fondent leur légitimité sur l’alliance des libertés politiques et de la croissance économique. Il n’y a d’individus libres et égaux que s’ils sont prospères, s’ils peuvent éprouver l’avenir radieux qu’on leur promet par l’amélioration de leur confort matériel. Paradoxalement, le respect des droits du consommateur est presque plus important que celui des droits du citoyen lorsqu’il s’agit de préserver le consentement à être gouverné.

Alors que la multiplication des mesures liberticides d’exception et le passage d’une partie d’entre elles dans le droit commun ne soulève l’opposition que d’une frange d’initiés, l’augmentation du prix de l’essence et la fermeture des petits commerces alimentent de larges frondes populaires. À l’intersection de ces deux mouvements de restriction s’ouvre un large espace de destruction du consensus politique où s’engouffre allègrement toute sorte de complotistes, du plus confus au plus cynique.

Il est nécessaire de réintroduire le consommateur dans le champ politique.

Les restrictions sont pourtant communes dans l’histoire des sociétés humaines, leur nature a cependant profondément évolué. Si l’utilité collective du rationnement est historiquement acceptée lorsqu’il s’agit de gérer des pénuries en tant de guerre ou de famine, il est aujourd’hui question de rationner l’abondance, de hiérarchiser les besoins jugés plus ou moins nécessaires et les différents moyens de les satisfaire. Pour la première fois on assiste à une décorrélation entre l’abondance matériel et la liberté d’accès à cette dernière.

Le principal mérite de la période actuelle est donc de remettre le consommateur au cœur du jeu, de montrer son poids dans la fabrique du tissu économique, social et politique et dans l’équilibre entre la satisfaction des besoins individuels et collectifs. Les tensions actuellement à l’œuvre peuvent être perçues comme le symptôme d’une reconsidération de l’individu gouverné comme citoyen mais aussi comme travailleur et comme consommateur.

Domestiquer l’abondance, un enjeu collectif.

Les enseignements que nous pourrons tirer du consentement du consommateur à l’autolimitation en faveur de l’intérêt général seront des plus précieux au moment où nos sociétés doivent affronter le double défi de l’essoufflement démocratique et de la lutte contre le réchauffement climatique.

Le chemin de crête entre dictature de la frugalité et consommation émancipatrice trouve en cette période des tracés dont il pourrait s’inspirer de façon très concrète.

 


Vaccinés contre la parole gouvernementale ?

Le paradoxe s’étale depuis plusieurs jours sous nos yeux : alors que l’arrivée prochaine d’un (des) vaccin(s) contre le Covid 19 fait voir au gouvernement la lumière au bout du tunnel, alors que l’opinion semble de manière grandissante usée et déprimée par les restrictions et la crise et aimerait retrouver « les jours heureux », la moitié du pays reste pourtant réticente, résistante à l’idée de se faire vacciner. L’ampleur de cette résistance est une singularité française : 54% des Français disent aujourd’hui qu’ils comptent se faire vacciner (et seulement 21% « certainement », 33% « probablement »), une proportion inférieure de 24 points à celle des Italiens, de 21 à celle des Britanniques, de 13 à celle des Allemands et de 12 à celle des Américains selon une étude Kantar réalisée début novembre. Les écarts sont saisissants ! Et parmi tous ces pays, la France est le seul où l’opinion se dit majoritairement opposée à la vaccination obligatoire.

Comprendre cette méfiance française

Effet des discours « rassuristes » ou prétention typiquement nationale, les Français sont en tout cas bien plus nombreux que leurs voisins à estimer ne pas avoir besoin du vaccin : 41% pensent pouvoir se protéger du coronavirus sans vaccins, pour 28% des Britanniques et des Allemands et 17% des Italiens. Les conditions de production du vaccin, la rapidité avec laquelle il a été conçue augmentent aussi les doutes sur son innocuité. 69% des Français s’inquiètent de « la sécurité des vaccins contre le Covid 19 en raison de la rapidité avec laquelle ils sont mis au point et produits », un niveau supérieur de 20 points à ceux des opinions européennes qui nous entourent, en Italie, Allemagne et au Royaume-Uni.

Mais cette méfiance exacerbée n’est ni seulement conjoncturelle, ni seulement liée à ce vaccin : elle vient de bien plus loin, conséquence de discours anti-vaccins qui, des effets pervers supposés du vaccin contre l’hépatite B à la dénonciation des intérêts du Big Pharma et la promotion des médecines parallèles, diffusent et infusent sur les réseaux sociaux depuis de longues années. Tout comme le succès de Hold-Up, elle est une manifestation de plus de la fracture entre gouvernants et gouvernés et d’une défiance qui crée de la méfiance. Une défiance à l’égard du politique et des autorités publiques plus forte en France qu’ailleurs, une défiance qui fait que le discours officiel n’est plus reçu, ni entendu, ni cru. De manière symptomatique d’ailleurs, le « vaccino-scepticisme » est le plus virulent au sein des classes populaires et des électorats de La France Insoumise et du Rassemblement National. De Tchernobyl à l’amiante en passant par le sang contaminé et la litanie d’autres scandales de santé publique, la parole officielle sanitaire est depuis plusieurs décennies en voie de décrédibilisation. Et dans cette crise, des masques aux tests, d’injonctions contradictoires en incohérences, le gouvernement et les experts n’auront rien fait, et c’est une litote, pour en restaurer la crédibilité. Près de 60% des britanniques, des allemands et italiens font confiance à leur gouvernement pour avoir des informations fiables sur le vaccin. En France, le mur de la défiance fait tomber ce pourcentage à 40%.

Une société de la défiance où le rapport à l’état se délite, se dégrade

L’Etat évoquait « quelque chose de positif » à 72% des Français au début des années 2000, cette connotation positive est tombée à 58% aujourd’hui (Ifop, novembre 2020). Radars, masques, vaccins : ce qui relève en apparence de politiques d’intérêt général est de plus en plus contesté, principalement au nom de la liberté individuelle. Dans cette montée de l’opposition Individu/Etat se lit la force de l’individualisme contemporain mais également sans doute une forme d’américanisation (pour ne pas dire de « trumpisation ») du rapport à l’Etat dans une partie de l’opinion aujourd’hui. Dans notre pays centralisé, qui, depuis la Révolution, a toujours (sur)valorisé et « aimé » l’Etat, apparaissent les signaux faibles d’une transformation du « consentement » à l’Etat dans une partie de la « France d’en bas ».

Médias, experts et politiques éparpillés…Face au discrédit collectif de la parole publique sanitaire ne restent debout que les médecins traitants. Ils sont en effet les seuls interlocuteurs en qui les Français ont confiance pour recevoir des informations fiables sur le vaccin (61% contre 43% pour les autorités sanitaires et 20% pour… « les médecins qui s’expriment à la télé »). Pour réussir sa campagne vaccinale, le gouvernement devra donc compter sur le soutien et la recommandation de médecins généralistes, pourtant largement ignorés jusqu’à présent et qui ont le sentiment d’avoir été laissés bien seuls en première ligne face à la pandémie. Un autre paradoxe en Absurdistan.

Samuel JEQUIER


Notre rapport à la culture est-il en pleine mutation ?

Et paf. Après le confinement et le couvre-feu, nous voici au temps du reconfinement, avec de longues journées et soirées d’hiver en perspective à occuper : apéros visio, jeux vidéo, TV… culture ? Oui, culture ! Avant la pandémie, la culture rimait d’abord avec visites de musées, séances dans les salles obscures, sorties théâtre… Et un peu moins avec Internet. Mais ça, c’était avant.

Les offres culturelles en ligne explosent

Le confinement a fait exploser l’offre culturelle en ligne. De l’Opéra de Paris et son offre numérique « 3ème scène », au Metropolitan Museum of Art de New-York et son « Art at Home », en passant par Le Grand Palais et son exposition en ligne  sur Pompéi, il y en a pour tous les goûts et dans tous les formats. La culture va même jusqu’à s’insérer dans des jeux vidéo comme le célèbre Animal Crossing ! Si vous êtes fin connaisseur de ce jeu, vous y avez peut-être aperçu une ou deux toiles célèbres de Van Gogh ou encore de Léonard de Vinci… Si vous êtes au contraire plutôt adepte du réseau social Twitter, peut-être prenez-vous votre shot culturel quotidien grâce au Metropolitan Museum of Art qui, chaque jour partage une œuvre, via son opération #MetAnywhere.

Pour ce reconfinement, vous aurez tout le loisir de personnaliser les fonds d’écran de vos conférences en visio, tout en art, grâce à la multitude d’œuvres désormais disponibles à cet effet. Le 29 octobre dernier par exemple, Gallica annonçait la mise à disposition d’une partie de ses collections (affiches, photographies, etc.), de quoi mettre un peu de culture dans vos réunions. Ce reconfinement, c’est aussi l’occasion pour des acteurs de la culture de reprendre certaines « habitudes » du premier confinement. Ainsi, la Comédie Française, qui avait lancé au printemps dernier une programmation culturelle en ligne avec sa chaîne YouTube « La Comédie continue ! », reprend du service et propose tous les jours une programmation, avec « La Comédie continue ! ». Autre moyen pour la culture d’exister : des pièces de théâtre pensées et adaptées pour être jouées en ligne se mettent en place, à l’instar de Direct au théâtre. Quant aux théâtres parisiens associés, ils annonçaient très récemment la mise à disposition de certaines de leurs captations. Autant de bonnes raisons de faire, si on le souhaite, une overdose de culture durant ce reconfinement !

La mutation de l’offre culturelle ?

La tendance de l’offre culturelle est à la mutation, de gré ou de force, vers plus de numérique, et une réinvention de la culture sous toutes ses formes. Mais qu’en est-il de notre consommation de culture ? Si en 2017 le ministère de la Culture s’interrogeait, via le n°134 de sa revue Culture & Recherche, intitulé « Les publics in situ et en ligne » sur l’émergence d’une offre numérique pérenne, une étude récente de l’Ifop s’est penchée sur les pratiques culturelles des Français durant le confinement, et démontre que « 53% des internautes français interrogés placent la consommation des biens culturels en tête des activités indispensables à l’équilibre personnel en période de confinement » et que 84% d’entre eux consomment des « biens culturels dématérialisés ». L’étude montre aussi que 62% des consommateurs d’offres culturelles, en consomment plus qu’avant le confinement. En mai, le Syndicat national de l’édition publiait sa 10ème édition du « Baromètre sur les usages du livre numérique », dans laquelle il indique que 34% des lecteurs de livres numériques pensent avoir augmenté leur consommation.

S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan du confinement acte II, les chiffres à venir nous indiqueront peut-être une recrudescence de consommation culturelle en ligne ?

Au-delà des opinions et habitudes de tout un chacun, la question d’une mutation de l’offre culturelle fait débat aussi dans les hautes sphères. Le Syndicat national des entrepreneurs de spectacles avait réagi à l’annonce du couvre-feu, en interpellant le Premier ministre sur la nécessité d’obtenir une « exception culturelle qui rend à la Culture son caractère unique », et d’ajouter : « Ne privons pas le public du plaisir qu’il avait retrouvé en retournant dans les salles de spectacle après des mois d’interruption ». A l’inverse, l’UNESCO vient de publier un guide pratique pour accompagner les acteurs de la culture vers des mutations possibles, invoquant « la résilience des industries culturelles et créatives » et encourageant à « se préparer à la nouvelle normalité ».

La « nouvelle normalité » sera-t-elle celle d’avoir une consommation culturelle plus forte car plus accessible et plus rapide car digitalisée ?  Entrons-nous dans l’ère de la fast culture ?

Camille STUDER


Le rétrécissement du village global : un autre symptôme du virus ?

« Tu vas comment à Roissy ?… » « Attention au jet lag !… » « Ah non, moi l’avion c’est ma phobie… » « Moi je prends toujours du jus de tomate en avion. » Autant de phrases que nous entendrons de moins en moins.

La crise sanitaire et écologique que nous connaissons depuis mars dernier a radicalement modifié notre rapport aux voyages et plus particulièrement au tourisme tel que nous le connaissions.

Parmi les groupes d’amis, il suffisait de voir la petite concurrence qui se jouait entre les photos de vacances Instagram ou la collection de Lonely Planet dans la bibliothèque du salon. La facilité à se déplacer dans le monde entier a fait du voyage, seul, en couple ou en masse, un bien de consommation comme un autre. Il paraissait absolument normal que pour quelques centaines d’euros, on soit transporté en quelques heures dans les endroits les plus exotiques et lointains. Tout se passait pour le mieux et on pouvait à loisir se répandre sur l’« extrême gentillesse » et « la simplicité » de ces populations si lointaines.

Depuis, la crise sanitaire est arrivée : les frontières de nos habitations, de nos départements et de nos régions ont été fermées, mais aussi les frontières de la France et de l’Union européenne. D’un seul coup, alors que la liberté de mouvement et de circulation à laquelle nous avons tous été biberonnée était la norme, notamment grâce à l’Union européenne, celle-ci est restreinte. On nous conseille de visiter la France pour les vacances ou bien de ne pas aller trop loin.

Il va falloir s’y faire, le voyage exotique, ce n’est plus possible et ça ne reviendra pas de sitôt.

Cet été, le littoral français, a ainsi connu une meilleure fréquentation qu’en août 2019 sans Covid. De manière générale, le marché domestique a suffisamment alimenté l’offre hôtelière pour faire de la France le meilleur élève européen avec le meilleur taux d’occupation d’Europe (50,9%).

Et finalement, pourquoi pas ?

La crise sanitaire couplée à l’évident impératif écologique ne va-t-il pas amener les vols moyens et longs courriers à devenir l’exception plutôt que la norme ? Va-t-on prendre plaisir à redécouvrir un environnement proche au lieu de parcourir des milliers de kilomètres pour chercher de l’exotisme ?

Dans une enquête menée en octobre par Booking sur un panel de 20000 voyageurs issus de 28 pays. Il apparaît que 49 % des personnes interrogées prévoient de voyager en France sur le moyen terme (dans les 7 à 12 mois) et 40 % sur le long terme (dans plus d’1 an). L’engouement pour les destinations de proximité semble parti pour durer, prédit Booking, « ces voyages étant plus faciles à organiser, plus sécurisés et souvent plus respectueux de l’environnement ».

Au-delà de l’urgence sanitaire, l’urgence écologique est devenu également un levier de décision : selon une étude portée par VaoVert, start-up spécialisée dans les hébergements écoresponsables en France, selon laquelle 62% des répondants estimaient que la notion d’écoresponsabilité était prépondérante dans leur choix  de destination touristique.

Ainsi, se dessine un nouveau mode de tourisme plus raisonné, comme l’explique l’architecte italien Carlo Ratti dans une tribune au Monde, des recherches récentes effectuées au MIT (Massachussets Institute of Technology) inspirent une nouvelle réflexion qui nous incite à envisager un nouveau modèle de tourisme qui serait fondé sur des séjours plus longs et plus durables. Ce nouveau modèle de tourisme plus « raisonné » va donc de pair avec la nécessité accrue d’envisager des nouveaux types de mobilité internationale.

Alors va-t-on examiner l’impératif sanitaire ou épidémiologique à l’heure de préparer nos vacances ? Changer nos habitudes et surtout changer notre rapport à l’exotisme et au lointain ? Redécouvrir nos régions ou les pays voisins ? Se réjouir des charmes du train ou du car ?

Une étude menée par les Régions de France en juin dernier montre que les préoccupations des Français ont été profondément modifiées par la crise : dans les 6 premières préoccupations, 5 concernent la volonté de voyager moins loin, de découvrir des zones plus proches et leur terroir tout en respectant les consignes sanitaires.

Alors que nous avons été habitués ces trente dernières années à voir le monde comme un village global, sous l’angle d’une mondialisation et une accélération des réseaux et des transports, nous faisons face à un rétrécissement de nos habitudes. D’un village global, on passe à un village national, voire régional. Avec peut-être une redécouverte de nos propres villages, voire de notre propre village ?

Et vous, finirez-vous par accepter que le Loiret et la Moselle sont aussi exotiques que le Laos et les Maldives ? Vous verrez, le jus de tomate a le même gout sur la terre ferme que dans les airs !

Mickaël LEVY


Du village de vacances à la zoom town

Retour à la campagne ou extension du domaine du périurbain ?

« Quels sont les quartiers les plus tendance à Aubagne ? » Dans son édition locale qui couvre l’agglomération marseillaise, un magazine d’annonces immobilières a osé récemment ce titre en couverture (1). Pays du santon et arrière-plan des souvenirs du petit Marcel Pagnol, Aubagne est surtout devenue une banlieue résidentielle, assez idéalement placée à la périphérie de Marseille, qu’une autoroute relie à celle-ci en vingt minutes en dehors des heures de pointe.

En dépit de ces atouts, je ne pensais pas qu’un jour, la ville dans laquelle je suis allé au lycée se verrait accoler le qualificatif de « tendance ». Mais dans le monde touché par le Covid, nous savons désormais que tout peut arriver. Maison contemporaine, villa avec piscine, bastide provençale, appartement neuf avec terrasse ou jardin, on trouve tout cela à Aubagne, pour un budget qui s’échelonne de 150 000 à 1,5 million d’euros selon les pages du même magazine. Aubagne et les petites communes situées dans son prolongement sont de bonnes candidates pour devenir ce que les Américains ont commencé à nommer des Zoom Towns, c’est-à-dire des communes résidentielles transformées par l’arrivée massive de télétravailleurs qui organisent leurs télé-conférences grâce au logiciel très populaire Zoom.

Qui penserait pour autant à associer cette ville moyenne de 46 000 habitants cernée par un triangle autoroutier, dotée d’une gare TER, de plusieurs zones d’activités artisanale et commerciale à sa périphérie, d’un hôpital, et donc, d’un lycée, à la campagne ? Personne. Et là réside peut-être l’imbroglio actuel sur la question de l’exode urbain. Le dynamisme d’Aubagne illustre une quête territoriale qui rassemble nombre de citadins autour d’un même idéal pour le moins contradictoire : celui d’une vie proche de la nature, ici représentée par les collines du Garlaban et le massif de la Sainte-Baume, tout en restant à proximité des zones d’emploi et des centres de décision urbains, incarnés dans notre exemple par la métropole Aix-Marseille.

S’il est trop tôt pour mesurer l’ampleur de l’exode annoncé depuis le premier confinement, il est déjà possible de tirer au moins trois enseignements de cette aspiration résidentielle :

1. Extension du domaine du périurbain

D’abord, nous assistons moins à une migration vers la campagne, si on entend par là un retour du retour à la terre, qu’à une extension du domaine du périurbain. Comme l’explique le spécialiste de cet espace hybride, l’urbaniste Éric Charmes, le paradoxe est que les villages attractifs d’un point de vue démographique, c’est à dire ceux qui voient leur population le plus augmenter, « sont généralement en cours de périurbanisation, en train d’entrer dans le champ d’attraction d’une ville et d’en devenir des satellites » (2). Ils perdent leur statut d’espace rural autonome pour devenir des banlieues dortoir ou résidentielle de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux ou d’Aix-Marseille.

Le confinement a eu tendance à confirmer et à renforcer cette tendance. En témoigne une étude du site immobilier PAP sur les recherches les plus populaires dans les deux semaines qui ont suivi le confinement de mars à mai : + 112% en Seine-et-Marne, la destination périurbaine par excellence des Parisiens, + 117% dans l’Ain, qui joue la même fonction à la périphérie de l’aire urbaine de Lyon.

2. Mutation de la résidence secondaire ou de la location Airbnb en résidence principale

Cependant, j’ai beau apprécier les randonnées autour du Garlaban, Aubagne n’est pas précisément l’idée que je me fais d’une destination de vacances. Se pourrait-il que des villes moyennes et des villages situés hors de l’aire d’influence des grandes villes, habituellement peuplés uniquement en périodes de vacances, deviennent des lieux éligibles à la résidence principale ? L’étude précitée aurait tendance à valider cette intuition : l’Yonne, département limitrophe de la région Ile de France, et porte d’entrée de la Bourgogne, a vu sa cote de popularité grimper dans les recherches post-confinement, tout comme le Loiret, destination weekend des Parisiens située à une heure de la capitale. Même tendance pour les Alpes de haute Provence, situées à moins de 2 heures de route d’Aix et de Marseille.

3. Hybridation entre ville et campagne, entre vacances et (télé-)travail

Ces départements qui se remplissent en fin de semaine ou en période de vacances sont trop éloignés d’une métropole pour envisager de faire la navette quotidienne domicile-travail. Les acquéreurs pourraient décider de s’y relocaliser grâce au télétravail, les déplacements vers le siège de l’entreprise ou pour les rendez-vous clientèle seraient regroupés sur une ou deux journées par semaine. Dans ce modèle, les villes moyennes qui ont le privilège de disposer d’une gare TGV ou TER à moins de deux heures d’un grand centre d’emplois sont particulièrement convoitées.

Après le périurbain, ce territoire hybride d’apparence champêtre où vivent les urbains, parfois qualifié de tiers-espace, sommes-nous en train d’inventer un nouveau mix territorial, point de rencontre de la culture pendulaire et du retour à la campagne ? Des lieux où il ferait bon vivre, à la fois pour assister à une télé-conférence le matin et pour aller cueillir des champignons l’après-midi ? Ce modèle ne concernerait quoiqu’il arrive qu’une minorité de salariés et d’indépendants, pour des raisons qui tiennent à la fois à l’autonomie professionnelle qu’il suppose et au coût de la bi-résidentialité, dans le cas où le travailleur conserverait un pied à terre en ville.

Enfin, l’éloignement physique de son réseau socioprofessionnel est une barrière qu’il ne faut pas négliger, tout comme le choc du dépaysement. Ainsi un ostéopathe installé à la campagne raconte dans l’ouvrage de Salomé Berlioux consacré aux conséquences de la crise du Covid sur les campagnes (3) : « Je ne suis pas sûr que les urbains seraient autant partis se confiner “au vert” si la crise était survenue en novembre… Le vague à l’âme du début de l’hiver dans la France périphérique, c’est quelque chose. Il faut être capable de l’affronter. » Réponse en janvier 2021 ?

1. Magazine Logic Immo, octobre 2020, édition Marseille et Ouest varois.
2. La revanche des villages, Éric Charmes, La République des Idées, Le Seuil.
3. Nos campagnes suspendues, La France périphérique face à la crise, Salomé Berlioux, Éditions de l’Observatoire.

Jean-Laurent CASSELY

Communications de crise : parler pour ne RIEN dire ou parler pour dire RIEN ?

Les communications gouvernementales et présidentielles font assaut – en ces temps de guerre contre le virus – de prises de parole d’avant-vente pour le Premier Ministre et d’après-vente pour le Président.

Ceux qui portent la parole, les Attal, Véran, Fesneau, Schiappa excellent dans ces SAV… Et, en même temps, cette inflation de messages fait que l’écoute n’est plus là et le sentiment de « parler pour ne rien dire » de plus en plus présent. Tout est distillé pour éviter  aux citoyens de ressentir la brutalité des décisions, quelles que soient leurs pertinences. Mais parler pour « ne rien dire» est dangereux, car le citoyen français, de plus en plus au fait de ces artifices de communication, y est de moins en moins sensible et de plus en plus hostile…

On leur dit ce qu’ils savent déjà, comme à des enfants à qui l’on aurait caché que le Père Noël existe vraiment. Au nom de la pédagogie, dont on devrait se souvenir de la définition originelle : sciences de l’éducation des enfants, sic ! Or, dans ces discours de SAV, il y a bien peu de sciences et beaucoup trop de présumés enfants.

Le risque grandit de devoir bientôt « parler pour dire RIEN », comme LOUIS XVI, jupitérien dans son journal du 14 Juillet 1789, où il écrivait  :« RIEN ». Il était à la chasse et y a laissé sa place…

Robert Zarader

Pourquoi avons-nous plus que jamais besoin de « l’ Esprit de Noël »

Nous l’appellerons Cynthia, et lui, Chad. Chad et Cynthia sont jeunes, riches, beaux et surdiplômés. Tous les deux habitent dans l’une de ces grandes métropoles américaines où se concentrent tous les CSP+ américains – le plus souvent, Philadelphie, Boston ou Washington DC. Qu’ils travaillent dans la finance, la communication ou le droit des affaires, rien ne va plus dans la vie de Chad et Cynthia. A quelques jours de Noël, le burn-out les guette. Voire pire, un licenciement.

A partir de là, plus le choix, le retour au bercail s’impose. Chad ou Cynthia retrouvent la maison familiale à la veille du réveillon – la plupart du temps, un adorable chalet bordé par les splendides lacs et forêts enneigées du Vermont. L’occasion d’un retour à la nature vivifiant mais aussi – et surtout – du surgissement d’un véritable « miracle de Noël » : la rencontre providentielle, pour Cynthia, du séduisant charpentier du coin ; et pour Chad, de la ravissante camarade de classe restée au village où il a passé son enfance – idéalement, celle-ci est devenue institutrice ou libraire.

 

L’Esprit de Noël, aseptisant ou apaisant ?

Tous les amateurs du genre auront reconnu ici le scénario-type d’un modèle de fiction qui déferle sur nos écrans à l’orée du mois de décembre : le téléfilm de Noël. On pourrait choisir la solution de facilité, et se gausser de la naïveté des millions de téléspectateurs prêts à se passionner durant un mois pour les aventures de Chad, Cynthia et de leurs innombrables déclinaisons. Il est nettement plus intéressant de se pencher sur les ressorts collectifs qui animent ce besoin irrépressible de se lover dans ces délicieuses petites bulles fictionnelles.

Tout d’abord, il faut bien comprendre que l’ambiance joliment folklorique de Noël ne sert ici que de prétexte à l’expression des innombrables aspirations plus ou moins avouées des habitants des grandes villes, aspirations qui se sont trouvées renforcées suite aux deux périodes de confinement subies depuis le début de l’épidémie : désir de renouer avec une nature forcément idéalisée, recherche d’une forme de “convivialité de quartier” ayant disparu des métropoles, quête d’un amour “authentique”, loin des ersatz de rencontres promis par les applications de rencontre… Il n’est d’ailleurs pas anodin, à cet égard, que certaines chaînes grand public aient décidé de reprogrammer ces téléfilms… En plein mois d’avril !

 

La passion de la certitude

Mais en poussant un peu plus loin l’analyse, c’est aussi et surtout l’absolue certitude d’un dénouement heureux – « Esprit de Noël » oblige – qui nous séduit et nous obsède dans ces fictions. La conviction que, quoi qu’il arrive, tout ira bien, in fine. En effet, comme le conceptualisait le philosophe Paul Ricœur dans Temps et récit, tout être humain ressent en lui le besoin de bâtir un édifice fictionnel rassurant sur sa propre existence, un récit qui lui permette de se saisir avec certitude dans sa permanence, au-delà du passage du temps et des aléas de la vie. Pour beaucoup d’entre nous, l’épidémie de Coronavirus a largement fait vaciller les fondements de ce bel édifice. Selon un sondage récent de l’IFOP, 70 % des Français se déclarent pessimistes en pensant à l’avenir, pour eux comme pour leurs enfants.

A cet égard, « l’Esprit de Noël », tel qu’il se décline dans le champ de la fiction, opère une véritable fonction thérapeutique, nous guérissant, au moins le temps d’un feuilleton, des angoisses dans lesquelles nous plonge la période que nous traversons. Les mauvaises langues assimileront cela à de la lâcheté, mais qu’importe : tout le monde n’est pas en mesure, comme le philosophe Friedrich Nietzsche, de développer “l’amor fati” – c’est à dire d’embrasser toutes les vertigineuses potentialités que recèle son propre destin ; d’adopter cette posture “d’acquiescement au devenir face à l’incertitude”, pour reprendre la belle formule élaborée par son disciple, le philosophe et écrivain Dorian Astor, auteur de La Passion de l’incertitude, aux éditions de l’Observatoire.

Une autre citation du philosophe allemand relevée par Dorian Astor est peut-être davantage porteuse d’espoir : « à chaque époque, il y a toujours un monde en décomposition et un monde en devenir ». En attendant de pouvoir cerner les contours de ce nouveau monde, célébrons l’Esprit de Noël et – surtout – longue vie à Chad et Cynthia !

Elena SCAPPATICCI


Même l’Anthropocène a ses limites

Léon Festinger est un psychosociologue américain resté célèbre par sa théorie de la dissonance cognitive que, dans un récent ouvrage, Jean-Marc Gancille a ainsi résumée : « plus nous savons, moins nous croyons à ce que nous savons » (1). Via la dissonance cognitive, le sujet d’étude de Léon Festinger était bien de mesurer la façon dont les humains s’accommodent plus ou moins bien des tensions générées par des éléments en apparence incompatibles. Mort en 1989, il aurait adoré notre 21e siècle.

La dissonance y est à son comble.

D’un côté les preuves concrètes, choisies parmi des dizaines d’autres, de la catastrophe écologique en cours :

  • l’absence totale d’effets tangibles sur la courbe du réchauffement depuis le protocole de Kyoto (1997)
  • la production de plastiques multipliée par deux depuis 2000, des plastiques dont 91% des déchets occasionnés ne sont pas recyclés
  • le franchissement du seuil de 75% des terres endommagées par l’homme
  • la surexploitation de 33% du stock de poissons en 2015 (contre 10% en 1974)
  • le chiffre de 60 milliards d’animaux d’élevages abattus chaque année, occasionnant une empreinte écologique majeure

De l’autre, pour contrer ces mauvais augures, le règne des solutions individuelles et locales.

Individuelles puisqu’en se démultipliant à l’infini, les bonnes pratiques de chacun nous sauveront de l’effondrement annoncé. Ce « solutionnisme individuel » (Jean-Marc Gancille) entend « mobiliser les émotions au profit d’un nouveau récit positif », celui d’un monde ressourcé par une production et une consommation devenues vertueuses. Locales puisque la démultiplication des réalisations et solutions portées par les territoires tisseront au plus profond de nos pays une véritable tapisserie d’écosystèmes vertueux.

Le problème actuel auquel nous sommes confrontés est que tout cela ne permet pas de créer un nouveau système dont nous avons, dont nous aurons, tant besoin. Ce « nouveau » système doit pouvoir s’affranchir de trois « biais » pour être réellement performant : l’intensité énergétique de l’économie, un risque de décalage encore trop important entre le moment où l’on pense le changement et le moment où il produit ses effets, et enfin, l’absolue nécessité d’intégrer au cœur du fonctionnement de ce nouveau système, l’intérêt général.

D’abord la question centrale de l’intensité énergétique de l’économie. Depuis 1970 et de façon constante, un point de PIB entraine une augmentation de 0,6% de l’énergie primaire.

Les spécialistes du GIEC utilisent l’équation de Kaya. Le total des émissions s’y calcule comme le produit de quatre facteurs : la population, le PIB par habitant, l’intensité énergétique et le contenu en CO2 de l’énergie consommée. De fait, la hausse constante des émissions de CO2 résulte bien de la progression mondiale du PIB par habitant, de la croissance de la population et du ralentissement de l’amélioration de l’intensité énergétique du PIB.

Résultats parmi d’autres :

  • si tous les humains vivaient comme les français, il faudrait 2,79 planètes, 4, 97 si c’est comme un américain
  • le poids carbone d’un français est de 10,7 tonnes de CO2 en 2016, six fois plus que l’objectif de la conférence de Paris
  • 70 milliards de tonnes de matières premières ont été extraites dans le monde en 2010 contre 22 milliards en 1970
  • le jour du dépassement est passé du 31 décembre en 1986 au 1er aout en 2018
  • nous sommes entrés dans la 6e extinction de masse (les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis un siècle, plus de 50% des animaux ont disparu depuis quarante ans) ; l’homme, représentant 0,01% de la biomasse terrestre, a entrainé la disparition de 83% de tous les mammifères sauvages

Ensuite la question du décalage temporel entre l’action et les résultats. La situation d’aujourd’hui, toutes les données dégradées que nous constatons, sont le résultat des émissions faites dans les années 70 et 80. Tous les voyants étant au rouge, et aucun des objectifs énoncés dans les différentes conférences climat n’étant en passe d’être même approché aujourd’hui, les paramètres dans vingt ou trente ans sont assez aisés à imaginer.

Enfin la question de l’intérêt général. Selon le rapport OXFAM de 2018, 50% de la population n’a pas touché le moindre bénéfice de la croissance mondiale, lorsque les 1% les plus riches en empochait 82%. Les atteintes écologiques massives portées à notre planète se font au profit de très peu d’humains, et des communs essentiels sont exploités au détriment des intérêts les plus manifestes de la plupart d’entre nous.

Est-ce à dire qu’il faut abandonner les solutions individuelles et locales ? Pas le moins du monde. On peut juste ambitionner qu’elles se développent dans le cadre de changements systémiques suffisamment significatifs pour que, cumulées et démultipliées selon des régulations nouvelles et des objectifs repensés, elles soient réellement susceptibles de constituer ce que Robert King Merton nomme une « prophétie auto-réalisatrice ». Pour cela, il faut changer la croyance, et pas uniquement les croyants.

« Eviter l’ingérable et gérer l’inévitable » pour reprendre l’heureuse expression du climatologue Robert Vautard, cela signifie peut-être que le chacun s’articule avec un nouveau tout, que le micro s’emboite dans un nouveau macro, et que le local s’articule avec un nouveau global ? Les limites de l’Anthropocène, qui ne cessent de s’affirmer à nous avec force, rendent la question aussi urgente que légitime.

 

(1)Jean-Marc Gancille, Ne plus se mentir (Rue de l’Echiquier, 2019) ; à lire également, le remarquable Atlas de l’Anthropocène (Presses de Sciences-Po, 2019)

Thierry GERMAIN

La nature au secours de notre équilibre psychique ?

Une autre crise, silencieuse et insidieuse, grandit à mesure que les conditions d’exercice de notre pleine liberté se réduisent et que l’avenir peine à se dessiner clairement. C’était inévitable et c’est désormais indéniable, la santé mentale des Français se dégrade. Les soignants en sont témoins, et appuyés par un rapport d’analyse du Ministère des Solidarités et de la Santé : une partie de la population est sortie psychologiquement fragilisée du précédent confinement et de la crise économique et sociale, entre augmentation du sentiment d’isolement, des addictions ou encore des symptômes dépressifs et anxieux. Phénomène inquiétant, et pourtant logique, ces fragilités ont aussi été observées en plus grand nombre parmi les soignants en première ligne. Et aujourd’hui, comme lors de la première vague, les consultations en psychiatrie s’enchaînent, notamment auprès de patients sans antécédent, et, dans les unités hospitalières spécialisées, les lits se remplissent, là aussi.

Alors, que faire pour éviter une aggravation de l’état mental des Français pendant ce deuxième – et peut-être pas dernier – confinement ? Certains médecins appellent à la mise en place d’une vraie campagne publique d’information et de sensibilisation, d’autres souhaitent la pérennisation des « cellules psychologiques spéciales Covid » ou encore le renforcement de la téléconsultation en psychiatrie. Et si, au-delà de l’écoute spécialisée et de l’accompagnement thérapeutique, d’autres solutions existaient, présentes près de nous ?

C’est le sens de l’appel au président de la République qui avait été passé par diverses personnalités en avril dernier, pour un accès aux espaces naturels en période de confinement. Relayée par le média engagé Reporterre.net, cette pétition, initiée par un accompagnateur en montagne et une médecin généraliste et co-signée entre autres par Christophe André, Delphine Batho, Dominique Bourg…, affirme que « se promener dans la nature n’a pas d’incidence sur la circulation du coronavirus » et rappelle que « de nombreuses études démontrent l’effet bénéfique du contact avec la nature et de l’activité physique sur la santé », pour diminuer le stress et l’anxiété, mais aussi pour renforcer notre système immunitaire. En l’absence de vaccin et de traitement, notre système immunitaire apparaît, outre les gestes barrières et de distanciation sociale, comme la meilleure arme pour lutter contre le virus. Plus largement, certains chercheurs affirment même qu’une dose quotidienne de nature peut prévenir et traiter de nombreux troubles médicaux. Enfin, la pétition souligne un point essentiel : « c’est également un outil de justice sociale : l’accès à la nature est d’autant plus important quand on est confiné dans un environnement de béton, dans un logement exigu, sans jardin, et parfois toxique ».

Si l’accès aux parcs, jardins, plages et forêts a cette fois été assoupli, les auteurs de la pétition s’interrogent sur la limite du rayon d’un kilomètre autour de son domicile : « à quoi bon ouvrir les forêts, les montagnes et les plages si c’est pour en limiter l’accès aux seuls riverains et avec autant de contraintes ? Qui sera véritablement concerné ? ». Billy Fernandez, l’accompagnateur de montagne, s’est fendu d’une lettre au Premier Ministre. Au cas où ce nouvel appel ne permettrait pas de faire changer la limitation de distance des sorties autorisées, à nous de faire venir la nature entre nos murs, faute de mieux. Relaxation au son de la pluie, jardinage, visionnage de reportages animaliers, salutation matinale au soleil…

Déborah KHAGHANI


3 questions de Bpifrance à Robert ZARADER

Interview réalisée pour la Newsletter Bpifrance ENSEMBLE #14 du 03 novembre 2020

Quelle est votre analyse de la situation économique actuelle et l’enjeu sociétal de ce 2e confinement ?

Mécaniquement, ce deuxième confinement, même allégé dit-on, va jouer de trois façons, hélas toutes négatives pour l’économie française : il va ralentir, voire stopper l’activité de secteurs et d’entreprises qui commençaient à se redresser, notamment dans le commerce de détail comme les librairies ; il va, au mieux décaler, au plan micro-économique, des effets positifs des mesures de relance engagées et au pire en diminuer fortement les effets ; il va rendre la crise encore plus profonde pour certaines activités déjà en très mauvaise posture comme les industries culturelles, le tourisme, les loisirs, la restauration et l’hôtellerie et enfin, ce que je sais aussi cher au cœur de Bpifrance, l’économie générale du sport. Les dégâts sociaux, notamment pour les salariés de ces derniers secteurs sont déjà là ! L’action publique peut les atténuer mais difficilement en effacer les effets. L’enjeu sociétal tient à deux mots : la résilience et la confiance !

Quel est, selon vous, le rôle à jouer par Bpifrance dans cette seconde vague ?

D’abord le rôle que joue déjà Bpifrance depuis toujours et particulièrement depuis le début de cette crise auprès des entrepreneurs, et ainsi, auprès de leurs équipes partout en France, par son activité originelle et son rôle pivot dans les plans de relance. Ce n’est pas seulement un rôle financier, économique et social, mais aussi celui singulier que Nicolas Dufourcq veut lui faire jouer de psychobanque. La relance de la confiance est LA priorité. Tous les acteurs doivent s’y essayer…Dans la fonction, je dirais même – la mission de réseau social d’entrepreneurs de Bpifrance – est au cœur de la « relance de la confiance ». Car pour redémarrer, nous aurons à jouer individuellement et collectivement les funambules, nous aurons plus que jamais besoin d’accepter de prendre des risques, mais aussi de bénéficier d’une réelle bienveillance. L’ensemble des acteurs, les banques en première ligne, devront être à ce rendez-vous. Bpifrance le sera et doit jouer un rôle d’impulsion auprès de ses partenaires. Cette énergie aura force de conviction et d’action, on ne peut que l’espérer.

Quel conseil donneriez-vous à Bpifrance et aux collaborateurs pour garder un angle d’attaque et continuer à servir l’avenir ?

Il faut inventer des outils financiers pour aider les secteurs les plus touchés que l’on a déjà cités… Servir l’avenir, c’est en premier lieu, faire en sorte que nous ayons TOUS un avenir. Résilience et confiance, c’est le vaccin sociétal indispensable pour résister à la Covid 19 ! Les équipes de Bpifrance doivent le comprendre et agir dans ce sens. Il faut désormais, plus que jamais, être détecteur de potentiels. A cet égard, le dernier rapport de l’Institut Montaigne « Les quartiers pauvres ont un avenir » qui vient d’être publié est à lire. Il s’intéresse tout spécifiquement au potentiel économique de ces quartiers, il renverse une perspective et des solutions (trop) traditionnelles. Il nous faut plus globalement nous équiper d’un nouvel œil, d’un nouveau regard. Ce n’est pas seulement un angle d’attaque, mais également un acte de résistance. Plus cet engagement sera clair et audible, plus il sera contagieux et nous pourrons cette fois nous en réjouir…

Être une « autre cause » par temps de pandémie

Le 23 septembre dernier, la secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de l’Engagement annonçait une aide supplémentaire de 100 millions d’euros à destination du monde associatif.

Depuis plusieurs mois déjà, la Covid-19 a accaparé l’espace médiatique et, du jour au lendemain, les associations portant « d’autres causes » se sont vues relayées au second plan. Privées de leurs rassemblements, de leurs campagnes de collectes sur le terrain ou encore de leurs maraudes, elles ont aussi dû, dans le même temps, courber l’échine face à l’omniprésence de la pandémie dans les médias. Le monde associatif accuse aujourd’hui le contrecoup de cette ère Covid. Aussi, les dons se dirigent désormais en priorité vers les associations et les instituts de recherche qui travaillent à l’éradication du virus. En mai, déjà, les promesses de dons au niveau mondial dépassaient les 7 milliards d’euros.  Le mythique Iphone rouge d’Apple, dont une partie des ventes finançait jusqu’à présent la recherche pour le VIH, est aujourd’hui engagé dans la lutte contre la Covid-19.

« Les dons ne baissent pas, ils s’effondrent », indiquait Axel Kahn, Président de la Ligue contre le cancer, au sortir du confinement. Fin août, Françoise Barré-Sinoussi, Présidente de Sidaction, indiquait un manque à gagner de « 4 millions d’euros » pour son association.

On ne voit pas le bout de cette pandémie, dans nos quotidiens comme dans les médias ! Mais alors, les associations sont-elles condamnées à rester au second plan des préoccupations et de l’espace médiatique, tant que nous n’aurons pas trouvé LE vaccin anti-Covid ? De tout temps, et encore plus maintenant, cet espace médiatique est nécessaire pour fédérer, alerter, engager, mobiliser… Comment donc ce monde associatif peut-il encore l’occuper ? Existe-t-il une communication « d’après » ? Les associations doivent-elles mettre une pincée de Covid-19 dans leurs prises de parole pour regagner du terrain ? Certaines d’entre-elles en tout cas, semblent faire ce choix : « 2020 a été une année particulière à plus d’un titre, notamment en raison de l’actualité liée à l’épidémie de Covid-19, dans laquelle l’Institut Pasteur s’est fortement mobilisé. Parce que le combat doit continuer sur l’épidémie de Covid-19, mais aussi contre toutes les autres maladies qui nous menacent, il est important de poursuivre notre mobilisation », nous dit Alexandra Lamy, comédienne et marraine de l’Institut Pasteur, dans une vidéo dédiée au lancement de l’édition 2020 du Pasteurdon. Du côté des Restos du Cœur en revanche, peu de mots, mais des mots choc : « Le monde d’après, on l’aurait imaginé avec moins de pauvres », voilà comment débute la nouvelle campagne de communication de l’association. La communication « choc » peut-elle encore produire un électrochoc ?

Ou alors faut-il s’engager dans des campagnes de communication qui cassent les codes et s’adressent aux jeunes générations spécifiquement ? L’association Amnesty International a fait ce pari, en s’associant au collectif Z Event, qui organise chaque année une collecte de fonds au profit d’une cause. Collecte qui sort de l’ordinaire puisqu’il s’agit de réunir des « streamers » qui vont se relayer pour proposer des « lives » en continu le temps d’un week-end. Que l’on soit ou non familier de ces terminologies, le résultat est plutôt engageant : pour son édition 2020, Z Event a récolté 5,7 millions d’euros au profit d’Amnesty International.

Que pouvons-nous déduire de ces premières tendances qui semblent se dégager ? Les autres causes vont-elles pouvoir se réapproprier une partie de l’espace médiatique ?

Camille STUDER


A ceux qui télépensent et télédécident

Le plus souvent, la dernière page du Parisien nous propose la météo du pays et l’horoscope de chacun. Désormais, c’est « l’attestation de déplacement dérogatoire ».
Météo et astres, le ciel est perdu ? Tout est dit ou presque ! Notre météo est celle de nos abris de confinement, peu importe (ou presque) l’autre météo, celle du vrai pays…
Même sanction pour les astres, nous sommes tous sous le signe COVID-19…

Symbolique, cette substitution – en vérité relégation – témoignerait d’une uniformisation des vies quotidiennes au nom de la santé publique.

Oui, mais tous les tenants du « en même temps » conduisent aussi à créer une gigantesque usine à produire des inégalités. Prenons « le télétravail qui n’est plus une option » quand on est un jeune parisien qui vit dans 25 m2 ou moins, on serait « condamné » à télétravailler… Sans doute ce jeune se dit-il du discours politique qu’il rivalise avec celui du Sapeur Camembert : « au-delà des bornes, il n’y a plus de limites » … Le risque démocratique est de plus en plus menaçant quand le citoyen constate que les politiques télépensent et télédécident, bien loin du quotidien des français et de la réalité du pays…

Pensée unique et pensée inique : une autre victoire du virus ?

Robert ZARADER

Vivrons-nous tous dans le village d’Astérix après la pandémie ?

Qui n’a jamais rêvé d’appartenir au village d’Astérix ? Petits commerces de bouche à disposition, proximité immédiate de ses proches et fêtes (ou festins) de voisinage à n’en plus finir… Le génie des deux créateurs du célèbre petit aventurier à casque est d’avoir su mobiliser un archétype qui, aujourd’hui encore, et bien que la “fin du village” ait été actée depuis 2012 par le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff, demeure encore très présent dans l’imaginaire et la mémoire des Français. Hélas, le divorce entre le mythe et la réalité aura rarement été aussi flagrant que durant la période que nous traversons.

La crise du Coronavirus et ses multiples corollaires – confinement, distanciation physique, périmètre de circulation limité et, désormais, couvre-feu-  jette une lumière crue sur les impasses des plans locaux d’urbanisme (PLU) et autres politiques de proximité imaginées pour freiner l’irrésistible dynamique d’étalement urbain et les différents maux économiques, sociaux ou environnementaux afférents.

Explosion du Drive faute de commerces de proximité en périphérie des centres des métropoles ou dans les petites villes, explosion de la solitude et des troubles psychiques des citadins… Si quelques privilégiés des centres-villes des métropoles et des villes intermédiaires ont pu redécouvrir durant le confinement un ersatz d’expérience de “quartier”, l’immense majorité des citadins s’est retrouvée plongée dans une atmosphère dystopique qui n’avait pas grand-chose à voir avec le cadre de vie empreint de solidarité, de camaraderie et d’échanges offert à nos irréductibles Gaulois.

 

La « ville du quart d’heure », nouvel idéal urbain

De quoi ramener sur le devant de la scène un concept déjà fortement valorisé durant la campagne des municipales, notamment par l’ex-candidate à la mairie de Paris Anne Hidalgo : celui de la “ville du quart d’heure”. Son principe est simple : selon les recherches de son créateur, Carlos Moreno, qui se définit lui-même comme un “spécialiste de la Human Smart City”, six fonctions sociales sont indispensables au bien-être urbain des habitants : se loger dignement ; travailler ; produire dignement ; s’approvisionner ; apprendre et, finalement, s’épanouir.

Toujours selon lui, “plus on approche d’un périmètre d’un quart d’heure ces six fonctions sociales, plus on incrémente le bien-être urbain des habitants”. Séduisante sur le papier, l’idée pose cependant un certain nombre de questions, à commencer par la plus évidente : comment faire en sorte que la ville du quart d’heure ne soit pas réservée qu’aux plus riches ? Comme le rappelle une étude de l’INSEE, citée par le journaliste Guillaume Erner, les Français passent en moyenne 83 minutes par jour à se déplacer, s’épanouir ou faire leurs courses… Hors trajet domicile-travail. Loin, très loin, donc, du quart d’heure rêvé par d’innombrables édiles…

Une utopie « hors sol » ?

Dans un article publié pour le Cahier des tendances 2020 de la Fondation Jean Jaurès, la journaliste et politologue Anne-Claire Ruel suggère d’ajouter au concept de lutte des classes un nouveau paramètre : le temps dont on dispose, ou non. Selon elle, “Une nouvelle fracture sociale a fait son apparition, celle du temps choisi et du temps subi.” Autre clivage, analysé celui-ci par David Goodhart dans son best-seller récemment traduit en France, Les Deux clans, celui de la mobilité. L’essayiste britannique y opère une distinction entre les « Somewehere » (« ceux de quelque part »), les « perdants » de la mondialisation, littéralement contraints au « sur-place » par manque de perspectives professionnelles en province ou soumis au rythme « métro-boulot-dodo » dans les métropoles, et les « Anywhere » (« ceux de nulle part »), citoyens « nomades » dont les diplômes garantissent une libre appropriation des zones urbaines les plus recherchées.

Pour la journaliste Alice Delaleu, la prise en compte de ces deux critères réduit le concept à un “vaste écran de fumée”, voire encourage à penser que son application dans les centres des métropoles ne fera qu’accroître les fractures déjà immenses entre leurs habitants.  Tandis que David Belliard, chargé de la transformation de l’espace public et des mobilités à la mairie de Paris, annonçait récemment l’accélération de la “révolution piétonne” à Paris, Alice Delaleu dénonçait avec virulence le déni social dont relevait une telle décision politique : “La ville du quart d’heure est  l’urbanisme de tous les paradoxes : d’où vient le chauffeur VTC qui ramène le citadin après son dîner à quelques dizaines de minutes de chez lui ? Que vit le livreur du soir qui risque sa vie sur son vélo pour que le burger vegan fabriqué dans une cuisine sans fenêtre un arrondissement plus loin arrive chaud au 6e étage ? Et comment a bien pu arriver le chou-fleur en relatif circuit court sur l’étale du marché d’Aligre ?”

Des coûts à prendre en compte

Plus modéré, mais tout aussi dubitatif, Bruno Fuchs, député de la sixième circonscription du Haut-Rhin, rappelle qu’on ne peut pas prétendre systématiser l’expérience pour chaque citadin, quelle que soit sa ville de résidence. “Prétendre le contraire relève au mieux d’un concept marketing très séduisant, au pire d’une véritable escroquerie”, commente-t-il. “Le concept est déjà une réalité dans quelques villes intermédiaires où, effectivement, tout est déjà potentiellement à un quart d’heure. Mais typiquement, dans les grandes métropoles, le coût que représenterait une telle démarche serait impossible à générer.” En témoigne notamment la violence des réactions suscitées par le désir exprimé récemment par l’adjointe d’Anne Hidalgo chargée de l’agriculture Audrey Pulvar d’assurer la gratuité des transports en commun en Île-de-France, qui s’inscrivait dans la même logique.

Repenser la carte du territoire

Au-delà du coût qu’impliquerait un tel changement des modes de mobilité urbains, l’urbaniste Sylvain Grisot rappelle que “la ville du quart d’heure” ne pourra jamais dépasser le stade de la douce utopie sans un changement profond et durable du modelage actuel du territoire français. A commencer par l’armature urbaine d’une grande partie de nos villes qui dessine, selon l’expression de l’essayiste Jean-Laurent Cassely, “une carte de la ville auto-dépendante” : “La question du maillage dans le périurbain est fondamentale et nécessite une transformation en profondeur”, explique Sylvain Grisot. L’étalement urbain est directement induit par le système de mobilité automobile, il a permis de ne pas se poser la question des valeurs foncières et des fragmentations sociales qui sont à l’œuvre de façon structurante depuis 50 ans.” Mais, comme il le rappelle avec optimisme, “justement, cela n’a que 50 ans”.

Miser sur l’existant

Pour freiner le phénomène et ses conséquences, l’urbaniste suggère d’exploiter les multiples potentialités du bâti existant : “Jusqu’à présent, explique-t-il, chaque aménagement a correspondu à un usage, on a fait une ville qui est finalement touchée par une forme d’obsolescence programmée, qui génère des friches, des délaissés…”

 Comme Carlos Moreno, Sylvain Grisot appelle ainsi à considérer l’aspect “polymorphe” de sites urbains aussi variés que les écoles, les hôpitaux ou sites industriels. En clair, de leur inventer de nouveaux usages pour recréer des espaces de sociabilité et de commerce – ce fameux “esprit de quartier” – qui manque tant dans les zones les plus touchées par les effets de l’étalement urbain. Avec l’espérance de voir, enfin, se développer des villes polycentriques, loin, très loin, du modèle du petit village parisien qui “résiste encore et toujours à l’envahisseur”

Elena SCAPPATICCI


Homo Festivus un jour, Homo Festivus toujours ?

Tout philosophe digne de ce nom se doit de fixer des concepts sur la réalité qui l’entoure. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’entre deux ouvrages sur les limites de l’entendement humain, le célèbre penseur allemand Emmanuel Kant se soit également penché sur un sujet en apparence plus futile : les conditions d’une soirée réussie. Comme nous l’apprend Philonomist, le philosophe de Königsberg, dans son Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798),  affirme ainsi que “la bonne chère qui semble le mieux s’accorder avec l’humanité est un bon repas en bonne société […] laquelle ne doit être ni au-dessous du nombre des Grâces ni au-dessus de celui des Muses”. Comprendre : plus de trois mais moins de neuf convives sont requis pour maintenir un esprit de fête lors de vos mondanités. Comme le souligne avec humour le journaliste Octave Larmagnac-Matheron, Emmanuel Kant se serait donc fort bien accommodé des recommandations ayant accompagné l’annonce, par le président de la République, du couvre-feu généralisé dans les métropoles, le 13 octobre dernier.

 

Un espace de transgression cathartique

Mais si Kant n’était pas particulièrement réputé pour ses qualités de serial noceur, la sidération ayant gagné la population française suite à ces nouvelles mesures rappelle à quel point la “fête” et ses multiples avatars (apéritif dans les bars, soirées en club, etc.) constituent un “fait social total” – pour reprendre l’expression employée par l’anthropologue Emmanuelle Lallement – un rituel indispensable à la collectivité car synonyme de “suspension de la routine”. “La fête détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle”, rappelle de son côté, dans son essai majeur Fêtes et civilisations, l’anthropologue Jean Duvignaud. Elle est ce rituel qui contourne tous les autres tout en assurant leur maintien, cet espace de transgression cathartique et récréatif où les individus se libèrent collectivement, au moins pour quelques heures, des différents impératifs auxquels ils sont soumis.

La fête est aussi, bien entendu, un lieu de rencontre et d’interaction indispensable au maintien du lien social, comme le rappelle dans une tribune parue dans Libération le philosophe Thierry Paquot. Supprimer les horaires qui lui sont en principe associés, introduire cette modification radicale du “temps vécu” qu’induit la mise en place du couvre-feu pourrait, selon lui, engendrer des effets pathologiques et psychologiques sur la population dont on peine encore à cerner l’ampleur.

 

Vers de nouvelles formes de convivialité ?

Faut-il être aussi pessimiste ? Une forme de résilience semble déjà à l’œuvre dans la population, qui s’incarne dans l’invention de nouveaux modes de convivialité plus compatibles avec le respect des nouvelles règles en vigueur. Entre autres exemples amusants, Lyon – gardienne historique du patrimoine gastronomique français et de toute une culture de “l’art de vivre” à la Française – a relancé une vieille tradition tombée en désuétude, le « mâchon » matinal, sorte d’ancêtre de notre brunch dominical. Une manière comme une autre de recréer un esprit festif dans le strict respect des gestes barrières tout en sauvant, au passage, le business des fameux “bouchons lyonnais”.

Les théâtres et salles de concert se sont également rapidement adapté en avançant l’horaire de leurs spectacles à 17h ou 18h afin de “permettre aux spectateurs d’assister aux représentations sans qu’elles ne soient inscrites au forceps entre la sortie du bureau et la crainte d’une amende”, comme l’explique Eric Ruf, patron de la Comédie française. Du côté de l’hôtellerie, on voit également se multiplier les formules “dîner-dodo”. Le PDG du groupe hôtelier Accor, Sébastien Bazin, a ainsi déclaré le 20 octobre dernier sur France Inter que  les « propriétaires volontaires » d’établissements exploitant ses enseignes (Ibis, Sofitel, Novotel, Mercure, Pullman…) pourraient proposer aux restaurateurs de leur quartier de « prendre possession de (leur) restaurant d’hôtel […] accueillir leurs clients de quartier et faire en sorte que ces clients viennent faire dodo chez nous [les hôtels du groupe, ndlr] à un prix coûtant ».

 

Un tournant managérial s’impose

Reste à savoir si les employeurs seront prêts à remodeler les horaires de travail de leurs salariés afin que ceux-ci puissent s’offrir ces sas de décompression – et de socialisation, même très limitée. En guise d’inspiration, pourquoi ne pas se tourner du côté de nos voisins européens dont la journée de travail commence un peu avant nous mais se termine également plus tôt, comme en Angleterre ? Ou se résoudre enfin, tout simplement, à introduire davantage de flexibilité dans l’aménagement des horaires journaliers des salariés ? Sans ce virage managérial, le risque est grand de voir se multiplier des formes de dissidences festives durant le couvre-feu (soirées clandestines, etc.) potentiellement très éloignées des recommandations de nos deux Emmanuel… Et extrêmement dommageables sur le plan sanitaire.

Elena SCAPPATICCI


Obéissants fatigués, rebelles lassés, anxieux en colère… Peut-on encore porter le masque sans opinion ?

Petit regard furtif dans la rue, dans le métro, au supermarché, chacun porte-t-il bien son masque ? Objet de contestation pour certains, objet de prévention pour d’autres ou tout au moins objet de consentement pour beaucoup, le masque est entré dans les mœurs mais aussi dans le débat !

Et le débat public ne s’y trompe pas : « Nous ne pouvons plus marcher dans une rue, flâner ou nous affairer, sortir sur un coup de tête ou poussés par la nécessité, sans nous mettre sur les lèvres et le nez ce bout de tissu chirurgical », s’agace le philosophe Bernard Henry-Lévi, « non le port du masque, n’a rien de liberticide » s’irrite de son côté, Raphaël Enthoven. En juillet, 85% des Français se disaient favorables au port du masque, en août, ce chiffre tombait à 64%. Et depuis cet été, des mouvements anti-masques s’élèvent un peu partout en Europe. Observés à la loupe par la Fondation Jean Jaurès, ces « antis » revendiquent leur refus d’obtempérer, au nom de leur liberté. A l’inverse, nous avons tous un voisin ou une voisine de palier (ou nous-même ?) pour qui sortir sans son masque relève de l’ineptie, y compris lorsqu’il s’agit uniquement de descendre les poubelles. Et du côté de la vie de bureau, de récentes études montrent que les achats de fournitures sont en hausse : une partie des Français déserterait-elle les open spaces au profit d’une installation durable dans le télétravail ? Là au moins, plus besoin de se poser la question du masque. Alors pour ou contre ? Contre ou pour ? Plus personne n’envisage aujourd’hui d’être masqué ou démasqué sans opinion. Du quidam à la personnalité publique, chacun y va de son analyse et de son ressenti !

Et ces opinions qui émergent sont riches de symboles, avec, surpassant tout le reste, l’épineuse question de la liberté. Liberté de revendiquer ses libertés individuelles. Liberté d’appeler à une responsabilité collective. En mai dernier, déjà, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), s’interrogeait sur l’ambivalence de l’état de confinement : « Le confinement, en tant que mesure sanitaire collective, a provoqué des effets sur tous les aspects de la vie, à l’échelle individuelle et collective, sanitaires, politiques, économiques, sociaux, culturels, psychiques, qui ne le rendent ni souhaitable, ni acceptable dans la durée ». Ne pourrions-nous pas en dire de même pour le port du masque rendu obligatoire ? Que l’on obtempère ou pas, que l’on se satisfasse ou non de porter ce masque, les notions de libertés individuelles et de responsabilité collective se font face et s’entrechoquent. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », disait-on, mais comment réussir à faire perdurer cet adage, par ces temps de pandémie ? Difficile à dire, et difficile de trouver un point de ralliement pour la population faite désormais de « pros » et « d’antis » masques.

Ce méli-mélo d’opinions divergentes semble jouer avec nos nerfs. Obéissants fatigués mais rassérénés, rebelles affirmés, anxieux en colère, indécis dubitatifs… Arriverons-nous encore à nous supporter les uns les autres et à tolérer nos opinions respectives à l’ère du masque ?

Camille STUDER

 


Olivier Véran, la Covid et Clint Eastwood

Le bon, la brute et le truand…

Deux amis assis dans le noir d’une salle de cinéma. Sublimes images d’un canyon filmé par Sergio Leone… Clint Eastwood chevauche un pur-sang… Le premier dit au second : « je te parie 100 euros qu’au détour de la colline, Clint Eastwood va être assommé par un rocher qui dégringole ». Le second : « OK, je prends le pari ». Le cheval galope, le rocher tombe et Clint tombe avec !

The End emplit l’écran. Les deux amis sortent de la salle avant le couvre-feu… Le second tend 2 billets de 50 euros au premier…

Beau joueur celui-ci les refuse et lui dit : « Bon, j’avais déjà vu le film, laisse tomber ». Et le second « Ben moi aussi j’l’avais vu, mais j’pensais pas que Clint Eastwood se ferait prendre deux fois ».

Robert ZARADER

Vers l’homo cooperans ?

Pour qu’un monde soit monde et que notre civilisation continue d’être, sous une forme ou sous une autre, deux ressources sont fondamentalement indispensables : la Terre et les Hommes. Nombreux sont les ouvrages, rapports et articles à se pencher, avec raison, sur l’état bien alarmant de la première. Peut-être était-il temps de se questionner sur les seconds, sans lesquels rien ne sera possible. Rutger Bregman s’y est essayé, et ça déplace plus que la poussière !

Sa thèse est radicale (1), et contient rien moins qu’un changement de paradigme dans la conduite des sociétés humaines. Résumons : la plupart des gens sont des gens biens et la civilisation, loin d’être le vernis fragile sous lequel se dissimulerait notre sauvagerie naturelle et notre égoïsme inné, est, ou plutôt pourrait être, notre construction collective et positive.

C’est que, voyez-vous, « les idées sont plus que des idées » ; dans l’évolution des choses, les représentations ont autant de pouvoir que les faits. Aussi, le regard que nous portons sur nous-mêmes a-t-il une importance fondamentale. Si notre conviction est faite de la confiance que nous pouvons nous accorder les uns aux autres, si l’esprit de coopération l’emporte sur le réflexe de compétition, si le progrès redevient non l’accumulation compulsive d’objets mais l’aboutissement de conquêtes collectives, alors tout redevient possible dans l’anthropocène.

Pour la plupart des penseurs et experts de la collapsologie , l’effondrement n’est pas inéluctable mais possible, ce que toutes les études démontrent. L’enjeu n’est donc pas de courir se planquer dans un repli protégé, s’il en reste, de notre bonne vieille croute terrestre – erreur d’interprétation fréquente que font les détracteurs de la collapsologie et qui n’est finalement pas sans conséquences – mais de réagir à la hauteur de l’alerte, collectivement, positivement et radicalement. Le salut passe par moi et par les autres, mêlant introspection (ce que je veux changer moi) et extrospection (ce que nous changerons ensemble). Pour cela, encore faut-il regarder son semblable avec empathie et confiance, plutôt que de vouloir à tout prix lui faire rendre des points.

Il n’est pas neutre que les deux maux principaux qui préoccupent aujourd’hui l’OMS soient une pandémie issue de notre rapport collectif à la Terre et la dépression, qui nous touche dans notre plus grande intimité. Rien de déterminant ne peut se jouer sans une articulation qui fasse sens entre l’être et les êtres. Comme le dit fort bien Jean Viard, parions sur « l’individu comme valeur et le commun comme projet » (2). A cette condition affirme Rutger Bregman, « la malédiction de la civilisation peut être rompue », et notre organisation collective redevenir non l’encadrement plus ou moins éclairé d’une élite envers le plus grand nombre, mais une véritable aventure partagée.

Une telle approche touche tous les domaines de nos vies : pas de revenu de base, ou « dividende citoyen », sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de réforme profonde du sens et de l’organisation des entreprises, si largement revendiquée aujourd’hui, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de micro-solidarités quotidiennes, si essentielles dans les périodes de crise, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas d’écosystèmes locaux vertueux, valorisant les ressources au plus près, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de budgets participatifs, avec une part stratégique des investissements bâtis sur des projets citoyens, sans cette confiance en moi et dans les autres.

Là est la dimension systémique de la démonstration de Rutger Bregman : si la plupart des gens sont des gens biens, si la confiance peut être la valeur cardinale de nos sociétés, de nombreuses coopérations peuvent remplacer les encadrements multiples et compétitions à tiroir qui les organisent à présent. Et ce nouveau paradigme coopératif pourrait faciliter les transitons majeures, écologique, numérique, économique ou démocratique, qui ont tant de mal aujourd’hui à véritablement s’engager.

Selon une méthode qui avait déjà impressionné les lecteurs de son précédent ouvrage, Utopies réalistes (3), Rutger Bregman n’avance pas sans de solides références. Loin d’être une intuition vague, son propos touche à tous les domaines, de l’anthropologie à l’histoire en passant par l’économie, la sociologie, la philosophie ou la physique, et repose sur des études larges et étayées.

Relecture décapante des mythes de l’Ile de Pâques, récit des travaux menés durant de longues décennies sur les renards argentés, comportement des hommes en armes examiné à différentes époques, études de terrain du Disaster Research Center concernant des centaines de catastrophes depuis 1963, révision des conclusions de très célèbres expériences sociologiques (Stanford en 1971 dite « la caverne aux voleurs », électrochocs de Stanley Milgram en 1962), exploitation de  grandes enquêtes réalisées sur de larges cohortes et de longues années (World Values Survey), micro-exemples (la Fondation Buurtzorg aux Pays-Bas sur les métiers de santé, l’entreprise Favi et son principe de « délégation inverse » en France), conclusions anthropologiques les plus récentes sur les tournants de nos civilisations et les usages primitifs,  prisons en Norvège, villes en Amérique latine ou fonds permanent d’Alaska…, Rutger Bregman organise un voyage dans l’espace et le temps qui passionne et a surtout le mérite de déplacer le regard toujours selon la même focale : là où furent systématiquement mis en avant l’égoïsme, l’instinct de compétition et les aspects sombres de l’espèce humaine,  il nous fait au contraire toucher du doigt la bienveillance, l’esprit de coopération et, globalement, la positivité des êtres.

Ce sont les mêmes séquences, les mêmes lieux, les mêmes expériences humaines qui, analysées différemment, expriment des conclusions tout simplement inverses.

Parmi ces nombreuses relectures, l’une concerne les tests massifs réalisés autour du comportement comparé de jeunes enfants humains et orang-outans. Ses conclusions nous rappellent un aspect essentiel : parmi de nombreuses similitudes, ce qui différencie fondamentalement l’Homme est l’apprentissage social, soit sa capacité à apprendre des autres. Véritable « machine à créer du lien », l’homo-sapiens tient, depuis l’origine, une part essentielle de son devenir dans sa connexion à ses semblables, et son aptitude à coopérer pour progresser.

Dans son récent « Journal d’une crise » (4), Thierry Beaudet, le Président de la Mutualité française, parie sur cet esprit de coopération pour avancer le concept de soin mutuel, lequel existe pleinement lorsque chacun prend soin de chacun, lorsque la société prend soin de chacun et lorsque chacun prend soin de la société. C’est exactement ce type de pari solidaire que permet une vision positive de l’homme.

« Plus ouvert que jamais » affirmaient non sans humour les commerçants anglais à l’entrée de leurs magasins éventrés durant le Blitz. Loin d’être une pure spéculation philosophique, la démonstration de Rutger Bregman nous appelle à déplacer notre regard sur nous-mêmes, afin effectivement d’ouvrir de nouveaux possibles.

Thierry Germain

1 Rutger BREGMAN, « Une histoire optimiste » (Editions du Seuil ; 2020)
2 Jean VIARD, « La page blanche » (Editions de l’Aube ;  2020)
3 Rutger BREGMAN, « Utopies réalistes » (Editions du Seuil ; 2017)
4 Thierry BEAUDET, « Journal d’une crise » (Editions de l’Aube ; 2020)


« Le Président, les Français et le Tour de France » le billet d’humeur de Robert Zarader

Le Tour de France, ce tour de force en 2020, s’est achevé.

L’actualité du Covid, les distanciations sociales, le masque et les gestes barrières n’ont pas empêché des centaines de milliers de Français sur les routes, comme des millions de téléspectateurs battant les records d’audience, de partager trois semaines de « Jours Heureux » de leurs vies individuelles et collectives.

Président de la République, Premier Ministre et ministres s’y sont précipités. De vrais gens dans de vraies régions. Le Tour de France est devenu un « effet d’aubaine » politique vertueux : « j’aime le Tour de France, les Français aiment le Tour de France, les Français vont finir par m’aimer ». Jean Castex, pour l’accent, Dupont-Moretti pour les harangues révolutionnaires, Roselyne Bachelot pour l’audience des grosses têtes… et le Tour de France pour les Français. Le compte y est, ou presque !

Même si Jean-Paul Olivier, retraité, ne décore plus cette « France profonde » de terroirs, l’enfer politique est aussi de montrer l’amour des régions et du local. 2020 : plus que jamais de nombreux politiques entrent en régions, avec la ferveur des nouveaux convertis qui de même que ce Tour de France, improbable et réussi comme déjà un premier exploit de la Grande Boucle. La parabole du Tour de France et l’image de la « réconciliation » portée par les gouvernants qui s’y affichent suffit-elle ?

Qui sait ? Mais la parenthèse offre une autre surprise en 2020, le vainqueur programmé est dépossédé de la victoire la veille de l’arrivée… Une autre parabole politique ?

Le port du masque sonne-t-il vraiment le glas du maquillage ?

Connaissez-vous le “lipstick index” ? Théorisé par l’empereur de l’industrie de la beauté Léonard Lauder, il établit une corrélation inverse entre les ventes de rouge à lèvres et le niveau de l’activité économique mondiale. Et, de fait, au cours du XXe siècle, les ventes de bâton rouge ont vaillamment résisté à toutes les secousses de l’histoire : Grande dépression, Première et Seconde guerre mondiale, crise des subprimes… Jusqu’à ce qu’une pandémie mondiale rende son usage dérisoire. Le célèbre petit tube n’est pas le seul à avoir subi le contrecoup de la pandémie. Dès le mois d’avril, le cabinet Nielsen indiquait que le secteur du maquillage enregistrait une baisse globale de 47%. En juillet, une étude IFOP nous apprenait que les femmes françaises s’étaient deux fois moins “pomponnées” pendant le confinement.

La mise en suspens provisoire des interactions sociales aurait-elle eu l’effet d’un déclic face à cet autre “masque” que les femmes affichent depuis des millénaires dans l’espace public ? Un petit tour sur les réseaux sociaux – et particulièrement sur Instagram, nouveau baromètre incontournable des tendances beauté, pourrait nous le faire croire. Oubliez “l’insta-face” – soit ce visage redessiné jusqu’à l’excès à force de contouring et autres palettes de fards ultra pigmentées –  des plus grandes stars jusqu’aux anonymes, il est désormais de bon ton d’afficher un teint “no make up”.

Ce retour à une forme de “naturalisme” n’a pas attendu l’épidémie pour se déployer. Ultime déclinaison d’une quête d’authenticité qui, chez les citadines, s’exprime aussi bien dans le choix de leur baguette de pain que dans celui de leur pot de crème hydratante, la tendance force d’ores et déjà moult marques “brandées” pour coller aux usages d’Instagram à rétropédaler. Plus simple, plus clean, plus green ; pour Sir John, “make-up artist” de Beyoncé (un gage de qualité), ces nouveaux critères d’exigence confortés par le confinement s’inscrivent dans une nouvelle conception de la beauté beaucoup plus englobante, à la frontière du développement personnel : “Les femmes ont été recluses chez elles pendant des mois et leur peau s’est habituée à ne pas porter de fond de teint en permanence. Elles ont davantage pris soin d’elle, se sont concentrées sur leur santé et leur bien-être. Tout cela a des conséquences : désormais, couvrir son visage de fond de teint du front au menton semble être la chose la moins moderne du monde.”

En bref, Mesdames, si vous souhaitez être moderne – voire transgressive ! – préférez Manon des Sources à Kylie Jenner. Preuve en est que si les produits de maquillage “traditionnels” accusent le contrecoup de la pandémie, les produits de soin pour la peau, eux, se portent fort bien. Reste LA question qui divise la planète féministe : ce “naturel” retrouvé signifie-t-il un progrès dans l’acceptation de soi ? Pas forcément. Il en appelle simplement à des artifices plus subtils qu’un fard à paupière criard ou un parfait contouring. Comme le résume à merveille le dernier slogan en date d’une grande chaîne de distribution : “la beauté naturelle, ça se travaille”.

Dans une interview accordée au Monde en 2019, l’historienne de la beauté Anne de Marnhac distingue ce naturel “fantasmé” d’une mise à nue véritablement libératrice : “Cette frontière entre nature et artifice a commencé à devenir floue dans les années 2000, lorsque des produits hybrides ont fait leur apparition”, explique-t-elle. “Des fonds de teint anti âge, des crèmes vertes pour les peaux rouges, des poudres dites « actives » (…) Le naturel n’a rien à voir avec la nudité crue, il se travaille en plusieurs étapes minutieuses.” Sans oublier tout le package lifestyle qui entoure la conquête d’un teint naturellement éclatant, synonyme de bonne santé : massages, spa, pilates, yoga, séances de méditation…

Il n’est donc pas certain que l’abandon d’un maquillage plus ostentatoire signale une véritable émancipation à l’égard des injonctions qui continuent de peser sur les femmes dans l’espace public. Enserrant la beauté dans une quête de soi marchandisée dans tous ses aspects, il élargit, à l’inverse, le champ déjà fort vaste des prérequis exigés pour cocher les cases d’une féminité épanouie.

Qu’il constitue un nouvel outil de distinction sociale, en revanche, la chose est certaine. Parce qu’il a un coût et réclame du temps, d’abord, mais aussi parce qu’il se construit  en réaction à des anti modèles : “Il est évident que beaucoup de femmes ne se reconnaissent pas dans certains modèles féminins qu’elles jugent vulgaires. Elles préfèrent se montrer aussi pures qu’une icône religieuse plutôt que de risquer de ressembler aux stars de la télé-réalité ou à certaines chanteuses dénudées”, analyse Anne de Marnhac. “Elles disent « je suis vraie », donc « les autres sont fausses »”. Pandémie ou non, chacun(e) avance donc masqué(e) dans l’espace public… Avec ou sans rouge à lèvres.

Elena Scappaticci

Eté 2020 : le surtourisme est mort, vive le surtourisme ?

“La Creuse, votre bout du monde”: rarement slogan régional aura aussi bien résumé les enjeux de la saison estivale 2020. Pandémie mondiale oblige, les Français auront été contraints, dans leur immense majorité, de céder aux attraits du patriotisme touristique. Du gouvernement aux collectivités territoriales en passant par la plupart des médias nationaux, chacun le proclamait : cet été devait être le moment de nos grandes retrouvailles avec notre territoire, une occasion inédite de redécouvrir l’infinie diversité de nos paysages et de nos saveurs, mais aussi – et surtout – de sortir d’un tourisme de consommation pour s’engager enfin dans un rapport plus vertueux au voyage. “Pourquoi ne pas jouer la carte de la proximité ?” suggérait ainsi Benoît Panel, cofondateur de Yescapa, sur La Tribune. “C’est en allant (re)découvrir notre patrimoine local et nos 334 (!) réserves naturelles nationales ou régionales, en faisant revivre les petits commerces et restaurants de nos régions que nos voyages retrouveront raison, pérennité et authenticité”.

 

Las ! Un premier bilan à court terme semble indiquer que si notre été a bel et bien été “bleu, blanc rouge” – 86% des Français seraient restés à l’intérieur de l’hexagone – le développement de ce “tourisme de l’intérieur” n’aura pas eu les effets de “ruissellement” escomptés sur l’ensemble du territoire, loin s’en faut. Certes, l’appel de la nature a bien eu lieu, mais dans des zones somme toute classiques : le littoral est resté en tête des destinations les plus prisées (43%), loin devant les campagnes (27%) et la montagne (12%). Avec pour conséquence, malgré la baisse drastique du nombre de touristes étrangers, un “effet de saturation” des zones les plus convoitées comparable aux étés précédents.

“Avez-vous pensé à réserver pour votre balade en forêt ?” : mi-taquin mi-sérieux, l’article du journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, tout en prenant acte des embouteillages de paddle constatés dans les calanques marseillaises, relativise ainsi fortement l’impact qu’a pu avoir l’épidémie sur la transformation de notre culture des vacances. “Dans le tourisme comme dans tous les autres secteurs, le Covid-19 n’a fait qu’amplifier et révéler certaines tendances qui montent depuis longtemps” analyse pour nous l’auteur de No Fake (Arkhê Editions). “Il a jeté une lumière crue sur la saturation de certains territoires, qui est l’effet le plus visible d’un surtourismedéjà dénoncé depuis plusieurs années pour ses effets désastreux sur l’environnement ou le quotidien des locaux.”

Massification du parc de logements Airbnb, “instagrammisation” du monde, concentration des flux de touristes sur un nombre limité de “spots”  (95 % des voyageurs vont dans 5 % de la planète selon l’OMT)… On pourrait énumérer sans fin les différents facteurs à l’origine de cet effet de saturation appelé, selon Jean-Laurent Cassely, à devenir une nouvelle norme saisonnière. Mais pour lui, le phénomène reste avant tout imputable à l’inclusion massive de nouvelles classes dans une culture des vacances traditionnellement réservée aux plus privilégiés : “il y a eu une véritable massification de l’accès à la mer et à la montagne” commente-t-il. “Il va donc falloir s’habituer à ce que tout le monde ait envie de la même chose, que cela nous plaise ou non.”

Un constat largement partagé par le sociologue Rodolphe Christin qui, début juillet, minimisait déjà l’impact que pourrait avoir le COVID-19 sur la réduction du surtourisme  : “Aujourd’hui, le départ en vacances est la norme du comportement le plus standard possible. Le cliché de l’exotisme apparaît partout, jusque sur votre écran d’ordinateur lorsque vous l’allumez. Si quelque chose changeait dans les prochaines années, cela signifierait que la paupérisation a été telle que les gens n’ont plus les moyens de partir. Ce n’est pas une raison très réjouissante.”

De fait, comment reprocher aux autres ce que nous avons tous intériorisé comme l’élément incontournable d’une vie bonne et réussie ? Comme l’ont déjà brillamment démontré Eva Illouz et Edgar Cabanes dans le champ des sciences humaines ou Michel Houellebecq en littérature, l’industrie de l’évasion a fait du voyage comme “expérience” une “marchandise émotionnelle” incontournable, au point d’engendrer frustration, regret et envie chez ceux qui en sont privés. Elle a également considérablement modifié notre rapport au paysage, désormais soumis au régime de la disponibilité permanente. Comme le prouvent les foules observées cet été dans nos plus beaux sites naturels, la relocalisation forcée du voyage marchand en France ne semble pas avoir considérablement changé la donne. Sommes-nous encore capables de poser des limites à notre besoin d’ailleurs ?

Auteur d’un Manuel de l’antitourisme (Editions Ecosociété), Rodolphe Christin invite chacun d’entre nous à considérer ce qu’il perçoit comme la racine du problème : ce  réflexe du départ qui nous pousse à fuir compulsivement notre quotidien. Pour lui, la question qui nous est posée dépasse largement le secteur touristique : “Qu’en est-il de la viabilité de nos modes de vie ? Aujourd’hui, le projet politique serait de réinterroger tout cela de manière démocratique, de raisonner sur la manière dont on vit dans nos territoires. Qu’est-ce qu’il faudrait pour vivre un peu mieux afin de désamorcer cette espèce de réflexe conditionné qui nous amène forcément à vouloir partir pour trouver un peu d’air ?”

Elena Scappaticci

Les réseaux sociaux et TikTok en particulier sont-ils devenus des incontournables du débat public ?

Les bacheliers du cru 2020 n’auront pas connu cette sensation si particulière, qu’est celle qu’ont partagée tous les bacheliers, le jour des résultats du bac. Le cœur qui s’emballe en arrivant devant une foule de lycéens qui piétine, qui joue des coudes, pour tenter d’atteindre les panneaux d’affichage qui trônent dans la cour du lycée, et qui détiennent la réponse tant attendue…

Non, rien de tout ça pour les bacheliers 2020. Le bac aurait presque pu passer inaperçu cette année, s’il n’y avait pas eu, le 07 juillet dernier, une « allocution » du Président de la République sur le réseau social TikTok, dans laquelle Emmanuel Macron y adresse ses félicitations aux jeunes diplômés.

Est-ce un hasard si Emmanuel Macron a choisi le réseau social de prédilection de la jeune génération – la « génération Z » – pour s’exprimer ? Rien n’est moins sûr, car la crise sanitaire semble avoir donné un coup d’accélérateur à cette jeunesse déjà bien décidée à se faire entendre et à prendre sa place, et qui a fait des réseaux sociaux, et plus particulièrement de TikTok, son terrain de jeu et d’expression favori.

Si l’intervention TikTok d’Emmanuel Macron comptabilise à ce jour près de 10 millions de vues, son impact sur la jeunesse reste moindre. Cette vidéo n’a pas fait « le buzz », car trop formelle et trop solennelle, loin des codes si spécifiques de ce réseau social et de cette jeunesse.

Car c’est là tout l’art de TikTok : savoir communiquer de façon légère, divertissante, voire désinvolte, peu importe le sujet.

Avec le Covid-19, le réseau social a pris une envergure différente, et, au-delà de cette notion de divertissement qui n’en reste pas moins prégnante, TikTok est devenu, en quelques mois, le moyen d’expression, voire le média, incontournable de la jeunesse à travers le monde, sur tous les sujets de société, et une façon pour elle, de peser dans le débat public. Et c’est peut-être là un nouvel effet Covid qui se révèle à nous…

Depuis le début de la crise sanitaire, les vues de vidéos associées au hashtag #coronavirus se comptent en milliards. En France, le hashtag #soignant, avoisine les 70 millions de vues. La génération Z s’est complétement saisie du sujet et TikTok est devenu un média de référence pour suivre l’évolution de la pandémie, si bien que même de grandes institutions telles que l’Organisation Mondiale de la Santé ont dû emboîter le pas et rejoindre la plateforme, pour se donner une chance d’être entendues par ces quelques millions de jeunes.

Dans sa vidéo aux jeunes bacheliers, Emmanuel Macron leur adressait entre autres le message suivant : « Votre génération a devant elle, un monde à inventer ».

Ne serait-ce pas là une forme de reconnaissance que la jeunesse, frappée de plein fouet par la crise sanitaire, serait une jeunesse encore plus forte et plus puissante ? Une jeunesse galvanisée par son pouvoir de résonnance et sa capacité à peser dans le débat public et à se faire entendre ?

Les réseaux sociaux, avec TikTok en tête de proue, donnent donc une force de frappe indéniable à la jeunesse du monde d’après, et les rapports de force semblent s’inverser. Les jeunes ne sont désormais plus installés devant leurs postes de télévision, à écouter religieusement tel ou tel discours. Ils tracent leur route, se créent leurs médias, leurs relais d’influence, et leur manière de vivre l’actualité et les grands enjeux de société. En somme, la jeunesse réinventent les rapports de force existants et les codes de communication traditionnels. Aux institutions et aux gouvernements désormais, de se frayer un chemin parmi ces nouvelles tendances.

Camille STUDER

Effacer l’historique

Derrière ces mots se cacherait-il une incursion imprévue dans la critique cinématographique pour commenter une histoire loufoque imaginée par Delepine et Kerven ? Hélas Non ! Ici le loufoque se niche au cœur de l’histoire. Effacer l’historique symbolise une farce intellectuelle, importée des Etats-Unis, qui se diffuse en France avec une vigueur inquiétante. Des « communautés variées » s’emparent de ce courant sociologique et politique dénommé « cancel culture ».

Après la post-vérité où la dictature de l’émotion prime sur le réel, dans le droit fil de la « woke culture » où chacun est invité à « se réveiller » pour dénoncer « l’injustice » – passée, présente et pourquoi pas future …., la « cancel culture » consiste à « effacer » des individus (ou leurs représentations – rue, statue, tableaux…) de l’Histoire. Un tribunal d’une opinion, plus communautaire que populaire, se libérant de tous les contextes historiques – culturels, politiques, sociaux, géographiques …- triant les justes et traquant l’injustice même de façon anachronique. Le jugement dernier est leur dernier jugement, au nom de leur vérité, leurs règles, leur morale, mais en fait et surtout de leur communauté d’idées.

Délation, dénonciation, calomnies versus alerte, alarme, justice, au jeu de la confusion, c’est le plus souvent le « mal » qui l’emporte. Marx (Karl) écrivait que quand l’histoire se répète, c’est la première fois en tragédie, la seconde fois, en farce ! Mais il ajoutait que la farce est grave quand elle fait revivre les pires moments de l’histoire. Ne court-t-on pas aujourd’hui le même risque que celui qui a vu certains réécrire l’histoire ?

« L’effacement » ne se transforme-t-il pas « en habit neuf du révisionnisme » ? et oui, loufoque cette histoire qui rassemble dans le même « casting » Colbert, Agatha Christie, Harry Potter et Woody Allen : Attention à la « cancel culture », danger !

Robert ZARADER

PARABOLE par Robert Zarader

Extrait de l’essai GAFA : Reprenons le pouvoir ! de Joëlle Toledano publié chez Odile Jacob

Les réinventeurs du panoptique

Mélange d’une pensée architecturale économique et politique, le panoptique de Bentham permettait de contrôler tous les prisonniers d’un établissement carcéral « parfait »… Les GAFA en on fait un mode de fonctionnement où tous les utilisateurs sont «vus » et « contrôlés » mais l’écosystème des GAFA également. Un mode rêvé et conçu d’algorithmes et de données qui emprisonnent à la perfection.

Les consommateurs et acteurs enchaînés

Contrôlés dans ce panoptique idéal, les agents sont non seulement contrôlés mais « enchaînés » entre eux dans une communauté artificielle d’usages et de préférences erronés et dans un système où les algorithmes et les données dictent les trajets dans une prison commerciale virtuelle.

Des prisons de plus en plus grandes

La croissance des GAFA se confond avec la croissance de leur emprise – leur audience – vis-à-vis des internautes, comme des acteurs économiques extérieurs dépendants, soit directement (technologies, servies) soit indirectement (commerces et connaissances).

Les GAFA y font la loi

Les GAFA œuvrent au règlement intérieur de ce panoptique idéal. A travers leurs lois (statistiques, algorithmes), ils font « la loi », leur loi qui obéit à des logiques internes à leur monde, codifiée et régulée dans leur logique. La raison de leur puissance est aussi dans cet état de fait.

Le shérif est en prison

Dès lors que la loi est internalisée et contrôlée le shérif régulateur est « embarqué » dans cette prison organisée de la même façon, et au même titre, que pour les consommateurs et que pour les acteurs économiques.

Les vertus macroéconomiques supposées des GAFA : du mythe à une réalité modeste

Certains plaident l’indulgence régulatrice vis-à-vis des GAFA au nom de leur contribution à la croissance ! Aucune analyse macro-économique ne le démontre, bien au contraire même, le mobile des GAFA est bien plus la croissance des pouvoirs, de l’influence et de la valorisation de leur audience, avec facteur clé, la valorisation de service de l’ancien monde : la publicité et la grande distribution/surface.

L’impérialisme triomphant des algorithmes : une fatalité ?

Inspiré par Bentham le père de l’« utilitarisme » dont les GAFA font un usage sans modération, les GAFA sont, en même temps, les initiateurs non d’un néocapitalisme mais, encore aujourd’hui, d’une forme nouvelle d’impérialisme où la carte d’influence des GAFA se substitue à la géopolitique traditionnelle.

Les « GAFA nations » dont la forme de pensée la plus achevée est sans doute celle de Facebook : Une Nation, une Monnaie, une Constitution !

Les files d’attente, symboles des fractures de la société française post-COVID ?

Observateur infatigable des us et coutumes de ses concitoyens depuis près de cinquante ans, le photographe britannique Martin Parr ne pouvait manquer d’immortaliser sur sa pellicule l’apparition, durant la pandémie, d’un nouveau phénomène : l’omniprésence des files d’attente. Même pour les sujets de la reine Elizabeth II, internationalement reconnus pour avoir élevé la pratique au rang d’art, leur généralisation subite dans les commerces, administrations ou autres lieux publics n’a pas manqué d’en déstabiliser plus d’un. Comme un peu partout dans le monde, ces nouveaux temps morts introduits dans leur vie quotidienne par les règles de distanciation sociale ont forcé les Anglais à composer avec un élément ayant peu ou prou disparu de nos vies : l’attente.

Comme le notait dès 2003 Nicole Aubert, sociologue et psychologue, nos sociétés “hypermodernes” se caractérisent par trois nouvelles façons de vivre le temps : urgence, instantanéité et immédiateté. Une réalité observable aussi bien dans notre rapport au travail, gangréné, selon elle, par l’obsession productiviste, que dans nos relations interpersonnelles mais aussi – et surtout – dans nos pratiques de consommation, désormais soumises au régime du “tout, tout de suite”.

Jusqu’à ce que la pandémie surgisse dans nos vies, ce phénomène d’accélération avait d’ailleurs fait des files d’attente le fléau de l’expérience client. Et pour cause ! Selon une étude Harris Interactive, en 2017, la perspective de faire la queue dissuadait 78 % des Français d’entrer dans un magasin… De la grande distribution au prêt-à-porter, en passant par l’industrie du divertissement, chacun travaillait à l’optimisation des files d’attente, voire à leur disparition pure et simple, à coup d’automatisation des caisses, de click & collect, drive et autre ticket coupe-file. Et, lorsque cela se révélait impossible, la “science de la file” – savant mélange de physique et de mathématiques saupoudré d’une bonne dose de psychologie – était mobilisée pour donner à notre sentiment d’ennui la forme d’une “attente heureuse”, comme le détaillait récemment Richard Charles Larson, un professeur du MIT passé maître en la matière, au point de se voir affublé du surnom de “Dr Queue”.

“D’attente heureuse”, il n’aura certainement pas été question durant le confinement. Certes, pour les plus isolés d’entre nous, les files d’attente ont pu constituer l’un des derniers lieux possibles de socialisation, un ersatz d’expression du collectif. Mais, pour une grande majorité, le spectacle de ces files spectaculaires a surtout exercé un effet repoussoir, avec pour conséquence principale, particulièrement dans le secteur de l’alimentation, d’accélérer  de façon spectaculaire des tendances de consommation déjà présentes en amont de la pandémie : basculement vers l’achat en ligne, choix des commerces de proximité ou des magasins de producteurs locaux plutôt que des chaînes de grande distribution…

A cet égard, les files d’attente auront d’abord été un puissant révélateur de fractures que la pandémie n’aura fait qu’accentuer : une fracture numérique, d’abord, avec un fossé générationnel très net entre les plus jeunes, rompus aux nouveaux usages du numérique – pour qui la période de confinement aura été l’occasion d’intégrer dans la durée la commande en ligne dans leur quotidien – et les seniors, contraints de se déplacer pour leurs achats ; une fracture territoriale : les queues les plus spectaculaires observées durant le confinement ont principalement été localisées dans les zones dites “périphériques”, ultime témoignage de la raréfaction des commerces de proximité dans les centre-ville des petites et moyennes villes de l’hexagone.

Fracture sociale, également, comme le soulignait Nathalie Damery, cofondatrice de l’Observatoire société et consommation (Obsoco), qui, interrogée par le journal Le Monde, analysait la dimension politique des queues de plus d’une heure observées en certains endroits pour décrocher son droit d’entrée à l’hypermarché : « Les gens ne peuvent pas s’offrir le luxe du commerce de proximité. Ils sont à la recherche des prix les plus bas. Il leur faut donc arbitrer sur place. »

Fracture culturelle, enfin : les innombrables commentaires indignés suscités par la circulation, sur les réseaux sociaux, des photographies des files d’attente provoquées par la réouverture de certaines chaînes de fastfood ou de prêt-à-porter, montrent que le confinement n’a fait que radicaliser la polarisation déjà existante entre les partisans d’une consommation plus sobre et plus éclairée – majoritairement les CSP des grandes villes – et un ventre mou de la population française, toujours très attaché à l’hyperconsommation et au mode de vie qui lui est corrélé.

C’est le constat posé par Philippe Moati, co-fondateur de l’Obsoco, pour qui “la crise actuelle risque d’accélérer la division de la société en deux parts pas du tout égales : ceux qui vont vouloir accélérer la transition vers autre chose et ceux qui ont hâte de retrouver le monde d’avant, avec toutes les frustrations que cela risque d’engendrer, frustrations qui seront causées par la crise économique et ses conséquences sur les plus modestes.” Une fois encore, cette paupérisation annoncée  trouve déjà sa triste matérialisation dans les longues files de chômeurs observées devant les agences Pôle-Emploi, notamment en Seine Saint-Denis – le département le plus pauvre de France – actuellement confronté à un afflux de nouveaux demandeurs d’emploi.

Du Tanguy à la « génération boomerang » : repenser la solidarité intergénérationnelle post-COVID

Souvenez-vous, c’était en 2001 : près de quatre millions de Français se ruaient en salle pour découvrir les mésaventures de Tanguy, jeune trentenaire retournant vivre aux crochets de ses parents, au grand désespoir de ceux-ci. Le succès populaire fut tel que le prénom devint rapidement indissociable d’une jeunesse jugée irresponsable, immature, incapable de basculer dans l’âge adulte.

Crise économique oblige, ce qui pouvait encore apparaître, il y a vingt ans, comme un épiphénomène, a pris de l’ampleur. Pour les jeunes, l’accès au premier emploi stable ne cesse de reculer depuis 2008, passant à 27 ans en moyenne. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’âge de décohabitation recule lui aussi, passant de 21 ans, en 2001, à 23 ans, en 2015. Si ces tendances étaient déjà bien présentes avant le début de la pandémie, l’épisode de confinement a jeté une lumière crue sur la vulnérabilité économique des jeunes adultes. A Paris, 28 % des moins de 35 ans auraient quitté leur logement durant la période, la plupart rejoignant leurs parents. Et ce chiffre pourrait s’accroître si les conditions économiques continuent de se dégrader.

Après le mythe du Tanguy, le syndrome de Peter Pan, force est pourtant de constater la résilience de discours pseudo-générationnels et faussement essentialisant, déclinés ces dernières années sous la forme de l’appellation « génération Boomerang ». Les clichés ont la dent dure, particulièrement dans les pays occidentaux où, comme le rappelle la sociologue Sandra Gaviria, traditionnellement, la construction identitaire des jeunes se faisait principalement dans l’éloignement physique de la famille, considéré comme un rite de passage incontournable pour devenir “adulte”. Au moment où la pandémie poussait près de trois millions de jeunes Américains à regagner le bercail, le psychologue Jeffrey Arnett invitait chacun à interroger la pertinence de ce paradigme : “les jeunes arrivent à l’âge adulte au moment où débute une nouvelle ère, mais restent jugés par leurs aînés en fonction des standards des générations précédentes. Or, précisait-t-il, si  le système économique ayant justifié le retour de tant d’entre eux au domicile familial ces quinze dernières années peut faire l’objet de critiques, leur réponse à la conjoncture, elle, est parfaitement rationnelle.” 

Plutôt que de continuer à voir dans ces retours massifs un “recul”, voire un “échec”, n’est-il pas temps, plutôt, d’admettre qu’ils ont vocation à perdurer, et penser collectivement le passage à l’âge adulte des jeunes générations sur un mode plus solidaire ? A rebours du discours très à la mode du “choc des générations”- récemment actualisé sous la forme “Ok Boomer” – les faits semblent indiquer que l’avenir se construit déjà dans le sens d’un renforcement des liens intergénérationnels. En 2018, 80% des parents français apportaient un soutien financier à leurs enfants âgés de 18 à 24 ans. “La situation économique est telle, note le sociologue Claude Martin, que les parents qui en ont la possibilité semblent obligés d’investir de plus en plus de ressources pour leurs enfants qui font face à des difficultés économiques et sociales croissantes lors de leur transition vers l’âge adulte. ”

Mais ce que la période de confinement aura permis de révéler, c’est que cette solidarité ne s’exprime pas à sens unique, loin s’en faut, et qu’elle se décline bien au-delà des seuls aspects matériels. Comme le rappelait dans son dernier ouvrage le journaliste Vincent Cocquebert, dynamiteur en chef du présumé “choc des générations”,  la plupart des études réalisées sur les jeunes adultes démontrent le retour d’un fort attachement à la cellule familiale, redevenue une source de soutien affectif et moral très forte, notamment pendant la pandémie. Les jeunes expriment également une solidarité croissante envers leurs aînés. Cette solidarité n’a fait que croître lors du confinement, puisqu’une première étude indique une augmentation de 40% des intentions de solidarité intergénérationnelle chez les 18-24 ans durant la période.

Demeure pourtant cet écart persistant entre la réalité des pratiques dans la sphère intime – une importance croissante accordée à la famille et un resserrement des liens intergénérationnels – et un débat public dominé par l’éternelle rengaine de la lutte des âges, empêchant les décideurs publics de tirer les enseignements de ces mutations sociétales. “Il faudrait parvenir à dé-domicilier cette solidarité, indique Vincent Cocquebert. “Aujourd’hui, nous assistons à une sorte de privatisation des solidarités intergénérationnelles, symptomatique de l’archipellisation de notre société. Nous devons parvenir à comprendre que les bouleversements actuels, au sein de la famille, nous indiquent un mode d’organisation sociale et des types de solidarité qui fonctionnent et pourraient être déclinés à plus grande échelle, voire même faire l’objet d’un nouveau pacte générationnel.”

“Je peux te faire la bise ? ” : Quels rituels de politesse pour l’après-COVID ?

Le 31 Mars dernier, Gia Kourlas, critique au New York Times, publiait un très beau papier centré sur la manière dont la pandémie avait fait naître une “nouvelle chorégraphie humaine” dans l’espace public : “Le coronavirus a créé quelque chose d’absolument fascinant”, notait-elle, “une nouvelle façon de se déplacer, une nouvelle manière de danser dans les rues”. De fait, la menace latente d’une éventuelle contamination aura permis de rappeler les mille et un petits rituels auxquels se soumettent nos corps dans l’espace public. Bise, accolade, poignée de main… La plupart de ces gestes demeurent si profondément ancrés en nous que, plusieurs jours après le début de la pandémie, les vieux réflexes surgissaient encore, nous imposant une vigilance accrue face à nos corps trop prompts à vouloir créer du “contact”. Ainsi, selon une enquête du cabinet Elabe, réalisée pour la chaîne d’infos BFMTV, le 11 Mars dernier, 66% des Français continuaient à se faire la bise…

Si nous avons tant de mal à nous en défaire, c’est que la bise ou la poignée de main, par exemple, appartiennent à ce que le sociologue et linguiste Erving Goffmann désigne comme les “signes du lien” – ces multiples petites interactions non verbales qui fixent immédiatement la nature des rapports entre individus dans l’espace public, des “relations anonymes” aux “relations ancrées”. Longtemps cantonnée au cercle familial ou aux amis proches, la bise, notamment, est devenue la marque de l’appartenance à un même groupe, un signe de reconnaissance entre individus, notamment au travail. Autant dire qu’une fois abolis ces petits rituels, l’indistinction règne. Au risque de l’anarchie ?

Plus ou moins conscients du trouble identitaire dans lequel nous plonge leur mise en suspens provisoire, nous tentons vaille que vaille de combler ce vide. Quels nouveaux gestes adopter face à un ami cher ? Un amant en devenir ? Un collègue de bureau ? Du premier date au rendez-vous professionnel, chaque situation du quotidien occasionne son lot de questionnements, avec toujours, en arrière-fonds, ce corps qui tâtonne. La pratique de la bise, plus encore que tous les autres petits rituels de salutation, occasionne son lot de situations embarrassantes. La France semble désormais divisée entre ceux qui, d’un côté, ont fait le choix de conjuguer l’épidémie au passé et la pratiquent à tout va, et ceux qui, horrifiés – dénoncent leur inconscience. Une voie médiane consiste désormais à demander au préalable l’autorisation à son interlocuteur…

Cette solution présente au moins le mérite d’introduire la notion de consentement dans des pratiques jusqu’alors peu ou pas remises en cause, comme le remarquait avec un brin de délectation la journaliste féministe Titiou Lecoq au début du confinement. “Le coronavirus aura eu au moins un avantage, soulager les femmes qui, au travail, en avaient marre de se forcer à avoir ce contact physique avec certains de leurs collègues. Parce qu’en vrai, on peut partager une fiche de poste et pas sa salive”, estimait-elle. Une conviction qui semble largement partagée puisque, selon un sondage Qapa rendu public le 6 avril dernier, 72% des Français ne feront plus la bise à leurs collègues une fois la menace du coronavirus disparue…

Plus largement, la pandémie actuelle sonnera-t-elle véritablement le glas de la culture du contact à la française ? Selon Dominique Picard, psycho-sociologue, professeure des universités et autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Que sais-je ?, 2019), interrogée par Konbini, “on peut faire l’hypothèse que le sourire, (même avec les yeux si on porte un masque), la voix et les gestes vont prendre plus d’importance.” De son côté, la sémiologue Élodie Mielczareck, sur FranceInfo, prophétise un renforcement du poids des mots proportionnel au déclin des éléments de communication non-verbale impliquant le toucher…

Ce changement de paradigme – s’il a lieu – serait loin d’être anodin. Comme l’explique Catherine Kerbrat-Orecchioni, Professeur en sciences du langage à l’université Lumière – Lyon-II et membre du Groupe de recherches sur les interactions communicatives du CNRS, “l’ethos de proximité” que valorise notre société en de nombreuses occasions – notamment à travers ses nombreux rituels de contact – repose sur le postulat que “les interlocuteurs peuvent et doivent afficher un comportement symétrique et égalitaire”, par opposition à “l’éthique hiérarchique” opérant, par exemple, au Japon. De là à faire de la bise un symbole de notre belle fraternité républicaine… Le débat est ouvert !

Hôpital Nord-Ouest de Villefranche-sur-Saône – Episode 1 : La solidarité

Directrice de la communication de l’Hôpital Nord-ouest de Villefrance-sur-Saône, Nelly Dechery a été au cœur de la crise du COVID-19. Pour 11mai2020.co elle a accepté de revenir en arrière et de nous raconter, au fil d’une chronique, la vie de l’hôpital pendant la crise : ses difficultés, ses transformations, mais aussi la grande solidarité qui a émergé pendant la crise.

Louis Pasteur disait « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés », et il est vrai que chez nous, à l’Hôpital Nord-Ouest de Villefranche-sur-Saône, la chance s’est invitée au sein de la crise du COVID-19. La chance d’avoir pu bénéficier du retour d’expérience d’autres hôpitaux qui ont dû affronter la crise avant nous, la chance aussi d’avoir pu compter sur des équipes qui ont fait preuve d’une force et d’un courage exceptionnels, et ce, dans des conditions inédites. Mais notre grande chance, celle que nous n’avions pas vraiment vue venir et jamais réellement expérimentée auparavant, c’est d’avoir pu compter sur la richesse et la mobilisation de tout un écosystème local, qui s’est montré très présent et extrêmement généreux pendant la crise. Dès ses prémisses, nous avons reçu un afflux d’appels de personnes de la région qui proposaient leur aide ou qui souhaitaient effectuer un don. Nous avons donc rapidement été très entourés grâce à ce tissu local, professionnel ou non, qui s’est mis en mouvement spontanément pour répondre aux différents besoins de l’hôpital et de nos soignants. Et, nous ne pouvons pas le nier, cet engagement et cette volonté d’être utile, qui étaient partagés par un grand nombre, nous ont fait beaucoup de bien et ont énormément contribué au moral des équipes.

Mais pour réellement devenir une chance, cet élan de solidarité a supposé une certaine organisation et une agilité de notre part pour pouvoir accueillir les aides. N’ayant jamais expérimenté cette situation, nous n’avions aucun outil pour offrir des débouchés à chaque personne proposant son soutien. Comment dire oui à l’ensemble des volontaires tout en assurant la sécurité de nos patients ? Par quels moyens logistiques assurer la bonne livraison des dons alimentaires ? A quel service proposer les dizaines de repas offerts quotidiennement ? Où rassembler l’ensemble des annonces de mise à disposition de logements et de voitures ?

Aussi honorable soit-elle, la question du don est rapidement devenue un champ d’exploration à part entière qui, dans une certaine mesure, a pu être révélateur d’un sentiment de frustration aussi bien à l’externe qu’en interne. Alors qu’il ne nous était pas permis d’accepter tous les dons, ou d’autres formes d’aide, il nous a également fallu nous questionner sur la manière dont répartir l’ensemble des dons entre les équipes. Avec le recul, et nous en avons pleinement conscience, nous avons généré beaucoup de satisfaction au sein des équipes, mais nous avons aussi certainement généré une forme de frustration chez d’autres qui se sont peut-être senties oubliées. Nous avons fait au mieux, avec les moyens que nous possédions et dans des conditions inhabituelles, mais nous avons sans doute rendu plus visible, et peut-être même alimenté un sentiment qui, légitimement, existait déjà : celui d’une insuffisante reconnaissance symbolique du travail effectué.

En externe aussi, maintenant que la crise se dissipe, se pose la question du maintien du lien avec cet écosystème autour de nous. Comment continuer à travailler avec tous ceux qui étaient présents ? Comment les remercier à la hauteur de leur geste ? La crise nous a permis de découvrir une chose précieuse : nous avons de nombreuses occasions d’échanges avec des acteurs économiques présents sur notre territoire. Il nous semble primordial de créer des occasions pour continuer de renforcer nos liens avec cet écosystème, qui a tant à nous apporter et pour ne pas créer chez eux un sentiment d’oubli ou de frustration, alors qu’ils étaient, eux aussi, mobilisés à nos côtés. Il va falloir se réinventer, en assouplissant, dans la mesure du possible, les modalités de collaboration, mais aussi en nous rappelant, tous, de la valeur que nous avons pu construire collectivement en nous associant.

Qu’a réellement changé la crise du covid pour l’immobilier de bureau ?

Avec l’essor du télétravail provoqué par le confinement, nombreuses sont les entreprises qui ont été tentées de réduire leurs coûts immobiliers à la faveur de la crise, et de faire de cette économie massive le point de départ d’un véritable changement de paradigme. C’est le cas par exemple du groupe PSA, qui a décidé non seulement de renforcer le travail à distance, mais également d’en faire la référence pour les activités non directement liées à la production. Résultat : un coup d’arrêt du marché de la location de bureaux (-65% par rapport à 2019) en région parisienne notamment, une zone géographique déjà durement touchée sur le plan de l’immobilier de bureau par les grèves des transports.

Sur le plan national, l’immobilier d’entreprise recule de -58% au deuxième trimestre 2020 (source: Immostat), un phénomène qui va de pair avec un taux de vacance de 5,5% sur la même période. A La Défense, certains grands groupes envisagent de délocaliser tout ou partie des fonctions siège en province, où les prix immobiliers sont moins élevés, tout en développant le recours au télétravail pour ne pas contraindre les salariés franciliens à la migration pendulaire. Si ce phénomène se développe, la demande de bureaux pourrait diminuer fortement, avec pour conséquence la baisse des prix immobiliers et des loyers dans les zones tendues : c’est ce qu’anticipe une étude du Fujitsu Research Institute, qui évalue à près de 40% les espaces de travail sous-exploités dans le secteur tertiaire avec, à terme, une réduction de 50% des besoins de surface pour les bureaux traditionnels d’ici à 2025.

 

Pour autant, est-ce que la crise sanitaire a réellement redonné du pouvoir de négociation aux salariés, en revalorisant l’expérience vécue sur le lieu de travail ? Lors des Rencontres Economiques d’Aix-en-Seine, début juillet, Méka Brunel, la patronne de Gecina, l’un des principaux propriétaires de bureaux en France, a estimé que les millenials, davantage en quête de sens que leurs aînés, choisissent davantage les entreprises avec lesquelles ils veulent s’engager en fonction de l’expérience qu’ils vivent sur leur lieu de travail, et que ce mode de raisonnement va être amené à se répandre avec les prises de conscience issues de la crise sanitaire. Mais avec l’explosion prévisible du taux de chômage, il n’est pas sûr que l’argument pèse réellement dans la balance au moment de signer un contrat d’embauche.

Et vous, accordez-vous une importance plus grande à la qualité de vie dans votre lieu de travail depuis la crise sanitaire ? Si vous êtes chef d’entreprise, avez-vous renoncé à votre bureau physique ?

Le « wake up call » tant attendu pour le monde de la mode ?

Durant la période de confinement, l’annonce de maisons de luxe comme Saint-Laurent et Givenchy de se retirer du calendrier officiel de la fashion week afin de « repenser leur approche au temps » et « instaurer leur propre calendrier » a secoué le monde de la mode. De même, la décision de Georgio Armani de ne pas faire de soldes cet été et de profiter de cette crise pour « ralentir et réaligner » la mode avec les saisons laisse penser que cette pandémie pourrait offrir à ce secteur un nouveau départ.

Entre opportunisme et réelle volonté de changement, il convient de s’interroger sur la capacité du monde de la mode à se réinventer, et sur celle des Français a changé leurs comportements quant aux achats de vêtements.

Si la crise du Covid-19 a mis un coup d’arrêt forcé au rythme effréné des collections et des défilés, les créateurs semblent avoir profité de cette période pour puiser matière à réflexion. Prendre plus de temps pour créer semble être une valeur partagée par la quasi-totalité d’entre eux, note le magazine Elle qui reconnaît la difficulté des maisons françaises à tenir le rythme annuel des « deux collections Haute Couture, deux pré-collections femme, deux collections de prêt-à-porter femme, une collection Croisière et deux collections homme ». Outre la rationalisation des rythmes de production, rendre la mode plus éco-responsable est le défi que se sont lancées des créatrices comme Stella MCCARTHNEY et Marine SERRE, prônant dans leur collection, le recyclage haut de gamme et l’économie circulaire.

Dans la fast fashion, la décision de marques comme Zara et H&M de réduire drastiquement leurs commandes de vêtements en provenance du Bengladesh, de Chine ou du Cambodge pour anticiper les baisses de ventes durant la période du Covid-19 a entraîné de grandes difficultés pour ces usines de textile et le mécontentement social des consommateurs. Ainsi, les défaillances internes de la fast fashion, plus visibles que jamais durant la crise, ont interrogé les consommateurs et renvoyé ces enseignes de fast fashion à leur responsabilité sociale et à leur mauvaise gestion des flux et des stocks.

D’après Novethic, on observe aujourd’hui que les marques durables sont celles qui ont le mieux résisté à la crise, encourageant l’industrie de la mode à parier davantage là-dessus, à l’image de Zalando qui vient d’annoncer vendre exclusivement des marques éco-responsables d’ici 2023. De même, le marché de la seconde main a connu un véritable boom durant le confinement, le nombre de membres de Vinted en France étant passé de « 11 millions début 2020 à 12 millions fin mai », relaie Le Figaro.

Et pourtant, les files d’attente dès le premier jour du déconfinement dans des boutiques de luxe et de fast fashion, les prix bradés pour écouler les stocks, l’impact croissant des influenceurs, des lives sales et les défilés digitaux semblent contrebalancer la tendance « économe ». Si les sondages comme celui d’Opinion Way indiquent que « 69 % des Français envisagent de consommer de façon différente et plus responsable », cela doit encore se traduire dans les faits. Comme l’explique Caroline DUBOIS, brand consultant diplômée de l’Institut Français de la Mode, la réinvention du secteur dépendra avant tout du consommateur. C’est seulement en renonçant aux achats impulsifs et aux produits à prix dérisoires que le système de la fast fashion deviendra obsolète. La question est donc de savoir si nous sommes prêts à « renoncer à nos tentations » et « à payer les choses à leur juste valeur, régis par les lois de travail française pour le Made in France ».

Et vous, êtes-vous prêts à acheter plus responsable, quitte à payer plus cher ?  Êtes-vous prêts à favoriser la qualité sur la quantité ?

Mathilde CALVEZ

« Emmanuel Macron doit surtout se retrouver »

Interview de Robert ZARADER pour le Dauphiné, propos recueillis par Francis BROCHET

L’arrivée de Jean Castex à la place d’Edouard Philippe marque-t-elle un vrai changement ?

« Oui… Trois scénarios étaient possibles. Le premier était de conserver Édouard Philippe et son équipe. Mais le président envisage d’infléchir, sinon de bouleverser sa stratégie politique avec un virage écologique, des finances publiques moins rigoristes et un engagement social plus marqué, qui n’étaient pas dans le logiciel d’Édouard Philippe.

Deuxième scénario, un gouvernement plus politique, avec des personnalités comme François Bayrou ou Richard Ferrand, mais les deux sont empêchés par des tracasseries judiciaires. Et personne n’a émergé à la République en Marche pour acquérir une stature de Premier ministre, ce qui est très préoccupant. »

 

Emmanuel Macron a donc opté pour le troisième scénario…

« Oui, pour un « technocrate de terroir », à la fois énarque, cour des comptes, maire de Prades et amateur de rugby… Emmanuel Macron a parfois des réflexes de banquier : vendre au plus haut et acheter au plus bas… »

 

Il a « vendu » Philippe au plus haut et « acheté » Castex au plus bas ?

« (Rires.) C’est un constat, pas un jugement !

François Mitterrand avait vendu Michel Rocard au plus haut, et l’Histoire lui a donné raison. »

 

Édouard Philippe et Jean Castex ont en commun d’être de droite…

« Comme l’électorat structurant d’Emmanuel Macron… Mais le plus marquant est qu’ils ne sont pas d’en Marche ! S’il tient deux ans, aucun Premier ministre du quinquennat n’aura était issu du parti du président, ce qui est inédit. À vouloir rejeter une certaine forme de politique, on a peut-être jeté le bébé avec l’eau du bain. L’important maintenant, est le positionnement de Jean Castex. Il doit être le Premier ministre, non pas le premier des ministres, être à Emmanuel Macron, ce que Didier Deschamps étais à Zinedine Zidane dans l’équipe de 1998 : pas le plus brillant ni le plus médiatique, mais le capitaine qui tient l’équipe. Maintenant, il faut attendre la composition de l’équipe, qui doit être très politique et jouer collectif. »

 

Emmanuel Macron promet de changer… Vous qui le connaissez bien, l’en croyez-vous capable ?

« Il parle de se réinventer, je crois qu’il doit surtout se retrouver. Comme ministre de l’Economie, il a été remarquablement présent dans la vie quotidienne des Français : magasins ouverts le dimanche, permis de conduire à la poste, cars Macron, etc. Il doit, lui ou son équipe, renouer avec cela. Son autre caractéristique, c’est la disruption, sa capacité à renverser la table… Il doit retrouver cette capacité à surprendre. »

Article sur ledauphine.com 

Déclaration finale de la jeunesse

Introduction par Robert Zarader

« Parler des jeunes, parler pour les jeunes, parler sans les jeunes, c’est trop souvent, aujourd’hui, ce qui se passe dans le débat public en France. Le Cercle des économistes a décidé de faire autrement en laissant le dernier mot à une déclaration finale de la jeunesse. Comme vous pouvez le constater, je ne fais pas partie de leur groupe, mais j’ai participé avec bonheur à leurs débats, leurs discordes, leurs propositions. En bref, leur engagement.

J’ai aussi observé la tonalité de leurs propos, une colère, juste et optimiste.

Une colère d’abord. C’est le pouvoir de la jeunesse. Parce que la colère et la résistance des jeunes fait avancer le monde. On le voit aujourd’hui sur l’environnement, on l’a vécu hier sur la société. Une colère juste. Dans tous les domaines que nous avons abordés, l’éducation, la formation et l’orientation, le travail et l’emploi, la culture, la démocratie, tous les diagnostics posés sur la place des jeunes sont sans appel. Les jeunesses sont archipélisées, ignorées, quelque fois même écartées d’emblée. Une colère, juste certes, mais une colère juste et optimiste. Parce que dans tous les propos, à tous les moments, avec des jeunes venant d’horizons très différents, on a trouvé des idées, des propositions, des actions, de la volonté, et surtout beaucoup de lucidité.

Des non qualifiés aux plus diplômés, des urbains aux ruraux, des villes aux banlieues, c’est une jeunesse à qui on ne peut se contenter d’assener des chiffres qui font peur : 900.000 d’entre eux seront bientôt en grande difficulté selon le Président de la République !

Agir et agir vite contre ces prédictions jugées inéluctables, c’est la volonté partagée par tous les intervenants réunis autour de Jean Hervé Lorenzi durant ces 3 jours d’Aix en Seine.

Il y a eu des chiffres, des politiques, des projets mais je voudrais terminer par un peu de poésie et partager avec vous, jeunes et moins jeunes, ces vers de René Char :

« Impose ta chance
Serre ton bonheur
Et va vers ton risque
A te regarder, ils s’habitueront. »

Faites-le, faisons-le collectivement ! »

Pour lire la Déclaration finale de la jeunesse dans son intégralité c’est ICI

Pour voir le replay de la lecture en direct de la maison de la radio c’est ICI

L’économie du partage à l’épreuve des gestes barrières

Souvenez-vous ! C’était avant que la pandémie de COVID-19 ne frappe : l’actualité n’était alors pas consacrée à la maladie mais au désordre lié à l’arrivée des trottinettes électriques en libre-service dans nos villes ; certaines, à l’image de Montréal, l’avaient même banni.

Symbole de l’économie du partage, elles étaient accusées de « coloniser » les trottoirs de nos villes à l’image de cette nouvelle économie, celle du partage, qui prenait une place grandissante dans nos vies ; Airbnb pour nos week-ends, pour nos vacances ; Uber pour nous mouvoir dans la ville ; etc.

Ainsi, les sociétés de l’économie du partage devaient, selon les projections, transformer des secteurs économiques entiers et notamment les industries comme le transport, le tourisme et même le prêt-à-porter. Les économistes prédisaient même que l’économie du partage générerait 335 milliards de recettes d’ici 2025.

C’était avant le coronavirus.

Aujourd’hui, Uber a indiqué dans son rapport trimestriel avoir perdu près de 3 milliards de dollars et que ses réservations avaient baissé de près de 80 % en avril, l’obligeant à licencier 14 % de son personnel. Et les perspectives ne sont pas réjouissantes pour la plateforme : selon un sondage IBM, plus de la moitié des personnes utilisant les applications de partage de véhicules envisageaient de réduire leur recours à ces services, voire de l’arrêter complètement.

Avec l’effondrement de l’industrie du voyage, la plateforme de location de logements Airbnb, elle, a licencié 25 % de ses employés. Toutefois, le groupe tente de se rassurer (et de rassurer) en mettant en avant la « relation de confiance avec ses utilisateurs tissée depuis de longues années » et la mise en place d’un protocole sanitaire strict.

Les défis sont en effet nombreux pour les acteurs de l’économie du partage.

L’urbanisation, la densification et les comportements spécifiques des consommateurs liés à cela sont des facteurs-clés du développement de l’économie du partage. Mais aujourd’hui, des mutations profondes se font jour et nous pouvons citer quelques exemples :

 

  • Moins de transports en commun mais plus de vélo, plus de trottinette. Toutefois, la pandémie rend plutôt enclin le consommateur à acheter (les ventes ont explosé) son propre vélo, sa propre trottinette, plutôt que d’utiliser les vélos/trottinettes en libreservice – sauf à être armé de lingettes désinfectantes ;
  • En outre, les utilisateurs de VTC vont continuer à être réticents à monter dans une voiture avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, de crainte d’être infectés.

 

Comme de nombreux secteurs, l’économie du partage basée sur une notion, celle du partage, qui peut effrayer à l’heure d’une pandémie se doit de restaurer la confiance pour retrouver ses clients. Cela est d’autant plus compliqué que dans tous les cas, l’utilisateur devra aussi faire confiance…à chaque personne ayant occupé le siège de voiture, la trottinette, le vélo, l’appartement avant lui.

Aussi, l’achat de biens propres va continuer de se développer. Drôle de paradoxe alors que le consumérisme est de plus en plus critiqué.

Benjamin BUFFAULT

 

Quels sont les secteurs qui recrutent le plus et le moins après le déconfinement ?

Un mois et demi après le déconfinement, les chiffres de l’emploi ne reprennent que lentement. Une étude de la branche smart data du groupe d’intérim Adecco montre notamment que la France revient péniblement à son niveau de recrutement d’avant-crise, avec des offres en hausse de 10% entre le début et la fin du mois de juin. À quoi ressemble le recrutement post-covid ?

Selon le Ministère du Travail, le volume d’offres actuellement publié sur les 15 sites d’offres d’emploi les plus consultés en France, n’atteint que 75% de son niveau normal. Certains secteurs voient leur nombre d’offres d’emploi se maintenir et parfois même augmenter. Contraintes sanitaires obligent, le confinement a vu s’accroître la part d’emploi dans le secteur de la santé (+9% des demandes de recrutement selon une étude du groupe Randstad) et de l’aide à la personne, ainsi que dans la logistique, fortement influencée par l’explosion du e-commerce, puis dans une moindre mesure mais de manière non négligeable, la chaîne agro-alimentaire, le commerce alimentaire et les transports, et enfin l’informatique (source : DARES, « Situation sur le marché du travail durant la crise sanitaire », 14 avril 2020)

Un mois après le déconfinement, quels sont les secteurs à la peine ? Les recrutements dans la restauration (baisse de 61% des offres d’emploi selon Randstad SmartData), l’industrie aéronautique (-65% des livraisons d’avion Airbus et Boeing en 2020 selon le cabinet AlixPartners) et la location de voitures restent très faibles, en miroir des secteurs les plus touchés par la crise que sont le tourisme, les entreprises de transport et le secteur automobile. Enfin, dans le secteur manufacturier, le niveau de recrutement actuel ne dépasse pas la moitié de celui d’avant la crise.

À l’inverse, Pôle emploi note une hausse des offres d’emplois dans le secteur de l’agriculture, l’audit et les métiers financiers avec une augmentation moyenne de 15% des offres d’emploi (source: Pôle Emploi), ainsi que dans la vente et l’éducation, dont le niveau d’activité reprend. Enfin, les métiers du nettoyage, de l’hygiène et de la propreté connaissent une reprise temporaire, en lien avec les exigences de désinfection sanitaire post-déconfinement et les nouveaux protocoles sanitaires dans le secteurs privé et public.

Et vous, votre emploi fait-il partie des métiers où le niveau d’activité reprend au niveau d’avant-crise ?Avez-vous connu une baisse ou une hausse d’activité après le déconfinement ?

Raphaëlle COLOGON

Le nouvel écologisme municipal

2020 ou l’odyssée des Verts dans l’espace métropolitain : en s’imposant dans une trentaine de villes (alors qu’ils n’en dirigeaient qu’une jusqu’à présent, Grenoble), dont 7 de plus de 100 000 habitants (Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Tours, Besançon, Annecy, Grenoble), les « hommes (et femmes !) verts » ont conquis les métropoles et s’imposent comme les grands gagnants du scrutin. Associés à l’exécutif parisien, et peut-être à l’exécutif marseillais (la coalition du printemps marseillais l’a emporté en voix mais ne dispose en siège que d’une majorité relative l’obligeant à passer des alliances d’ici l’élection du maire le 3 juillet), les Verts pourraient donc se trouver en charge de l’administration des trois plus grandes villes françaises. Jamais un parti au si faible ancrage local n’avait conquis autant de villes lors d’un scrutin municipal : aux villes de plus de 100 000 habitants s’ajoutent Poitiers et Colombes comme belles prises de guerre. Ces succès sont la traduction politique et électorale d’un basculement d’opinion, accéléré par la crise du Covid-19. Pour la première fois en effet, une majorité absolue de Français estime aujourd’hui que « le capitalisme apporte plus de mal que de bien » (baromètre Edelman, novembre 2019) et que « la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas compatible avec le système capitaliste » (BVA, juin 2020). Dans, et depuis la crise, la relocalisation d’activités, les circuits courts, la préservation de la biodiversité, l’urgence climatique sont devenus des enjeux encore plus cruciaux, encore plus saillants aux yeux de l’opinion. Selon une enquête réalisée par l’IFOP pour Equancy&Co en mai 2020, 71% des Français déclarent par exemple que la crise sanitaire va les inciter à acheter plus de produits locaux, « quitte à les payer 10% ou 15% plus chers ». Dans une interview au Monde, le politologue Jérôme Fourquet met l’accent sur la crise sanitaire comme accélérateur de tendances : « la grille de lecture de l’épidémie s’est faite autour de l’écologie, avec des questionnements autour de nos modes de vie et de consommations qui mettent à rude épreuve nos écosystèmes. Le confinement a été un accélérateur, les gens demandent du localisme, une baisse de la consommation frénétique. La période a renforcé les thèmes d’EELV ». Les enquêtes d’opinion comme les propositions fortes de la convention citoyenne pour le climat montraient la préoccupation grandissante de l’opinion pour l’environnement et l’écologie, la bascule historique de plusieurs grandes métropoles la confirme.

Au sein de la gauche, le PS peut être considéré comme le second gagnant du scrutin. Laminé aux dernières élections nationales (présidentielle, législatives, européennes), le parti se refait une (petite) santé dans ces élections locales, grâce à ses maires sortants. Il conserve ses principaux bastions (Paris, Nantes, Rennes, Clermont-Ferrand, Lille d’extrême justesse) et trouve même quelques conquêtes inespérées, sur la droite à Nancy, Bourges et Laval, sur la gauche à Montpellier (face au maire sortant divers gauche Philippe Saurel) et à Saint-Denis (face au maire sortant PC). Il perd toutefois Strasbourg, Besançon et Metz, trois villes où le maire sortant ne se représentait pas. Si le PS a tenu bon, le PC, lui, sort vaincu de ces élections. Symbole d’un changement d’époque, l’écologisme municipal naît au moment où s’éteint doucement le communisme municipal. Le parti perd sa plus grande ville, Saint-Denis, et des villes symboles comme Aubervilliers ou Arles.

Alors que le scrutin a été plutôt favorable à la gauche, particulièrement lorsqu’elle a su s’unir, LaREM apparaît comme la grande perdante, l’arbre havrais ne pouvant masquer la forêt. Le parti présidentiel ne remporte aucune grande ville en son nom. Les élections qui paraissaient il y a encore un an « imperdables » à Paris et à Lyon ont été perdues, et bien perdues. Pire, à Strasbourg ou à Bordeaux, l’électorat macroniste urbain ne semble pas avoir suivi les stratégies d’alliance de second tour avec LR. Dans ces deux villes en effet, alors que l’addition des voix de premier tour entre LREM et LR étaient nettement supérieure au total de la gauche unie, les candidats LR/LaREM ont été défaits. Comme un pied de nez d’un électorat en même temps soutien du président et sensible à l’urgence écologique.

LR s’en tire bien mieux que LaREM mais du fait de défaites à fort retentissement politique et médiatique, ne peut clairement revendiquer un succès. Certes, le parti a conservé la très grande majorité de ses villes de plus de 10 000 habitants et y conserve sa large suprématie. Certes, LR peut revendiquer quelques belles conquêtes, comme Metz, Orléans, Biarritz, Lorient ou Montélimar. Mais la perte probable de Marseille, dirigée depuis 25 ans, celles certaines de Bordeaux (dirigée par la droite républicaine depuis 1945), de Nancy (dirigée par la droite républicaine depuis 75 ans) ou de Perpignan viennent inévitablement obscurcir le bilan. LR ne dirige ainsi plus aujourd’hui que deux des 10 premières villes française (Nice et Toulouse), contre 4 précédemment.

Le RN gérera une grosse douzaine de villes à l’issue de ses élections, contre 9 précédemment. Il peut se targuer d’un succès de prestige, grâce à la prise de Perpignan. C’est la première conquête d’une ville de plus de 100 000 habitants depuis Toulon en 1995. Et une victoire symbolique, sur laquelle le parti tentera de capitaliser, sur le « front républicain ». Il remporte également Bruay-la-Bussière (22 000 habitants) et Moissac (12 500 habitants) et conserve ses principales cités (Béziers, Fréjus, Hénin-Beaumont…). Si le scrutin ne montre aucune dynamique marquée en sa faveur, le RN n’en sort pas affaibli grâce à la conquête de Perpignan et consolide même légèrement son ancrage local.

Enfin, on retiendra de ces élections municipales le record historique d’abstention, à 60%, soit 20 points de plus que le pire score enregistré jusque là. Ce record est pour moitié conjoncturel : près d’un abstentionniste sur deux, dans une enquête Ipsos réalisée le jour du vote, motive son comportement par la peur du virus. Les nouvelles pas très rassurantes venues d’Europe et des Etats-Unis dans les jours précédant le scrutin et le « trauma » du premier tour (85% des Français interrogés pendant le confinement considéraient que le premier tour n’aurait pas du avoir lieu) ont à l’évidence pesé sur les comportements électoraux. L’autre moitié de l’abstention reste plus structurelle et liée à la profonde défiance à l’égard du politique d’une partie de l’opinion.

Triomphe d’EELV, « divine surprise » pour le PS, bonne résistance territoriale de LR malgré quelques défaites emblématiques, débâcle de LaREM, faible score national du RN malgré quelques succès de prestiges : les enseignements des municipales sont clairs mais ne peuvent pas, pour autant, être projetés mécaniquement sur le plan national. D’abord en raison de l’importance de l’abstention : plus d’un Français sur deux n’a pas voté lors de ces élections. Ensuite parce que ces élections, à la campagne peu nationalisée, restent essentiellement et éminemment locales. En tirer des enseignements pour la prochaine présidentielle serait donc fort risqué, et sans doute erroné. La meilleure preuve en est un sondage d’intentions de vote présidentielles réalisé par l’IFOP à quelques jours du second tour : Emmanuel Macron et Marine Le Pen y arrivent très largement en tête du premier tour, avec, selon les hypothèses, entre 26% et 28% des intentions de vote, quand les candidats de droite, quels qu’ils soient, (François Baroin ou Xavier Bertrand) plafonnent à 12% et ceux de gauche sont laminés : 11% pour Jean-Luc Mélenchon, 8% pour Yannick Jadot, 3% pour Olivier Faure.

Samuel JEQUIER

Vaccins : l’exception française à l’épreuve du coronavirus

Alors que le monde entier s’attèle à la recherche d’un vaccin contre le coronavirus, les Français pourraient, à l’inverse des autres pays se détourner de ce précieux « sésame ». En effet, la France terre de recherches et d’excellences scientifiques, est également, selon une étude menée par l’institut de sondage Gallup en 2019[1], la championne mondiale du scepticisme en matière de vaccination. Dans le détail, un Français sur trois pense que les vaccins ne sont pas sûrs, et 19% d’entre eux considèrent même qu’ils sont inutiles. Ces chiffres préoccupants laissent entrevoir l’émergence d’un débat sur la nécessité ou non de vacciner la population française contre le Covid-19. L’étude publiée fin mai dans « The Lancet » concernant les projets de vaccination des Français vis-à-vis d’un vaccin contre le coronavirus confirme cette tendance : 1 Français sur 4 déclare qu’il ne souhaite pas se faire vacciner.

Depuis quelques années, la relation des Français vis-à-vis des vaccins est houleuse. Grippe H1N1, papillomavirus, vaccins contre la grippe saisonnière… nombreux sont les vaccins qui restent boudés par la population (sans compter les suspicions autour de la présence de sels d’aluminium dans les vaccins obligatoires et les maladies qu’ils entraîneraient). Au-delà de l’opinion personnelle de chacun, il est fort à parier que le sujet éminemment politique de la vaccination (comme en attestent les critiques qui avaient entouré la commande de stocks massifs de vaccins contre la grippe H1N1) pourrait polariser le débat autour de l’interventionnisme étatique dans les programmes de vaccination et plus largement dans les libertés individuelles. En effet, quel choix fera le gouvernement ? Obligera-t-il la vaccination ou, laissera-t-il le choix à l’individu au risque qu’un très faible nombre de la population française accepte de se faire vacciner ? Pour rappel, la vaccination contre la grippe H1N1 n’avait mobilisé que 8% des Français. Même si la situation épidémique actuelle laisse supposer que ce chiffre pourra être plus élevé dans le cas du Covid-19, rien n’assure qu’il passera la barre des 60%, seuil essentiel à l’immunité collective.

Pour éviter cet échec, il est probable que le gouvernement rende la vaccination contre le coronavirus obligatoire. Si cette décision semble respecter l’avis majoritaire des Français, elle serait contraire au droit européen. En effet, depuis 2002 et son célèbre arrêt Salvetti C/Italie[2], la CEDH interdit aux Etats membres à rendre la vaccination obligatoire. La Cour justifie cette interdiction en affirmant qu’en « tant que traitement médical non volontaire, la vaccination obligatoire constitue une ingérence dans le droit au respect de la vie privée, garanti par l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales ». Cette interdiction de la CEDH, très largement outrepassée en France, pourrait compliquer la donne pour le gouvernement français.

Ces quelques éléments laissent entrevoir l’émergence d’un débat en France sur la vaccination contre le Covid-19. Toutes ces réflexions doivent néanmoins ne pas faire oublier, que finalement, les Français seront les « faiseurs de rois », et eux seuls feront de la future campagne de vaccination contre le Coronavirus un succès ou non.

[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/19/les-francais-sont-les-plus-sceptiques-face-aux-vaccins-selon-une-enquete-mondiale_5478259_3224.html
[2] CEDH 9 juill. 2002, Salvetti c.Italie , req. n° 42197/98

Maxence LEPINOY

 

Second tour des municipales : perspective(s) et prospective(s)

Les municipales de 2020 resteront comme une élection particulièrement singulière dans l’histoire électorale. Singulière par l’effondrement de la participation lors du premier tour en raison de la peur du virus ; singulière parce jamais trois mois ne s’étaient écoulés entre deux tours d’une élection. Pour la première fois, les électeurs du second tour voteront avec une mémoire estompée du premier.

Ce contexte particulièrement inédit rend les pronostics électoraux sans doute encore plus incertains qu’habituellement. A trois jours du second tour, la participation reste très difficile à estimer tant elle est indexée sur une perception évolutive du virus. La progression du R0 dans quelques régions, le reconfinement de certains cantons en Allemagne sont autant d’éléments qui pourraient participer au retour de la peur et faire à nouveau déserter une large partie de l’électorat… A l’inverse, si les nouvelles sont perçues comme plutôt rassurantes, un petit sursaut par rapport au premier tour pourrait alors être possible… Cette participation, et tout particulièrement la mobilisation différentielle entre catégories d’âge, constitue une variable déterminante de l’élection. Quelques exemples : Edouard Philippe au Havre, Jean-Luc Moudenc à Toulouse, Gérard Collomb à Lyon sont très nettement battus par les listes de gauche sur le segment des moins de 50 ans mais l’emportent à l’inverse massivement chez les plus de 65 ans…On voit bien alors comment la sur-mobilisation d’une catégorie par rapport à l’autre peut changer le cours du scrutin.

Les incertitudes sont donc réelles et nombreuses. Pour autant, et malgré elles, se dégagent quand même quelques tendances d’interprétation pour ce second tour. L’ensemble des sondages réalisés depuis début juin dans une dizaine de grandes villes montre que généralement le rapport de force de premier tour se retrouve dans les intentions de vote de second. Ce qui permet, parti par parti, d’esquisser ce que pourrait être les grands enseignements du scrutin :

1) Le scrutin municipal devrait être une défaite sévère pour le parti présidentiel, qui ne peut espérer conquérir que Strasbourg, grâce à l’alliance avec LR et aux divisions de la gauche, mais qui est en passe de perdre deux villes qui paraissaient « imperdables », au vu des résultats de l’élection présidentielle et des élections européennes, Paris et Lyon.

2) Si la droite républicaine va conserver la très grande majorité de ses grandes et moyennes villes, elle est toutefois en difficultés à Marseille, à Toulouse, à Nancy et à Chambéry. La perte de Marseille, après 25 ans de règne sans partage, constituerait évidemment un revers d’ampleur. La droite devrait sauver Bordeaux, en partie grâce au maintien de Philippe Poutou et de ses 11% au second tour, et ne peut espérer au sein de villes de plus de 100 000 habitants qu’un gain, celui de Metz.

3) Ces élections pourraient constituer une forme de « divine surprise » pour la gauche, avec des résultats meilleurs qu’escomptés. Cela se jouera à quelques villes (Lyon, Toulouse, Marseille…) mais la prise d’au moins l’une d’entre elles sera perçu comme un succès pour une gauche et un encouragement à son unité. Le PS pourrait ainsi se refaire une (petite) santé, d’abord en conservant ses métropoles (Paris, Nantes, Rennes, seule Lille paraissant incertaine du fait de la concurrence des écologistes…), ensuite en reconquérant en son nom d’autres, sur la droite (Nancy) ou sur la gauche (Saint-Denis pourrait être reprise au PC, Montpellier au DVG Philippe Saurel).

4) Les plus grands gagnants devraient bien entendu être les écologistes qui pourraient ajouter Lyon, Marseille, Besançon et Toulouse à Grenoble dans leur escarcelle des villes de plus de 100 000 habitants. Un grand chelem dans toutes ces cités serait vu comme un énorme succès mais la prise d’une seule de ces villes, 2ème, 3ème et 4ème de France, suffira à faire de ces élections une réussite pour EELV. Une forme «  d’écologisme municipal » pourrait ainsi naître à cette occasion, nourri et porté par un basculement d’opinion puissant (en témoignent toutes les enquêtes d’opinion comme les propositions de la convention citoyenne sur le climat….au moment où disparaît quasiment le communisme municipal. Si le PC a réussi à conserver Montreuil au premier tour, il devrait perdre sa deuxième ville de plus de 100 000 habitants, les sondages le donnant nettement battu à Saint-Denis, par le PS.

5) Enfin, la réussite ou l’échec du RN se jouera quasi-exclusivement à Perpignan. Si le RN a réussi à conserver la quasi-totalité de ses villes gagnées en 2014, s’il peut espérer quelques conquêtes mineures de petites ou moyennes villes dans le Nord, le Gard ou le Vaucluse, c’est bien dans son duel perpignanais avec le maire LR que se jouera l’interprétation de son élection. Une victoire offrirait une ville de plus de 100 000 habitants et une défaite du Front Républicain, sur lesquelles le RN pourrait facilement capitaliser. A l’inverse, une défaite soulignerait une nouvelle fois le plafond de verre du second tour et laisserait le RN avec un maigre bilan de conquêtes.

Samuel JEQUIER

Les nouvelles commodités

Jusqu’ici, et de manière majoritaire,  l’on cherchait à tout raccourcir, tout alléger, tout simplifier, en quelque sorte à tout désépaissir… Objectif : gagner du temps dans les transports, alléger (radicalement) notre assiette (ou du moins nous y incite-t-on),  se faire livrer courses en tout genre, passer fébrilement de la 3 à la 4G (voire bientôt la 5G)… Cette obsession du toujours plus simple, plus rapide, plus accessible, certains l’ont théorisée dans l’idée de l’installation progressive d’une nouvelle société, la société de la commodité.

Un objet iconique la représente en particulier et marque la rupture : l’invention du walkman ! Car « si la première révolution de la commodité promettait de vous faciliter la vie et le travail, la seconde vous promettait de vous faciliter la possibilité d’être soi. Les nouvelles technologies étaient des catalyseurs de l’individualité. Ils ont conféré une efficacité à l’expression de soi. » C’est ce que croit notamment un juriste américain, Tim Wu   que Le Monde citait il y a deux ans dans un article évoquant la tyrannie de la commodité

Puis, poursuivait-il, la commodité, « comme libération »,  « s’est enivrée de science-fiction, nous montrant que dans le futur, la vie serait encore, toujours, plus commode. » En quelque sorte, le progrès sans fin était à portée de main, à portée de clic. La commodité l’a emportée progressivement sur l’effort. Chacun y a consenti. Mais comme le souligne si bien Tim Wu « monter une montagne est bien différent de prendre la télécabine jusqu’au sommet, même si vous vous retrouvez au même endroit. »

Puis, en plein confinement, la télécabine a presque disparu ! Oui, il y a bien eu des livraisons à domicile, et même très nombreuses, oui on a usé et abusé de Netflix et consort, oui on a fait de Zoom, de Teams et des réseaux sociaux notre quotidien. Notre société de la commodité n’est pas tombée brutalement dans le vide… Mais l’inconfort est quand même entré en résistance ! Alors que la vitesse l’emportait, on a dû ralentir. Impossibilité de sortir à notre guise, obligation de faire la queue à peu près partout, difficulté à trouver les produits exactement désirés, séances de sport à heures fixes et à périmètre imposé… L’épaisseur des jours l’a emporté sur les commodités habituelles.

Alors qu’en restera-t-il au bout du bout… Retrouvons-nous un peu de goût pour l’effort ?

Dans un récent sondage Equancy&co mené en partenariat avec l’IFOP en mai 2020,  on discerne un héritage positif du confinement : 58 % des Français déclarent en effet avoir vécu pendant le confinement des « choses positives qu’ils ne faisaient pas auparavant » et qu’ils aimeraient conserver dans leur quotidien au sein des mois et années qui viennent. Le surcroît de temps pour des activités manuelles (cuisiner, jardiner, bricoler (57 % des citations)), pour s’occuper de son conjoint et de ses enfants (45 %) et de soi (42 %) constituent les principaux éléments des choses positives du confinement. Le confinement ne semble pas avoir créé chez les Français d’importantes frustrations consommatrices, ni, en conséquence, une envie frénétique de « se rattraper » dans l’après : seuls 7% des Français déclarent aujourd’hui qu’ils ont envie de plus consommer. Le sondage révèle également que près d’un tiers des Français (31%) exprime un désir fort de changement de son quotidien.

Cela signifierait-il que l’inconfortable produirait finalement quelques effets aussi surprenants qu’ils sont utiles. Une affaire à suivre !

Raphaëlle GINIES

La participation, grande inconnue du second tour

Percutée de plein fouet par la crise sanitaire et la crainte du Covid-19, la participation au premier tour des élections municipales a été faible (44,6%), et de 20 points inférieurs à celle de 2014, et aux estimations des instituts de sondage avant que la crise sanitaire ne prenne de l’ampleur. Cela correspond à peu près à une abstention supplémentaire de plus de 9 millions de Français le 15 mars dernier. Cette faiblesse de la participation a été plus accentuée encore au sein des grandes métropoles (42,3% à Paris, 39% à Lyon,33% à Marseille, 28,5% à Nice, 36,6% à Toulouse, 36,9% à Bordeaux, 34,4% à Strasbourg, 32,6% à Lille, 38,7% à Nantes, 34,6% à Montpellier…), où se jouent souvent les seconds tours les plus serrés.

 

C’est logiquement l’électorat senior, plus sensible à la peur du virus, qui s’est le moins mobilisé. Cette participation différentielle entre sous-groupes sociaux a eu un impact sur le scrutin, pénalisant les listes LR et LaREM auxquelles cet électorat est le plus attaché et contribuant ainsi à amplifier les très bons résultats des listes écologistes, plutôt choisies par les moins de 50 ans. A Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, les candidats LR et/ou LaREM ont sans doute fait moins bien que ce qu’ils auraient fait avec une participation de 15 ou 20 points supérieure. La participation du second tour sera donc dans nombre de villes décisive alors qu’elle reste évidemment très corrélée à la situation sanitaire, difficilement prévisible. Si les Français ont la perception que la crise est derrière nous et que le virus est quasi-éteint, alors il est sans doute possible de tabler sur une hausse sensible de la participation par rapport au premier tour, et donc une éventuelle redistribution des cartes par rapport au premier tour. En revanche, si le virus reste perçu comme une menace, et si la crainte pour soi et ses proches demeure, la participation ne devrait pas être beaucoup plus élevée qu’au premier tour. Cela est d’autant plus vrai que, pendant le confinement, les enquêtes d’opinion ont montré que 85% des Français considéraient la tenue du premier tour comme une erreur.

 

Cette incertitude rend les pronostics très difficiles. Traditionnellement, la participation évolue peu entre les deux tours d’une semaine à l’autre et la projection des résultats de premier tour permet quasi-mathématiquement d’envisager ceux du second. Ce n’est donc pas le cas pour les élections municipales de 2020. La participation reste une variable indéchiffrable en raison de sa corrélation avec la situation sanitaire. Le fait que plus de trois mois se soient écoulés entre les deux tours est également une variable inédite dans ce type de scrutin. Un temps long qui a bien évidemment pu défavoriser certains candidats (on pense par exemple à Agnès BUZYN à Paris) ou en avantager d’autres.

 

Par ailleurs, ce temps a également mis comme enjeu saillant du second tour pour les maires sortants leur gestion de la crise, un enjeu inexistant dans les choix électoraux du premier tour. Compte tenu de ce délai inhabituel entre les deux tours, d’une mémoire du premier tour qui a pu s’estomper, de ce contexte de crise sanitaire qui a pu modifier les représentations et les opinions ou encore des incertitudes sur le niveau de participation, la lecture des résultats du premier tour pourrait être bien moins prédictive que d’habitude pour les résultats du second. Toute la question est de savoir si, et jusqu’à quel point, les cartes de la mécanique électorale pourraient être rebattues.

Samuel JEQUIER

Pour aller plus loin, Equancy&Co vous propose d’établir un état des lieux complet à trois jours du scrutin (tendances, analyses et pronostics ville par ville…) en compagnie de Robert Zarader, président d’Equancy&Co et Samuel Jequier, politologue et sociologue.

Le webinar aura lieu le jeudi 25 juin de 8h30 à 9h30
Pour vous inscrire, c’est ici :

Enquête IFOP/Equancy&co : les « bonnes résolutions » des français pour l’après

Le confinement a constitué une expérience hors-norme, inédite, collectivement, pour la société, et individuellement, pour chacune et chacun d’entre nous. Comment les Français ont-ils vécu ce quotidien confiné par rapport à leur quotidien « d’avant » ? Quels ont été leurs principaux manques et frustrations ? Quelles bonnes résolutions ont-ils prises pour le quotidien « d’après » ? C’est pour répondre à ces interrogations, qui traversent l’ensemble de la société et chaque individu, qu’Equancy&Co publie aujourd’hui les résultats exclusifs d’une enquête nationale réalisée en partenariat avec l’IFOP[1].

Le confinement, une expérience individuelle majoritairement « non négative »

Une résilience individuelle plus forte que les déterminants sociaux

Expérience subie et contraignante, le quotidien confiné n’a pourtant pas été vécu comme une expérience dégradée par une majorité de Français. 20% des Français ont ainsi davantage apprécié leur quotidien pendant le confinement qu’avant alors que 38% l’ont à l’inverse moins apprécié, 42% ne l’ayant « ni plus, ni moins apprécié ». Si l’on a beaucoup dit et écrit, à juste titre, que les inégalités sociales étaient fortes dans les expériences de confinement, le sondage montre toutefois qu’elles ne se retrouvent pas dans le ressenti des Français. On n’observe aucun clivage de classe : les catégories supérieures (37%) sont quasiment aussi nombreuses que les classes populaires (40%) à déclarer avoir moins apprécié leur quotidien confiné. Appréhendée de façon individuelle, la perception de « son » quotidien confiné n’obéit à aucun déterminant social : il y a une forme de résilience individuelle qui surpasse les déterminismes collectifs. Le lieu de résidence est légèrement plus discriminant dans le ressenti du quotidien confiné. Si le ressenti négatif n’est pas plus fort chez les urbains de province (37%) que chez les ruraux (34%), il est en revanche plus prégnant, tout en demeurant minoritaire, au sein des habitants de l’agglomération parisienne (46%).

Du positif à tirer du quotidien confine pour une majorité de français

En deuxième grand enseignement, retenons que l’opinion publique considère qu’il peut y avoir un héritage positif du confinement.58% des Français déclarent en effet avoir vécu pendant le confinement des « choses positives qu’ils ne faisaient pas auparavant » et qu’ils aimeraient conserver au sein des mois et années qui viennent. Le surcroît de temps pour des activités manuelles (cuisiner, jardiner, bricoler – 57% des citations), pour s’occuper de son conjoint et de ses enfants (45%) et de soi (42%) constituent les principaux éléments positif vécus du confinement.

La perception d’un héritage positif à conserver s’impose nettement, de façon quasi-équivalente au sein des catégories supérieures (67%) et populaires (65%). L’âge et le lieu de résidence sont en revanche plus discriminants : les plus de 65 ans, sans doute en raison de l’inquiétude pour soi et du manque de sociabilité, considèrent très majoritairement (72%) qu’il n’y a rien de positif à tirer de l’expérience confinée et les habitants des territoires ruraux (47%), sans doute parce que leur quotidien a été moins chamboulé, sont moins nombreux que les urbains de province (58%) et les habitants de l’agglomération parisienne (70%) à voir du positif dans l’expérience de leur confinement.

Le paradis, c’est les autres ?

Interrogés en question ouverte (avec des réponses totalement libres donc) sur ce qui leur a le plus manqué au sein de leur quotidien durant le confinement, les Français expriment une perception largement partagée et clairement dominante, structurée autour du manque des Autres, des proches, des amis, des interaction sociales, dans le cadre privé comme dans le cadre professionnel…40% citent ainsi ne pas voir ses amis, ses proches, sa famille, ses collègues comme le principal manque durant le confinement alors que 23% mentionnent le manque de « collectif » et de sorties dans des lieux publics (bars, restaurants, cinémas, concerts, shopping, sports…). Au total, ce sont donc près des deux tiers des Français (63%) qui se réunissent spontanément autour de l’absence de sociabilité et de l’Autre comme frustration première du confinement. On trouve ensuite quasiment à part égale deux attitudes plus polarisées et diamétralement opposées : 16%, d’un côté, considèrent que le confinement n’a créé pour eux ni manque, ni frustration alors que 15% de l’autre le voient principalement comme une privation de mouvement et une atteinte à leur liberté individuelle. 11% citent le manque de nature, de balades, de promenades au grand air comme leur manque principal de l’expérience confinée. Enfin, seuls 6% pointent le « travail » comme principal manque, bien plus sous la forme du manque des collègues que du manque de l’activité en elle-même.

Quelles « bonnes résolutions » pour l’après ?

Plus de « care » et de « local »

Un peu comme un 1er janvier, le temps de la crise et du confinement a été celui de la prise de résolutions. L’étude permet d’en dresser une hiérarchie précise, avec à son sommet, la résolution d’être plus attentif à l’égard ses proches, plus bienveillant à l’égard des autres, et plus « local » dans ses pratiques. L’attention aux Autres et l’aspiration au local s’imposent donc comme les grandes tendances post-confinement. Des aspirations qui préexistaient à la crise mais que cette dernière a renforcées et élargies. Ainsi, à l’issue de la crise et du confinement :

  • 89% des Français déclarent qu’ils vont être plus attentifs à leur proches et 76% qu’ils vont essayer d’être plus bienveillants à l’égard des Autres dans la société.
  • 76% qu’ils vont désormais passer leurs vacances en France plutôt qu’à l’étranger et 55% qu’ils prendront moins l’avion.
  • 71% qu’ils vont consommer plus de produits locaux et made in France, quitte même à les payer un peu plus chers.

Si le fait d’acheter plus de produits bio (44%), de pratiquer plus régulièrement le télétravail (39%) ou de déménager (18%) sont moins cités, ils rassemblent toutefois des proportions non négligeables de Français. On notera par exemple qu’un quart des Franciliens fait part de son envie de déménager, un chiffre important et nettement supérieur à celui des Provinciaux (16%) et des habitants de commune rurale (7%).

Une envie de « déconsommer » qui séduit un quart des français

Le confinement ne semble pas avoir créé chez les Français d’importante frustration consommatrice, ni, en conséquence, une envie frénétique de « se rattraper » dans l’après : seuls 7% des Français déclarent aujourd’hui qu’ils ont envie de plus consommer. Les 18-24 ans (24%) sont la seule catégorie où une part importante exprime son désir de consommer plus. L’envie de « déconsommer » est plus forte mais demeure minoritaire : 26% des Français disent avoir envie de moins consommer. Le consommer « ni plus, ni moins », reste largement majoritaire, réunissant 67% des Français. Le monde d’après ne sera donc pas celui de la déconsommation, même si la crise a sans doute nourri et quelque peu élargi cette aspiration.

Changer de quotidien a l’issue de la crise ? De « oui, beaucoup » a « oui, un peu », le desir est majoritaire mais gradue

La crise et le confinement ont créé chez les Français un désir gradué de changement de leur quotidien : 9% ont une aspiration radicale et avouent que la crise leur a donné envie de « vraiment changer de vie » et 22% expriment l’envie de « modifier pas mal d’aspects de leur vie quotidienne ». Au total, si l’on cumule ces deux attitudes, près d’un tiers des Français (31%) exprime un désir fort de changement de son quotidien. Ce désir est le plus massif chez les moins de 35 ans (47%) et les catégories populaires (45%). 39% ont envie de seulement « modifier quelques aspects de leur vie quotidienne » et 30%, enfin, ont envie de ne rien changer à leur quotidien.

Etude réalisée pour Equancy&Co par l’IFOP du 19 au 20 mai 2020 auprès d’un échantillon représentatif de la population âgée de 18 ans et plus de 1007 personnes. Méthode des quotas.

Laetitia TYREL DE POIX

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

A-t-on jamais eu plus besoin de changer d’air qu’après la période que nous venons de vivre collectivement ? 

Sans doute, si vous faites partie des 6 Français sur 10 qui pourront partir en vacances d’été, vous êtes-vous dit, autour du 11 mai, et avec une certaine résignation, que les vacances d’été, cette année, risquaient fort de se dérouler à moins de 100km de chez vous ? Certains d’entre vous se sont peut-être même aventurés plus loin, réservant d’ores et déjà une maison à quelques encablures, bien mesurées, de son lieu de domicile. Combien de Parisiens ont soudain reconsidéré pour la première fois la vallée de Chevreuse, la forêt de Fontainebleau ou les GR de la forêt de Compiègne avec une pointe d’envie, à défaut d’amertume ?  Alors, arrivent les week-ends de l’Ascension et de la Pentecôte, les locations dans ces contrées proches deviennent le Graal absolu, plus courues qu’une place de stationnement dans la capitale. Plutôt Melun que Berlin…tels s’annonçaient les ponts ! Plutôt cyclo-balade à Pont-Aven que les Cyclades et Athènes… telles s’annonçaient les vacances d’été !

Et puis viennent les annonces du 28 mai. Edouard Philippe, soudain, réélargit nos horizons.

L’ensemble de la France redevient accessible. Et tous nos plans de vacances s’en trouvent revus ! Exit les réservations à proximité (heureusement annulables !). Le pays ne nous a jamais semblé aussi vaste… Que de chemin parcouru, en deux mois, depuis le parodique « Guide du Routard de votre appartement – édition 2020 », dont la couverture a largement tourné parmi les plaisanteries envoyées sur les réseaux sociaux pendant la période de confinement ! Et, cerise sur le gâteau, les derniers nuages se dissiperont autour du 15 juin quant à la possibilité de partir à l’étranger, si la situation sanitaire n’évolue pas défavorablement d’ici là.

Ouf ! Pour les habitués des vacances d’été, l’été 2020 semble sauvé.

43 % des Français ont d’ailleurs déjà posé une option sur une destination, même si près de 4 sur 10 ne sont pas totalement rassurés par les mesures sanitaires mises en œuvre pour leurs vacances, notamment dans les hôtels (Enquête VVF et VVF Ingénierie).  Mais au moment de réserver notre traversée pour la Corse ou notre vol pour Lisbonne, peut-être un autre doute, furtif, nous assaillera-t-il : et si la première idée avait été la bonne ? Ou du moins la plus vertueuse ? Les vacances d’été à moins de 100km ! D’aucuns y verront ce que promeuvent depuis des années les protecteurs de l’environnement, via l’éco-tourisme. D’autres, une injustice à laquelle les plus modestes sont hélas contraints, ou une tendance, que les Anglo-saxons appellent, depuis la crise de 2008, le « Staycation ». Mais ne devrait-on pas y voir aussi ce que le confinement nous a enseigné ? La joie de (re)découvrir ce qu’on a sous les yeux et que l’on ne voit plus ! Pendant 55 jours, nous avons réinvesti notre intérieur, et parfois même, notre intériorité. Pendant les vacances, pourquoi ne réinvestirions-nous pas notre environnement immédiat, notre ville, notre département, notre région ? Une fois n’est pas coutume, reprenons conscience que l’herbe n’est pas nécessairement plus verte à côté. La vertu n’est pas qu’écologique, elle est humaine aussi. La valeur que l’on accorde à notre quotidien dépend grandement de la perception qu’on en a. Peut-être réalisera-t-on à quel point, en fait, à deux pas, il est riche et divers. Et puisque les dictons ont toujours raison, rappelons celui-ci : « Le bonheur n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire mais d’apprécier ce que l’on a ».

Alors qu’est-ce que vous faites pour les vacances ? Moi, je ne changerai pas d’adresse…

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Sacha CONKIC

Les nouveaux « Deus Ex Machina »

Des brigades d’anges gardiens : occis morts …

Le sabre et le goupillon d’une France militaire et catholique qui « surveille ou veille sur » ?  N’a-t-on pas là les mots d’une vieille lune ? Organisés par la Sécurité sociale, ces soldats d’un nouveau genre ne portent pas encore d’uniforme ?

Celui des brigades d’anges gardiens aura-t-il la couleur kaki des armées ou la nudité des anges ou encore les deux « en même temps » ? Occis par le sabre militaire ? Et protégé de la mort par un ange gardien catholique ? Ou tout simplement oxymore mal maîtrisé ? Il est toujours utile de s’interroger sur le sens des mots !

… « Demandez Angela ! »…

Des mots, toujours des mots …Marlène Schiappa l’a annoncé pour lutter contre le harcèlement. Les femmes peuvent désormais, dans les lieux où elles se trouvent ou peuvent se « réfugier », « demander Angela » … Après les « anges gardiens », ange est là ? . Le mystère du sexe des anges devient une affirmation sur l’ange d’un sexe ?

Demandez Angela, drôle d’idée pour cette initiative ! Non ? Le  Président lui-même l’a invoqué en arrivant (à distance bien sûr) à un sommet : « Demandez Angela ! », aurait-il clamé pour solliciter de l’aide ! Dans les bistrots parisiens comme à Bruxelles, la magie des mots…et maintenant ses données.

…avant d’implorer StopCovid ?

Après le sabre et le goupillon, Monsieur O. a décidé d’en appeler aux « données de la terre ». La désormais fameuse appli StopCovid est accessible depuis 24h, après bien des vicissitudes. Bug liberticide ou data-libération : la querelle sur le sexe des anges reprend des couleurs.

“Face à la dictature des datas, plutôt mourir debout que de vivre à genoux » ? Ou, au contraire juger qu’« un intellectuel-mort du Covid va toujours moins loin qu’un idiot-dataïsé » ? De temps à autre, est-il peut-être utile de préférer Audiard à Camus ?

Ou Monsieur O., encore, avec la lucidité des grognards, s’interroger sur le retard d’Emmanuel (déjà !) de Grouchy à Waterloo, n’est-ce pas la bonne question ? StopCovid n’est-il pas, tout simplement, en retard d’une bataille dans cette « guerre » qu’il prétend mener ?

Brigadistes, anges ou datas, pas de Deus ex machina… qu’à Dieu ne plaisent !

Robert ZARADER

To buy or not to buy, telle est la question

Si, après deux longs mois de confinement, beaucoup espéraient une « consommation de rattrapage » pour sortir l’économie du ralentissement causé par l’épidémie, force est de constater que les Français ne sont pas prêts à dépenser leur « épargne forcée ».

Le ministre de l’économie Bruno Le Maire l’a pourtant rappelé « ce n’est pas d’épargne que nous avons besoin aujourd’hui pour notre économie, mais d’investissement », les Français, inquiets de l’impacts de la pandémie sur leur pouvoir d’achat, restent frileux. Une étude Nielsenva dans ce sens estime à 82 % le pourcentage des foyers français qui surveillent leurs dépenses depuis le début de la crise sanitaire et à 46 % ceux qui pensent que leur situation économique sera dégradée d’ici un an. Ainsi, à l’image du cas chinois, la reprise française sera progressive : « Le déconfinement se fera par étapes, le retour à la normale de la consommation se fera par étapes également », rappelle Hélène Baudchon, économiste chez BNP Paribas, dans un article du Monde. Pour encourager cette reprise, le niveau de confiance des ménages est un élément clef. A l’heure actuelle, « les enquêtes font état d’un panorama plutôt mitigé », note l’Institut de l’entreprise pour qui la confiance tombe à des niveaux inquiétants en Europe : « 15 % seulement en France croient en un rebond économique dans les 2-3 mois suivi d’une période de croissance semblable à celle pré-crise ».

Ainsi, avant d’inciter les Français à consommer par des mesures exceptionnelles (par exemple, via une prime à la consommation), il incombera au gouvernement de les rassurer sur leur avenir. A leur niveau aussi les enseignes de distributions auront un rôle à jouer : outre le critère du prix, elles devront répondre à la demande de preuves des consommateurs en matière de RSE (sécurité, éthique, environnement, etc.) afin de contribuer à la reprise de la consommation.

Et vous, quels ont été vos premiers achats après le 11 mai ?

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Mathilde CALVEZ

Le confinement a-t-il signé la fin du travail ?

En 1997, Jeremy Rifkin annonçait la fin du travail dans un ouvrage éponyme devenu un classique de socio-économie. Il anticipait notamment la transformation des modes de production à l’aune du XXIème siècle, sous l’influence croisée du numérique, de la robotique et de l’intelligence artificielle.

À la faveur du confinement, Emmanuelle Léon, directrice scientifique de la chaire Reinventing work de l’ESCP, s’interrogeait dans Slate sur les mutations de l’espace et du temps de travail. Jean-Marie Harribey, maître de conférences d’économie à l’université Bordeaux-IV, scrute les mutations du capitalisme dans Alternatives Économiques à l’aune de la production de valeur d’une société de services.

Ces analyses nous conduisent à revisiter le concept de travail tel qu’il est véhiculé par le capitalisme contemporain. Jusqu’à présent, il était caractérisé par une unité de temps de plus en plus circonscrite (la journée de 8 heures consécutives avec une pause méridienne, la semaine de 35 heures par exemple), une forte unité de lieu (on travaille au bureau, au cabinet, à l’usine, à l’agence, à l’école…) en nécessaire association avec une unité d’action, l’activité professionnelle n’existant véritablement que dans la conjonction de cet espace-temps.

Le télétravail, tel qu’il a été massivement expérimenté pendant la crise du covid-19, a bien sûr transformé l’unité de lieu, mais elle a conduit à réévaluer aussi le carcan de l’unité de temps, pour le meilleur (rythmes plus flexibles et plus choisis, modulation individuelle des temps de pause, meilleure liberté d’organisation et donc de responsabilisation des travailleurs, réintroduction d’une part d’intimité visuelle, acoustique et verbale depuis son domicile), mais aussi pour le pire (perméabilité de la frontière entre vie privée et vie professionnelle, augmentation du risque de burn out par surexposition aux sollicitations en dehors des heures ouvrables). Parallèlement, c’est aussi notre rapport à l’entreprise qui a changé, avec l’apparition d’un mode de management plus fonctionnel, moins de proximité, plus d’autonomie et moins de convivialité.

Pour autant, la crise sanitaire ne signe en rien la fin du travail, comme en témoignent les premières analyses du Labo Société Numérique du gouvernement. Bien au contraire, elle amorce une valorisation supplémentaire des services à la personne, dont l’utilité sociale a été éclatante pendant le confinement, une mise à niveau des compétences numériques des salariés, et une transformation du rapport à la productivité. Deux exemples : il est désormais possible de faire ses courses en ligne pendant une réunion ennuyeuse sans risquer d’être dérangé par son voisin, ce qui supprime tout un pan de l’ennui au travail. La similitude des mécanismes d’aide publique accordés aux salariés, aux particuliers employeurs ou aux travailleurs indépendants a contribué à effacer la distinction entre salariés et indépendants, avec pour conséquence une interrogation accrue sur les facteurs de risque et les leviers de motivation de nos choix professionnels.

Nombreux sont ceux qui ont profité du confinement pour reprendre des loisirs, réfléchir au sens de leur activité professionnelle et partager leurs passions sur les réseaux sociaux. Le développement des podcasts individualisés, l’essor du fait-main, la recherche couplée d’indépendance et d’engagement, sont annonciateurs d’une revalorisation du savoir-faire personnel et passionné. En réponse à la gig economy, ou économie des petits boulots associée à l’ubérisation des activités, à l’intermédiation des plateformes et à l’interchangeabilité des tâches, assiste-t-on à l’avènement de la passion economy, une création de valeur générée par des amateurs éclairés, des prosumers en pyjama et des acteurs individuels aussi talentueux que motivés ?

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Raphaëlle COLOGON

Crise sanitaire et mobilisation citoyenne

Près de 2 millions de contributions en ligne lors du Grand débat national, des dizaines de milliers de réunions locales, courriers et courriels reçus ; 150 citoyens tirés au sort pour participer directement à la Convention citoyenne pour le climat ; 8 700 contributions sur la plateforme collaborative en ligne « le jour d’après » ouverte début avril en pleine crise sanitaire ; lancement de la consultation citoyenne du CESE sur l’hôpital de demain…[1]

Des chiffres sans équivoque et une multitude d’initiatives qui montrent que la participation citoyenne s’installe progressivement dans le débat et la décisions politiques, aux côtés de la parole des élus et du point de vue des experts. Comme si notre système renouait avec ses principes démocratiques fondamentaux et que l’on reconnaissait aux citoyens une capacité à prendre part à la vie publique, intelligemment, légitimement, pour éclairer la recherche de l’intérêt général, loin des représentations d’un peuple indomptable, soumis aux seules passions tristes.

La crise l’a encore plus fortement montré. Au-delà des Français en première ou seconde ligne, c’est aussi cette troisième ligne, formée de citoyens « ordinaires », qui s’est très vite organisée pour créer de nouvelles solidarités ; en bref, se mobiliser et contribuer, chacun à sa mesure, à sa hauteur, dans la lutte contre l’épidémie. En témoigne notamment le succès de la plateforme jeveuxaider.

Alors, contrairement aux apparences qui pourraient laisser penser que la gestion de crise ne se résout pas grâce au débat démocratique car le temps des décisions y est trop court, les enjeux trop complexes, les responsabilités trop grandes, la période semble avoir renforcé en réalité la volonté des citoyens de prendre part aux débats, comme à l’action collective, et qu’il fallait même compter sur la force de mobilisation populaire.

Mais si les propositions qui émergent sont le signe bien réel de la vitalité démocratique qui anime tous les territoires, seront-elles finalement écoutées et suivies pour décider des politiques publiques à venir ? Et plus encore, le principe de participation directe et continue des citoyens aux choix de société, économiques, environnementaux, etc. fera-t-il désormais partie intégrante du processus institutionnel en place – au-delà des temps forts électoraux ? Vœux pieux ou lettre morte, chambre du futur, tirage au sort ou consultation systématique, etc. Qu’en sera-t-il ? C’est ce que nous observerons attentivement.

[1] Les modules de consultation, tous sujets confondus, se sont largement développés ces dernières années et plus particulièrement ces derniers mois. Citons par exemple « Notre nouvelle vie », « Demain est près de chez vous », « Et après ? », « reCOVery » rencontrent également un certain succès ; la consultation « Comment inventer tous ensemble le monde d’après ? », lancée le 10 avril par la Croix-Rouge française, le WWF France, Make.org et le Groupe SOS, dont les résultats seront publiés le 29 mai, a, elle, réuni 100 000 participants, qui ont déposé 20 000 propositions appelant essentiellement à protéger l’environnement et à repenser les modes de production et de consommation.
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Marinette VALIERGUE

Le revenu universel, concept utopique ou prochaine réforme ?

Il y a quelques jours ont été dévoilés les résultats du « Jour d’après », la consultation citoyenne organisée par une soixantaine de parlementaires de la majorité et de l’opposition pour réfléchir aux transformations de la société et de l’économie post-covid. Parmi les propositions publiées, l’instauration d’un revenu universel est remise sur la table, en écho à l’appel de 19 élus locaux relayé dans le JDD en avril. Alors que la majorité des Français y étaient opposés jusqu’ici (63 % en janvier 2018 selon une enquête OpinionWay), la crise du covid-19 a transformé leur rapport au travail. Le concept de dividende universel séduit de plus en plus de Français, 71% selon un sondage mené en mars 2020 par l’université d’Oxford)

Ce n’est pas en soi une idée nouvelle : le versement d’une somme d’argent par une communauté politique à l’ensemble de ses membres, de manière individuelle, sans conditions de ressources ou d’activité, est thématisé dès la fin du XVIIIème siècle sous la plume de Thomas Paine. Dans une perspective marxiste, la sortie du salariat irait de pair avec un revenu socialisé universel versé aux citoyens délivrés des contraintes de la production. Dans une perspective libérale, un tel revenu inconditionnel ou dividende universel permettrait de réduire la pauvreté et les inégalités, d’améliorer le fonctionnement du marché du travail et donc de faire baisser le taux de chômage. Mais s’il est régulièrement défendu au niveau mondial, il n’a jusqu’ici pas dépassé le stade de l’expérimentation.

C’était en particulier la proposition phare – et très critiquée – du candidat socialiste aux dernières élections présidentielles, Benoît Hamon. Des économistes comme Thomas Piketty, Emmanuel Saez ou Antoine Bozio, des sociologues comme Dominique Méda, l’avaient suivi sur ce point en soutenant l’idée d’un revenu universel d’existence, jugeant qu’il pouvait être « pertinent et innovant » sur le plan économique et social de le mettre en œuvre.

En cette période de crise sanitaire, le concept de revenu universel a le vent en poupe. Avec le ralentissement – voire dans certains secteurs l’arrêt temporaire – de l’activité économique dû à la pandémie, l’État vient au secours des entreprises, des entrepreneurs individuels et des travailleurs indépendants, avec un arsenal de chômage partiel, de subventions, de rééchelonnement de dettes et de compensations fiscales. Cette explosion de dépenses publiques oblige à repenser notre système de protection sociale. Le gouvernement a ainsi lancé un chantier sur le revenu universel d’activité (RUA), un dispositif qui fusionnerait plusieurs allocations et serait conditionné à la recherche d’emploi.

Le ralentissement de la consommation engendré par le confinement, le report vers d’autres activités que le travail rémunéré pendant la crise, ainsi que la découverte d’autres manières de travailler, ont suscité beaucoup de réflexions sur la valeur travail : beaucoup réalisent que les métiers les moins considérés (et les moins bien payés) sont aussi parfois les indispensables en période de crise. Certains se disent qu’ils peuvent travailler tout autant ou aussi bien qu’avant mais de manière asynchrone ou à distance. D’autres encore, comme Virginie Deleu (Mouvement français pour un revenu de base), ont l’idée de « déconnecter les revenus du travail, à travers la reconnaissance de besoins minimaux financiers pour vivre » .

Le revenu universel doit-il être encouragé, pour valoriser notamment les parents qui élèvent leurs enfants ou les bénévoles du monde associatif qui participent au bien commun sans être rémunérés ? Au contraire, s’il est trop insuffisant pour vivre dignement, risque-t-il d’augmenter le risque de pauvreté ou d’injustice ? Mais, s’il est équivalent au salaire minimum, n’enlève-t-il pas tout sens à la valeur travail ? Faut-il vraiment, en contrepartie, supprimer toutes les aides et allocations que nous pouvons percevoir ?

À vos claviers ! Vous sentiriez-vous plus rassuré face à l’avenir si le revenu universel était mis en œuvre ? Avez-vous le sentiment que le revenu universel pourrait vous désinciter à travailler ?

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Raphaëlle COLOGON

COVID-19 : les Français face aux « actes lourds » de la communication gouvernementale

En 1989, le politologue Jean-Luc Parodi publie dans la revue Hermès sa théorie des « actes lourds ».  Un acte lourd y est défini comme une action, une parole, un discours de la part d’un dirigeant politique fortement, « lourdement » mémorisé par l’opinion publique et structurant en conséquence dans la durée et en profondeur des représentations majoritairement négatives à son égard. La suppression de l’ISF en 1986, « plombant » Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1998, ou encore le combo « Fouquet’s/yacht » de Nicolas Sarkozy, lui collant aux basques tout le quinquennat, sont des exemples presque « purs et parfaits » d’actes lourds. L’histoire dira si les multiples petites phrases d’Emmanuel Macron, du « gaulois réfractaire » aux « Français chamailleurs », rentreront in fine dans cette catégorie.

Avant cela, l’analyse nous montre que deux actes lourds sont venus durablement et structurellement grever la communication gouvernementale sur la crise sanitaire. Le premier est un acte perçu comme une erreur : la tenue du premier tour des élections municipales le 15 mars dernier. Une partie des Français l’a contestée dès le jour même avec ses pieds, en ne se rendant pas aux urnes. Le taux de participation a été de 20 points inférieur à celui de 2014, soit une abstention supplémentaire de plus de 9 millions de Français. Au fil du temps, et des multiples articles et reportages sur les contaminés de la campagne et des bureaux de vote, la tenue de ses élections s’est imposée dans la mémoire collective comme une erreur. Elle est apparue inconséquente et incohérente avec le reste des mesures prises. Pourquoi fermer les bars et restaurants le samedi soir, les écoles le lundi, et laisser se tenir les municipales le dimanche ? Dans toutes les enquêtes d’opinion publiées depuis, environ 85% des Français considèrent que le gouvernement aurait du reporter le premier tour et 74% estiment qu’il a réagi « trop tardivement » face à l’épidémie.

Le deuxième, plus lourd encore sans doute, est perçu comme un mensonge : il s’agit bien évidemment de l’ensemble des discours tenus en début de crise sur l’inutilité des masques. La parole politique, la parole des sachants s’est heurtée là au bon sens public. Même si un masque ne protège pas à 100%, le bon sens laisse à penser qu’il vaut quand même mieux en avoir un que pas. En conséquence, les préconisations et recommandations des autorités publiques en la matière ont été décryptées comme un mensonge de communication pour masquer une pénurie et un Etat défaillant. Les Français ont eu le sentiment que la parole scientifique était instrumentalisée au profit d’intérêts politiques. Les louvoiements qui ont suivi jusqu’à la recommandation formelle d’en porter un dans l’espace public, et l’obligation dans les transports en commun, n’ont pu, bien entendu, que confronter les Français dans leur opinion initiale. A l’heure de la population informée et en réseaux, le sujet des masques a été LE crash de la communication de crise gouvernementale. 80% des Français pensent aujourd’hui que le gouvernement « a caché » certaines informations (Ifop, mai 2020) et 75% sont convaincus qu’il a menti sur les masques (Odoxa, mai 2020).

Le scénario, et la fatalité de la défiance, n’étaient pourtant pas écrits d’avance. Le caractère absolument inédit, et dramatique, de la crise aurait pu aboutir à un sursaut de confiance à l’égard du gouvernement. Juste après la prise de parole présidentielle devant plus de 25 millions de Français le 14 mars, la confiance dans la gestion de crise de l’exécutif est majoritaire, à 55%. Elle commence ensuite à s’éroder fortement à partir du 20 mars, c’est-à-dire du moment où la polémique sur les masques enfle et envahit les plateaux-télés. Elle continue ensuite son orientation à la baisse pour atteindre son étiage le 7 mai, à 28%. En un mois et demi, la confiance dans la gestion de crise du gouvernement a donc perdu 27 points (baromètre BVA de suivi quotidien de la crise).

Tchernobyl, le sang contaminé, l’amiante, le Médiator, Lubrizol,… du point de vue de la communication publique et de sa réception dans l’opinion, la crise du COVID-19 s’inscrit dans un long continuum, sans la moindre rupture. Le gouvernement a ainsi échoué à changer un paradigme d’opinion qui demeure le même à chaque fois, celui de la défiance, du soupçon, des reproches de mensonges et de manque de transparence. Pire même, l’opinion trouvera sans doute dans la litanie de ces crises et scandales sanitaires des dernières décennies la confirmation de ses représentations profondes sur la fracture grandissante entre gouvernants et gouvernés.

Samuel JEQUIER

 

 

« Les choses »

Pendant le confinement, nombreuses ont été les incitations à nous débarrasser de ce qui nous encombre et nombreux avons-nous été à foncer dans le tas, à ranger, trier, se séparer de vieux jeux et de vieux jeans… Un peu comme si nos intérieurs chargés de trop plein de choses, de souvenirs dépassés entravaient nos trajectoires et cela, chose amusante, au moment même où il ne nous était plus possible de nous déplacer… Qu’en penserait un psychanalyste « des choses » … ? Et nous croirait-il doté d’une force de résilience assez forte pour réussir une opération de débarras à grande échelle ? Nous avons eu le temps d’observer la société différemment, de revenir sur nos certitudes, nos idées fixes, nos classements hâtifs, d’apprendre, à distance, des autres (leur générosité, leur attention, leur implication dans le travail ou dans beaucoup d’autres sphères, etc.)… Maintenant que nous sommes déconfinés, serons-nous capables de continuer à nous débarrasser ou de trier sur le volet nos idées reçues, nos vieilles convictions, nos engagements… et d’explorer plus loin l’univers des possibles ?…. Et voir ce que cela nous rapporte, à chacun d’entre nous, mais aussi à nous tous.

Et vous, cette période vous a-t-elle permis de ranger quelque chose ?

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Raphaëlle GINIES

L’open space doit-il disparaitre ?

Depuis son arrivée en France dans les années 1970, on lui reproche à peu près tout : stress, fatigue, anxiété, bruit, sensation de surveillance, privation d’intimité, fragilisation de la concentration… Malgré de nombreuses études produites sur la brutalité de ce système, l’open space, qui concerne environ 20 % des salariés français, survit et se maintient.

Au milieu des années 2000, de grandes crises comme celle d’Orange secouent le monde du travail. Le bien-être au travail devient une préoccupation centrale. Dans ce contexte, l’open space doit se réinventer. On réaménage l’espace, on tourne les bureaux, on intègre des petites barrières symboliques avec plantes vertes ou bibliothèques, on crée des espaces appelés « bulles de tranquillité », on lui trouve de nouvelles qualités, facilitateur, bienveillant, abolissant les inhibitions de la créativité et les barrières hiérarchiques… Malgré tout, l’open space reste impopulaire. Soupçonné d’être principalement pensé pour permettre aux entreprises de faire des économies sur le foncier, en France, on le subit plus qu’on ne l’apprécie.

Mais avec la pandémie mondiale, le confinement et, avec ce dernier l’avènement du télétravail dans nos quotidiens, nous pourrions bien être à un point de rupture et à un véritable bouleversement dans l’organisation de nos espaces de travail.

« Les cloisons ont vraiment la cote en ce moment »
Cadre d’une agence immobilière ayant travaillé sur un guide pour la réouverture des bureaux après le confinement

En pleine crise sanitaire où la distanciation sociale sera désormais la règle régissant nos rapports professionnels, l’open space va-t-il être amené à disparaître ?

Le « cubicle » est de retour, nous apprend Usbek & Rica, le « bureau à cloisons» en français, un petit box fermé sur deux ou trois côtés qui permet de s’isoler lorsqu’on s’assoit mais d’avoir une vue d’ensemble une fois debout. Ce serait aussi le grand retour des cloisons en plexiglas selon Le Monde. Cloisons que nous avons vues apparaître au fur et à mesure que les mesures de sécurité sanitaire se mettaient en place dans les commerces d’alimentation notamment.

On re-cloisonne et on s’isole donc, pour se protéger avant tout des risques de contamination. Mais n’est-ce pas finalement l’occasion de se préserver également du trop-plein de sollicitations, de se sentir libéré du sentiment de surveillance, du bruit et d’agitation de l’open space ? En bref, de gagner peut-être d’un peu de cette intimité que l’on avait enfin redécouverte en travaillant de chez soi…

Télétravail, le retour au calme ?

Le bruit constant dans l’open space et les interruptions permanentes génère un « fort désagrément, à répétition, qui provoque fatigue, irritabilité, stress et, in fine, accidents par perte de vigilance et désertion du lieu de travail », déplorait en novembre 2019 l’association à l’origine de la Journée nationale de l’audition. Le sentiment de contrôle insidieux, à la fois managérial et par ses pairs génère stress et inhibitions et ne permet pas de faciliter la communication comme le révèle une étude de Stephen Turban et Ethan Bernstein, professeurs à la Harvard Business School, parue en 2018.

Le télétravail a permis cela, un relatif retour au calme. Même pour les familles avec enfants, la tendance est au sentiment d’apaisement, au silence retrouvé, notamment en ville, à l’autonomie et à la solitude. Toutes ces nouveautés, extrêmement bénéfiques pour le cerveau et pour la concentration, sont apparues comme un soulagement.

Et d’ailleurs les chiffres sont criants, près de 6 nouveaux télétravailleurs sur 10 envisagent déjà de « demander à pratiquer le télétravail après le confinement, de manière régulière ou ponctuelle », selon un sondage CSA pour Malakoff Humanis paru le 6 mai.

Mais si l’open space perd du terrain au profil du télétravail, il faut rester vigilant. « Du matin au soir, ça n’arrête pas : le télétravail envahit l’espace et le temps de nos vies confinées, au rythme des appels téléphoniques et des réunions à distance, nous avons laissé l’open space entrer dans les domiciles », nous dit dans Libération Fanny Lederlin, autrice de l’essai Les Dépossédés de l’open space (PUF, 2020).

Et vous, pensez-vous que le télétravail garantisse le silence et le calme dont nous avons besoin ?

A votre avis faut-il re-cloisonner les espaces de travail ?

Réagissez en 160 caractères… et si vous avez besoin de plus d’espace, n’hésitez pas à nous envoyer votre contribution par e-mail à 11mai2020@equancy.com, nous la republierons ici.

Anaïs COQ

 

Une consommation plus durable… dans la durée ?

Nombreuses sont, ces jours-ci, les études faisant état de l’évolution des comportements de consommation observée chez les Français durant le confinement. Au-delà des comportements spécifiques à la crise, tels que le stockage de produits alimentaires et d’hygiène, trois tendances – déjà observées avant la crise – semblent s’être amplifiées.

La première, évidente dans le contexte, est le recours croissant à l’achat en ligne. Le e-commerce, et ses canaux de livraisons, à domicile et via le drive, prospèrent. Concernant la seule vente de produits alimentaires, une infographie du Monde note une hausse de 117 % de la livraison à domicile entre la semaine du 20 au 26 avril 2020 par rapport à la même semaine en 2019, et de 81 % pour le drive. Alors que l’une des propositions de la concertation citoyenne sur « le jour d’après » retenues par les Parlementaires invite à « la sobriété et à l’éthique du numérique », cette tendance va à rebours d’une consommation plus durable. Les deux autres tendances néanmoins font pencher la balance vers celle-ci.

En effet, la proximité est plus que jamais le maître-mot. Une étude BNP-Paribas/Ifop publiée courant avril montre que « plus d’un quart des Français indiquent se rendre davantage dans les commerces de proximité », à la fois par solidarité pour les acteurs de l’économie locale (65 %) mais aussi par souhait de « réorienter leur consommation vers des produits plus locaux » (57 %).

De plus, cette crise semble avoir accéléré la volonté des Français de manger plus sainement, le bio affichant une croissance importante durant la période de confinement. Parmi les résolutions des Français, « l’achat de produits alimentaires apportant une meilleure qualité nutritionnelle » fait consensus (étude Opinion Way). En outre, le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) observe un renforcement de tout ce qui contribue à la « fortification nutritionnelle », tels que les compléments alimentaires et les probiotiques.

S’il est aujourd’hui trop tôt pour affirmer la permanence de ces comportements post-confinement, cette crise aura – a minima temporairement – renforcé l’attention des consommateurs sur l’impact sanitaire et éthique de leur consommation. Le terme général de « consommateurs » reste néanmoins à préciser car, comme l’analyse le directeur du département « opinion et stratégies d’entreprise » de l’IFOP Jérôme Fourquet, la question budgétaire et sociale influencent largement les arbitrages de chacun. Ce sont avant tout les consommateurs des catégories favorisées déjà sensibilisés aux questions de circuits courts et du bio « qui ont vu dans cette crise une validation de leur grille d’analyse » et seront enclins à poursuivre ces transformations. Une autre partie de la population conserve son mode de consommation habituel pendant cette période. Pour ceux-ci, la consommation est très « statutaire », voire « identitaire ». Les files d’attente interminables devant les McDrive en ont été, selon l’analyste, une des illustrations marquantes.

Et vous, en quoi vos habitudes de consommation ont-elles changé pendant le confinement ? Comptez-vous poursuivre ces transformations post-confinement ?

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Mathilde CALVEZ

Bâtir les fondations d’une nouvelle offre culturelle

Tant dans les milieux médiatiques qu’intellectuels, nombreuses ont été les voix à s’élever pour appeler le secteur à se réinventer ; à se saisir des contraintes actuelles pour établir les fondations d’une nouvelle offre culturelle. Emmanuel Macron lui-même évoquait, le 6 mai dernier, la nécessité de concilier pragmatisme économique et idéalisme créatif afin de « libérer les énergies créatrices […] et ainsi refonder notre modèle culturel ».

Indéniablement, il est possible de voir dans ce moment de rupture un terreau fertile pour la réinvention des formes d’expression, mais aussi de consommation culturelle. Pour cela, nous pouvons et devons faire confiance à l’ensemble des acteurs culturels, qu’ils soient artiste-interprètes, intermittents, producteurs, réalisateurs… Le secteur culturel français a déjà fait maintes fois preuve de son inventivité, de sa diversité et de sa résilience.

A dire vrai, et sans attendre les déclarations politiques ou médiatiques, le secteur culturel français a déjà entamé sa mue. De nombreuses offres innovantes, utilisant habilement l’outil numérique ont vu le jour : le théâtre des Bouffes du Nord propose par exemple gratuitement plusieurs captation vidéos, d’anciens spectacles ; le musée impressionniste de Giverny propose de nombreux ateliers créatifs alliant dessins, coloriage et arts plastiques pour découvrir ou redécouvrir ses collections de façon inédite. Un large catalogue de ces offres culturelles numériques a d’ailleurs été mis en ligne par le ministère de la culture sur le site culturecheznous.

Une question, pourtant, demeure bien trop souvent éludée : le modèle économique. La création culturelle n’est jamais gratuite. Plus exactement, la création culturelle a toujours un coût. Si on lui en donne les moyens, le secteur culturel français saura se transformer et se réinventer pour continuer à exercer sa mission de toujours : nous faire rire, rêver, voyager, découvrir et s’émerveiller. 

Mais il doit, pour cela, être accompagné et soutenu dans la création de nouveaux modèles économiques, notamment à l’aune du numérique, secteur où le partage de la valeur se fait déjà de façon très inégale, et, le plus souvent, au détriment des artistes.

Nul doute qu’il faudra pour cela, que les idéalistes discours déclamés dans le vent de la conjoncture sanitaire s’efface au profit d’une réflexion et d’un effort collectif. La conception française fait de la culture un bien commun que l’on souhaite accessible à tous : il nous faut aujourd’hui, que l’on soit spectateur, décideur politique ou créateur se porter à son secours pour lui permettre de perdurer. 

La France, connue et reconnue comme un pays d’arts, de patrimoine et de culture, se trouve aujourd’hui renvoyée à son propre reflet : serons-nous collectivement capables de réinventer nos pratiques culturelles ? Voilà l’une des questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre dans les mois à venir. 

Matthieu ALMERAS

« Il est impératif de profiter de la période qui vient pour débattre, à toutes les échelles »

Considérer une épidémie mondiale comme une chance est certainement l’une des caractéristiques les plus saillantes d’une crise elle-même inédite. On assiste à une concorde spectaculaire de l’opinion qui arriverait presque à définir un nouveau monde de biens communs et d’aspirations convergentes.

Gare, en réalité, au trompe-l’œil grandeur nature. Le temps de la concorde est un temps d’illusions qui doit rapidement laisser place à une nouvelle étape de « discorde », vertueuse, saine, un temps de conversations et controverses qui portent ses fruits en allant au fond des débats ouverts par cette crise singulière.

La vie confinée est devenue une expérience à la fois intime et commune, un vécu qui, parce qu’il a été largement partagé, a fait converger les représentations du monde, transcendant les appartenances partisanes et sociales.

Huit Français sur dix se prononcent en faveur de la relocalisation de nombreuses filières de production et de la sanctuarisation de l’hôpital public, de la sécurité sociale ou de l’éducation nationale. Sept Français sur dix souhaitent « un ralentissement du productivisme et de la recherche perpétuelle de rentabilité » [baromètre Viavoice, avril 2020]. Plus des deux tiers désirent nationaliser les activités stratégiques et mettre en place un protectionnisme européen.

Douloureuse fragmentation

Ce niveau de soutien à des propositions historiquement clivantes acte un basculement : l’antimondialisme serait devenu majoritaire dans l’opinion. Pour la première fois, le capitalisme est même considéré comme apportant « plus de mal que de bien dans le monde » par une majorité absolue. Une telle unanimité, dans un pays arrêté, ferait du fameux « monde d’après » une évidence.

Prolonger artificiellement ce beau moment d’unité nationale pourrait mener à une douloureuse fragmentation post-confinement qui révélerait un grand désaccord. Parce qu’en réalité l’évidence de l’un n’est pas celle d’un autre…

Ainsi, si l’on veut éviter que les aspirations réelles à changer de modèle ne se dissolvent progressivement dans un lent retour à la normale, malhabilement vendu comme un « rattrapage », il est impératif et urgent de profiter de la période qui vient pour débattre, à toutes les échelles.

L’Europe doit-elle mutualiser sa dette ? L’Etat doit-il renflouer les industries polluantes et les entreprises indélicates au nom de l’économie et de l’emploi ? Les entreprises doivent-elles durablement augmenter les salaires des « derniers de cordée », promouvoir le télétravail et limiter le versement de dividendes ? Allons-nous individuellement continuer à prendre soin les uns des autres ?

Les Français mériteraient d’être associés

Là où la communication de crise sanitaire repose sur des actes forts suivis d’intenses débats, la communication sur la construction « de l’après » devra faire exactement l’inverse, débuter par le débat pour agir ensuite.

La qualité de ces débats conditionne par ailleurs la réussite des plans de sortie de crise. Cela vaut pour les décideurs publics mais aussi pour l’ensemble des organisations et notamment les entreprises. Elles devront se plier à un exercice collectif, franc et transparent d’identification des failles mises à jour par la crise, d’information sur les arbitrages à rendre pour y remédier durablement et d’implication de tous dans la décision finale.

Le choix des priorités à « actionner » devra être lui aussi collectif pour être valable (et valide). Les Français, en tant que citoyens, consommateurs ou salariés, mériteraient, d’une part, de voir reconnus leurs efforts pendant la crise et, d’autre part, d’être associés concrètement aux décisions qui affecteront leurs quotidiens.

Penser l’organisation de la discorde, en répondant à l’urgence d’un véritable débat citoyen sur les sujets qui fâchent, plutôt que sur le maintien de la concorde, illusoire et précaire, qui nourrit le mythe ravageur d’un bien commun naturel, allant de soi : chiche !

Cette tribune a été diffusée dans Le Monde le 13/05/2020.

Le local : solution à la crise ou retour durable ?

Si la pandémie de COVID-19 n’avait pas arrêté le train de réformes du quinquennat, un nouvel acte de décentralisation aurait dû, cet automne, être discuté au Parlement. Son ambition ? « Promouvoir la différenciation et l’expérimentation », expliquait récemment encore la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault. Plus encore qu’une loi, la gestion de la pandémie et la stratégie de déconfinement vont servir de travaux pratiques.

L’exécutif l’affirme : le couple Maires-Préfets doit mettre en œuvre les modalités techniques du déconfinement. Parce que oui, s’il y a bien un seul plan de déconfinement, un seul cadre, il y a en réalité 35 000 déclinaisons, une par commune ; le plan de déconfinement est « territorialisé », « coconstruit » avec les collectivités, et notamment avec les maires.

Associés très rapidement à la gestion de la crise par l’exécutif, les maires, faiseurs de solutions, transforment ainsi leurs hôtels de ville en centres logistiques pour gérer la crise.

Ce que le COVID-19 nous enseigne, c’est que la crise et son impact concret sur la vie des Français se gèrent à hauteur de territoire, à hauteur de maires, à hauteur de département et de préfet ; à hauteur de citoyens.

Cela vous rappelle peut-être quelque chose ? C’était également le cas lors de la crise dite des « gilets jaunes » alors que les territoires se rappelaient à l’Etat central. Déjà, la solution pour la sortie de crise était permise grâce à un travail Etat-collectivités : le « grand débat national », qui avait  d’ailleurs mis en avant l’aspiration des Français pour une gouvernance plus proche, plus territorialisée.

Lorsque l’Etat est bousculé, il fait le choix de se reposer sur ses fondations anciennes, solides, ancrées dans les territoires. Au fait des réalités, au fait du quotidien, les collectivités sont plus agiles, plus réactives que le pouvoir central. Les élus locaux – dont le maire, figure politique préférée des Français, fait partie – sont dans l’action concrète, pragmatique, sur mesure.

Le partenariat Etat-collectivités qui se fait jour débouchera-t-il sur la réalisation de l’ambition voulue par le président de la République après la crise dite des « gilets jaunes » : celle d’un nouvel acte de décentralisation ?

Cette question sera à vérifier, au quotidien, alors que les élus locaux tentent de tirer leur épingle du jeu dans cette gestion de crise. Associations d’élus s’organisent, partagent les bonnes pratiques, apprennent ensemble, se soutiennent. Maires, présidents de Départements et de Régions entendent montrer, à l’échelle de leurs collectivités, qu’ils complètent au mieux l’action de l’Etat.

Le territoire deviendra-t-il l’échelle d’action nationale ? C’est ce que nous observerons, quotidiennement, dans les mois à venir.

Benjamin BUFFAULT

Prendre « l’attention » des soignants

Chaque soir, nombreux ont été les Français à faire entendre leurs encouragements à leurs fenêtres. Les soignants ont été et sont encore au front contre le Covid-19. Un article paru dans la revue Science met en lumière des études sur les dégâts psychologiques que chaque crise sanitaire provoque chez les soignants, Covid-19 inclus.

Ainsi, ces dernières semaines en Chine, et en particulier à Wuhan, 72 % des soignants ont éprouvé des symptômes de détresse psychologique (dépression, anxiété, insomnie, etc.). En Italie, le trouble de stress post-traumatique est présent chez la moitié des soignants, et surtout chez les jeunes femmes. Pire encore, les niveaux d’épuisement, de détresse et de stress post-traumatique chez les soignants ayant exercé dans d’anciens foyers épidémiques resteraient considérablement plus élevés qu’en temps normal jusqu’à deux ans après les épidémies ! L’OMS recommande des périodes de repos pendant le travail, une nourriture saine, un niveau d’activité physique minimum ainsi que des contacts avec la famille et les amis pour réduire cet impact post-traumatique.

Et dans la réalité…? Plusieurs pays ont mis des mesures en place : permettre aux soignants de se reposer plusieurs fois par jour, mettre à leur disposition des informations précises pour réduire le risque de contamination et donc la pression qui repose sur leurs épaules, former des équipes d’intervention psychologique, leur proposer des consultations à distance avec des psychologues et psychiatres bénévoles…

Et en France ? Comment se porte la santé mentale de nos médecins, infirmiers, sage-femmes, aide-soignants ? Et, demain, dans « le monde d’après », que ferons-nous pour faire mentir Boris Vian qui s’interrogeait : « quoi de plus seul qu’un héros » ?

Nous observerons de près le sujet dans les semaines qui viennent en allant prendre le pouls des hôpitaux et observer quelles mesures sont prises à posteriori.

Déborah KHAGHANI

Bienvenue sur 11mai2020.co

Imaginer le monde d’après le confinement est devenu un lieu commun. Philosophes, économistes, sociologues, politiques et autres experts redoublent d’efforts pour nous dire tantôt que nos modèles changeront du tout au tout, tantôt que l’on reviendra à ceux préexistants. Bien malin en réalité qui saurait tirer d’ores et déjà les vraies leçons de cette période…

Chez Equancy&Co, nous avons pris un tout autre parti : tant que nous n’avons pas le recul nécessaire, pas de leçons… mais de l’observation !

C’est l’esprit qui a primé lorsque nous avons créé Les Petits Débats, notre série de séminaires et de moments de partage que nous animons tout au long de l’année, autour de différentes thématiques, parmi lesquelles le quotidien des Français. Aujourd’hui, nous créons le site 11mai2020.co !

Dès le 11 mai 2020, nous y collecterons patiemment au jour le jour des petits cailloux : tous les signes sensibles de changements dans la vie des Français.

Pas de considérations prospectives sur le « monde d’après », simplement une observation au microscope de la société française des « jours d’après », des « semaines d’après », des « mois d’après ».

Et ce, dans 6 domaines : santé, travail, vie politique, consommation, mobilité, culture sport & loisirs.

Ces capteurs, nous les poserons progressivement, chronique après chronique, étude après étude, en partenariat avec des institutions, des syndicats, des instituts de sondage, des entreprises, des professionnels, des élus… et nous vous inviterons régulièrement à réagir à travers de petites consultations en ligne.

Au bout de quelques mois, peut-être au bout d’un an, nous observerons si ces signaux faibles ont dessiné une société différente et des usages nouveaux, ancrés dans la durée. Autrement dit, si les petits cailloux ont bâti un chemin.

L’équipe d’Equancy&Co

Le chiffre du jour

79%

des Français déclarent qu’un voyage en France permet de s’évader autant qu’un voyage à l’étranger (CSA pour l’ANCV, Juillet 2021)

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