Chronique de la France d'après

Obéissants fatigués, rebelles lassés, anxieux en colère… Peut-on encore porter le masque sans opinion ?

Petit regard furtif dans la rue, dans le métro, au supermarché, chacun porte-t-il bien son masque ? Objet de contestation pour certains, objet de prévention pour d’autres ou tout au moins objet de consentement pour beaucoup, le masque est entré dans les mœurs mais aussi dans le débat !

Et le débat publique ne s’y trompe pas : « Nous ne pouvons plus marcher dans une rue, flâner ou nous affairer, sortir sur un coup de tête ou poussés par la nécessité, sans nous mettre sur les lèvres et le nez ce bout de tissu chirurgical », s’agace le philosophe Bernard Henry-Lévi, « non le port du masque, n’a rien de liberticide » s’irrite de son côté, Raphaël Enthoven. En juillet, 85% des Français se disaient favorables au port du masque, en août, ce chiffre tombait à 64%. Et depuis cet été, des mouvements anti-masques s’élèvent un peu partout en Europe. Observés à la loupe par la Fondation Jean Jaurès, ces « antis » revendiquent leur refus d’obtempérer, au nom de leur liberté. A l’inverse, nous avons tous un voisin ou une voisine de palier (ou nous-même ?) pour qui sortir sans son masque relève de l’ineptie, y compris lorsqu’il s’agit uniquement de descendre les poubelles. Et du côté de la vie de bureau, de récentes études montrent que les achats de fournitures sont en hausse : une partie des Français déserterait-elle les open spaces au profit d’une installation durable dans le télétravail ? Là au moins, plus besoin de se poser la question du masque. Alors pour ou contre ? Contre ou pour ? Plus personne n’envisage aujourd’hui d’être masqué ou démasqué sans opinion. Du quidam à la personnalité publique, chacun y va de son analyse et de son ressenti !

Et ces opinions qui émergent sont riches de symboles, avec, surpassant tout le reste, l’épineuse question de la liberté. Liberté de revendiquer ses libertés individuelles. Liberté d’appeler à une responsabilité collective. En mai dernier, déjà, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), s’interrogeait sur l’ambivalence de l’état de confinement : « Le confinement, en tant que mesure sanitaire collective, a provoqué des effets sur tous les aspects de la vie, à l’échelle individuelle et collective, sanitaires, politiques, économiques, sociaux, culturels, psychiques, qui ne le rendent ni souhaitable, ni acceptable dans la durée ». Ne pourrions-nous pas en dire de même pour le port du masque rendu obligatoire ? Que l’on obtempère ou pas, que l’on se satisfasse ou non de porter ce masque, les notions de libertés individuelles et de responsabilité collective se font face et s’entrechoquent. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », disait-on, mais comment réussir à faire perdurer cet adage, par ces temps de pandémie ? Difficile à dire, et difficile de trouver un point de ralliement pour la population faite désormais de « pros » et « d’antis » masques.

Ce méli-mélo d’opinions divergentes semble jouer avec nos nerfs. Obéissants fatigués mais rassérénés, rebelles affirmés, anxieux en colère, indécis dubitatifs… Arriverons-nous encore à nous supporter les uns les autres et à tolérer nos opinions respectives à l’ère du masque ?

Camille STUDER

 


Olivier Véran, la Covid et Clint Eastwood

Le bon, la brute et le truand…

Deux amis assis dans le noir d’une salle de cinéma. Sublimes images d’un canyon filmé par Sergio Leone… Clint Eastwood chevauche un pur-sang… Le premier dit au second : « je te parie 100 euros qu’au détour de la colline, Clint Eastwood va être assommé par un rocher qui dégringole ». Le second : « OK, je prends le pari ». Le cheval galope, le rocher tombe et Clint tombe avec !

The End emplit l’écran. Les deux amis sortent de la salle avant le couvre-feu… Le second tend 2 billets de 50 euros au premier…

Beau joueur celui-ci les refuse et lui dit : « Bon, j’avais déjà vu le film, laisse tomber ». Et le second « Ben moi aussi j’l’avais vu, mais j’pensais pas que Clint Eastwood se ferait prendre deux fois ».

Robert ZARADER

Vers l’homo cooperans ?

Pour qu’un monde soit monde et que notre civilisation continue d’être, sous une forme ou sous une autre, deux ressources sont fondamentalement indispensables : la Terre et les Hommes. Nombreux sont les ouvrages, rapports et articles à se pencher, avec raison, sur l’état bien alarmant de la première. Peut-être était-il temps de se questionner sur les seconds, sans lesquels rien ne sera possible. Rutger Bregman s’y est essayé, et ça déplace plus que la poussière !

Sa thèse est radicale (1), et contient rien moins qu’un changement de paradigme dans la conduite des sociétés humaines. Résumons : la plupart des gens sont des gens biens et la civilisation, loin d’être le vernis fragile sous lequel se dissimulerait notre sauvagerie naturelle et notre égoïsme inné, est, ou plutôt pourrait être, notre construction collective et positive.

C’est que, voyez-vous, « les idées sont plus que des idées » ; dans l’évolution des choses, les représentations ont autant de pouvoir que les faits. Aussi, le regard que nous portons sur nous-mêmes a-t-il une importance fondamentale. Si notre conviction est faite de la confiance que nous pouvons nous accorder les uns aux autres, si l’esprit de coopération l’emporte sur le réflexe de compétition, si le progrès redevient non l’accumulation compulsive d’objets mais l’aboutissement de conquêtes collectives, alors tout redevient possible dans l’anthropocène.

Pour la plupart des penseurs et experts de la collapsologie , l’effondrement n’est pas inéluctable mais possible, ce que toutes les études démontrent. L’enjeu n’est donc pas de courir se planquer dans un repli protégé, s’il en reste, de notre bonne vieille croute terrestre – erreur d’interprétation fréquente que font les détracteurs de la collapsologie et qui n’est finalement pas sans conséquences – mais de réagir à la hauteur de l’alerte, collectivement, positivement et radicalement. Le salut passe par moi et par les autres, mêlant introspection (ce que je veux changer moi) et extrospection (ce que nous changerons ensemble). Pour cela, encore faut-il regarder son semblable avec empathie et confiance, plutôt que de vouloir à tout prix lui faire rendre des points.

Il n’est pas neutre que les deux maux principaux qui préoccupent aujourd’hui l’OMS soient une pandémie issue de notre rapport collectif à la Terre et la dépression, qui nous touche dans notre plus grande intimité. Rien de déterminant ne peut se jouer sans une articulation qui fasse sens entre l’être et les êtres. Comme le dit fort bien Jean Viard, parions sur « l’individu comme valeur et le commun comme projet » (2). A cette condition affirme Rutger Bregman, « la malédiction de la civilisation peut être rompue », et notre organisation collective redevenir non l’encadrement plus ou moins éclairé d’une élite envers le plus grand nombre, mais une véritable aventure partagée.

Une telle approche touche tous les domaines de nos vies : pas de revenu de base, ou « dividende citoyen », sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de réforme profonde du sens et de l’organisation des entreprises, si largement revendiquée aujourd’hui, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de micro-solidarités quotidiennes, si essentielles dans les périodes de crise, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas d’écosystèmes locaux vertueux, valorisant les ressources au plus près, sans cette confiance en moi et dans les autres ; pas de budgets participatifs, avec une part stratégique des investissements bâtis sur des projets citoyens, sans cette confiance en moi et dans les autres.

Là est la dimension systémique de la démonstration de Rutger Bregman : si la plupart des gens sont des gens biens, si la confiance peut être la valeur cardinale de nos sociétés, de nombreuses coopérations peuvent remplacer les encadrements multiples et compétitions à tiroir qui les organisent à présent. Et ce nouveau paradigme coopératif pourrait faciliter les transitons majeures, écologique, numérique, économique ou démocratique, qui ont tant de mal aujourd’hui à véritablement s’engager.

Selon une méthode qui avait déjà impressionné les lecteurs de son précédent ouvrage, Utopies réalistes (3), Rutger Bregman n’avance pas sans de solides références. Loin d’être une intuition vague, son propos touche à tous les domaines, de l’anthropologie à l’histoire en passant par l’économie, la sociologie, la philosophie ou la physique, et repose sur des études larges et étayées.

Relecture décapante des mythes de l’Ile de Pâques, récit des travaux menés durant de longues décennies sur les renards argentés, comportement des hommes en armes examiné à différentes époques, études de terrain du Disaster Research Center concernant des centaines de catastrophes depuis 1963, révision des conclusions de très célèbres expériences sociologiques (Stanford en 1971 dite « la caverne aux voleurs », électrochocs de Stanley Milgram en 1962), exploitation de  grandes enquêtes réalisées sur de larges cohortes et de longues années (World Values Survey), micro-exemples (la Fondation Buurtzorg aux Pays-Bas sur les métiers de santé, l’entreprise Favi et son principe de « délégation inverse » en France), conclusions anthropologiques les plus récentes sur les tournants de nos civilisations et les usages primitifs,  prisons en Norvège, villes en Amérique latine ou fonds permanent d’Alaska…, Rutger Bregman organise un voyage dans l’espace et le temps qui passionne et a surtout le mérite de déplacer le regard toujours selon la même focale : là où furent systématiquement mis en avant l’égoïsme, l’instinct de compétition et les aspects sombres de l’espèce humaine,  il nous fait au contraire toucher du doigt la bienveillance, l’esprit de coopération et, globalement, la positivité des êtres.

Ce sont les mêmes séquences, les mêmes lieux, les mêmes expériences humaines qui, analysées différemment, expriment des conclusions tout simplement inverses.

Parmi ces nombreuses relectures, l’une concerne les tests massifs réalisés autour du comportement comparé de jeunes enfants humains et orang-outans. Ses conclusions nous rappellent un aspect essentiel : parmi de nombreuses similitudes, ce qui différencie fondamentalement l’Homme est l’apprentissage social, soit sa capacité à apprendre des autres. Véritable « machine à créer du lien », l’homo-sapiens tient, depuis l’origine, une part essentielle de son devenir dans sa connexion à ses semblables, et son aptitude à coopérer pour progresser.

Dans son récent « Journal d’une crise » (4), Thierry Beaudet, le Président de la Mutualité française, parie sur cet esprit de coopération pour avancer le concept de soin mutuel, lequel existe pleinement lorsque chacun prend soin de chacun, lorsque la société prend soin de chacun et lorsque chacun prend soin de la société. C’est exactement ce type de pari solidaire que permet une vision positive de l’homme.

« Plus ouvert que jamais » affirmaient non sans humour les commerçants anglais à l’entrée de leurs magasins éventrés durant le Blitz. Loin d’être une pure spéculation philosophique, la démonstration de Rutger Bregman nous appelle à déplacer notre regard sur nous-mêmes, afin effectivement d’ouvrir de nouveaux possibles.

Thierry Germain

1 Rutger BREGMAN, « Une histoire optimiste » (Editions du Seuil ; 2020)
2 Jean VIARD, « La page blanche » (Editions de l’Aube ;  2020)
3 Rutger BREGMAN, « Utopies réalistes » (Editions du Seuil ; 2017)
4 Thierry BEAUDET, « Journal d’une crise » (Editions de l’Aube ; 2020)


« Le Président, les Français et le Tour de France » le billet d’humeur de Robert Zarader

Le Tour de France, ce tour de force en 2020, s’est achevé.

L’actualité du Covid, les distanciations sociales, le masque et les gestes barrières n’ont pas empêché des centaines de milliers de Français sur les routes, comme des millions de téléspectateurs battant les records d’audience, de partager trois semaines de « Jours Heureux » de leurs vies individuelles et collectives.

Président de la République, Premier Ministre et ministres s’y sont précipités. De vrais gens dans de vraies régions. Le Tour de France est devenu un « effet d’aubaine » politique vertueux : « j’aime le Tour de France, les Français aiment le Tour de France, les Français vont finir par m’aimer ». Jean Castex, pour l’accent, Dupont-Moretti pour les harangues révolutionnaires, Roselyne Bachelot pour l’audience des grosses têtes… et le Tour de France pour les Français. Le compte y est, ou presque !

Même si Jean-Paul Olivier, retraité, ne décore plus cette « France profonde » de terroirs, l’enfer politique est aussi de montrer l’amour des régions et du local. 2020 : plus que jamais de nombreux politiques entrent en régions, avec la ferveur des nouveaux convertis qui de même que ce Tour de France, improbable et réussi comme déjà un premier exploit de la Grande Boucle. La parabole du Tour de France et l’image de la « réconciliation » portée par les gouvernants qui s’y affichent suffit-elle ?

Qui sait ? Mais la parenthèse offre une autre surprise en 2020, le vainqueur programmé est dépossédé de la victoire la veille de l’arrivée… Une autre parabole politique ?

Le port du masque sonne-t-il vraiment le glas du maquillage ?

Connaissez-vous le “lipstick index” ? Théorisé par l’empereur de l’industrie de la beauté Léonard Lauder, il établit une corrélation inverse entre les ventes de rouge à lèvres et le niveau de l’activité économique mondiale. Et, de fait, au cours du XXe siècle, les ventes de bâton rouge ont vaillamment résisté à toutes les secousses de l’histoire : Grande dépression, Première et Seconde guerre mondiale, crise des subprimes… Jusqu’à ce qu’une pandémie mondiale rende son usage dérisoire. Le célèbre petit tube n’est pas le seul à avoir subi le contrecoup de la pandémie. Dès le mois d’avril, le cabinet Nielsen indiquait que le secteur du maquillage enregistrait une baisse globale de 47%. En juillet, une étude IFOP nous apprenait que les femmes françaises s’étaient deux fois moins “pomponnées” pendant le confinement.

La mise en suspens provisoire des interactions sociales aurait-elle eu l’effet d’un déclic face à cet autre “masque” que les femmes affichent depuis des millénaires dans l’espace public ? Un petit tour sur les réseaux sociaux – et particulièrement sur Instagram, nouveau baromètre incontournable des tendances beauté, pourrait nous le faire croire. Oubliez “l’insta-face” – soit ce visage redessiné jusqu’à l’excès à force de contouring et autres palettes de fards ultra pigmentées –  des plus grandes stars jusqu’aux anonymes, il est désormais de bon ton d’afficher un teint “no make up”.

Ce retour à une forme de “naturalisme” n’a pas attendu l’épidémie pour se déployer. Ultime déclinaison d’une quête d’authenticité qui, chez les citadines, s’exprime aussi bien dans le choix de leur baguette de pain que dans celui de leur pot de crème hydratante, la tendance force d’ores et déjà moult marques “brandées” pour coller aux usages d’Instagram à rétropédaler. Plus simple, plus clean, plus green ; pour Sir John, “make-up artist” de Beyoncé (un gage de qualité), ces nouveaux critères d’exigence confortés par le confinement s’inscrivent dans une nouvelle conception de la beauté beaucoup plus englobante, à la frontière du développement personnel : “Les femmes ont été recluses chez elles pendant des mois et leur peau s’est habituée à ne pas porter de fond de teint en permanence. Elles ont davantage pris soin d’elle, se sont concentrées sur leur santé et leur bien-être. Tout cela a des conséquences : désormais, couvrir son visage de fond de teint du front au menton semble être la chose la moins moderne du monde.”

En bref, Mesdames, si vous souhaitez être moderne – voire transgressive ! – préférez Manon des Sources à Kylie Jenner. Preuve en est que si les produits de maquillage “traditionnels” accusent le contrecoup de la pandémie, les produits de soin pour la peau, eux, se portent fort bien. Reste LA question qui divise la planète féministe : ce “naturel” retrouvé signifie-t-il un progrès dans l’acceptation de soi ? Pas forcément. Il en appelle simplement à des artifices plus subtils qu’un fard à paupière criard ou un parfait contouring. Comme le résume à merveille le dernier slogan en date d’une grande chaîne de distribution : “la beauté naturelle, ça se travaille”.

Dans une interview accordée au Monde en 2019, l’historienne de la beauté Anne de Marnhac distingue ce naturel “fantasmé” d’une mise à nue véritablement libératrice : “Cette frontière entre nature et artifice a commencé à devenir floue dans les années 2000, lorsque des produits hybrides ont fait leur apparition”, explique-t-elle. “Des fonds de teint anti âge, des crèmes vertes pour les peaux rouges, des poudres dites « actives » (…) Le naturel n’a rien à voir avec la nudité crue, il se travaille en plusieurs étapes minutieuses.” Sans oublier tout le package lifestyle qui entoure la conquête d’un teint naturellement éclatant, synonyme de bonne santé : massages, spa, pilates, yoga, séances de méditation…

Il n’est donc pas certain que l’abandon d’un maquillage plus ostentatoire signale une véritable émancipation à l’égard des injonctions qui continuent de peser sur les femmes dans l’espace public. Enserrant la beauté dans une quête de soi marchandisée dans tous ses aspects, il élargit, à l’inverse, le champ déjà fort vaste des prérequis exigés pour cocher les cases d’une féminité épanouie.

Qu’il constitue un nouvel outil de distinction sociale, en revanche, la chose est certaine. Parce qu’il a un coût et réclame du temps, d’abord, mais aussi parce qu’il se construit  en réaction à des anti modèles : “Il est évident que beaucoup de femmes ne se reconnaissent pas dans certains modèles féminins qu’elles jugent vulgaires. Elles préfèrent se montrer aussi pures qu’une icône religieuse plutôt que de risquer de ressembler aux stars de la télé-réalité ou à certaines chanteuses dénudées”, analyse Anne de Marnhac. “Elles disent « je suis vraie », donc « les autres sont fausses »”. Pandémie ou non, chacun(e) avance donc masqué(e) dans l’espace public… Avec ou sans rouge à lèvres.

Elena Scappaticci

Eté 2020 : le surtourisme est mort, vive le surtourisme ?

“La Creuse, votre bout du monde”: rarement slogan régional aura aussi bien résumé les enjeux de la saison estivale 2020. Pandémie mondiale oblige, les Français auront été contraints, dans leur immense majorité, de céder aux attraits du patriotisme touristique. Du gouvernement aux collectivités territoriales en passant par la plupart des médias nationaux, chacun le proclamait : cet été devait être le moment de nos grandes retrouvailles avec notre territoire, une occasion inédite de redécouvrir l’infinie diversité de nos paysages et de nos saveurs, mais aussi – et surtout – de sortir d’un tourisme de consommation pour s’engager enfin dans un rapport plus vertueux au voyage. “Pourquoi ne pas jouer la carte de la proximité ?” suggérait ainsi Benoît Panel, cofondateur de Yescapa, sur La Tribune. “C’est en allant (re)découvrir notre patrimoine local et nos 334 (!) réserves naturelles nationales ou régionales, en faisant revivre les petits commerces et restaurants de nos régions que nos voyages retrouveront raison, pérennité et authenticité”.

 

Las ! Un premier bilan à court terme semble indiquer que si notre été a bel et bien été “bleu, blanc rouge” – 86% des Français seraient restés à l’intérieur de l’hexagone – le développement de ce “tourisme de l’intérieur” n’aura pas eu les effets de “ruissellement” escomptés sur l’ensemble du territoire, loin s’en faut. Certes, l’appel de la nature a bien eu lieu, mais dans des zones somme toute classiques : le littoral est resté en tête des destinations les plus prisées (43%), loin devant les campagnes (27%) et la montagne (12%). Avec pour conséquence, malgré la baisse drastique du nombre de touristes étrangers, un “effet de saturation” des zones les plus convoitées comparable aux étés précédents.

“Avez-vous pensé à réserver pour votre balade en forêt ?” : mi-taquin mi-sérieux, l’article du journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, tout en prenant acte des embouteillages de paddle constatés dans les calanques marseillaises, relativise ainsi fortement l’impact qu’a pu avoir l’épidémie sur la transformation de notre culture des vacances. “Dans le tourisme comme dans tous les autres secteurs, le Covid-19 n’a fait qu’amplifier et révéler certaines tendances qui montent depuis longtemps” analyse pour nous l’auteur de No Fake (Arkhê Editions). “Il a jeté une lumière crue sur la saturation de certains territoires, qui est l’effet le plus visible d’un surtourismedéjà dénoncé depuis plusieurs années pour ses effets désastreux sur l’environnement ou le quotidien des locaux.”

Massification du parc de logements Airbnb, “instagrammisation” du monde, concentration des flux de touristes sur un nombre limité de “spots”  (95 % des voyageurs vont dans 5 % de la planète selon l’OMT)… On pourrait énumérer sans fin les différents facteurs à l’origine de cet effet de saturation appelé, selon Jean-Laurent Cassely, à devenir une nouvelle norme saisonnière. Mais pour lui, le phénomène reste avant tout imputable à l’inclusion massive de nouvelles classes dans une culture des vacances traditionnellement réservée aux plus privilégiés : “il y a eu une véritable massification de l’accès à la mer et à la montagne” commente-t-il. “Il va donc falloir s’habituer à ce que tout le monde ait envie de la même chose, que cela nous plaise ou non.”

Un constat largement partagé par le sociologue Rodolphe Christin qui, début juillet, minimisait déjà l’impact que pourrait avoir le COVID-19 sur la réduction du surtourisme  : “Aujourd’hui, le départ en vacances est la norme du comportement le plus standard possible. Le cliché de l’exotisme apparaît partout, jusque sur votre écran d’ordinateur lorsque vous l’allumez. Si quelque chose changeait dans les prochaines années, cela signifierait que la paupérisation a été telle que les gens n’ont plus les moyens de partir. Ce n’est pas une raison très réjouissante.”

De fait, comment reprocher aux autres ce que nous avons tous intériorisé comme l’élément incontournable d’une vie bonne et réussie ? Comme l’ont déjà brillamment démontré Eva Illouz et Edgar Cabanes dans le champ des sciences humaines ou Michel Houellebecq en littérature, l’industrie de l’évasion a fait du voyage comme “expérience” une “marchandise émotionnelle” incontournable, au point d’engendrer frustration, regret et envie chez ceux qui en sont privés. Elle a également considérablement modifié notre rapport au paysage, désormais soumis au régime de la disponibilité permanente. Comme le prouvent les foules observées cet été dans nos plus beaux sites naturels, la relocalisation forcée du voyage marchand en France ne semble pas avoir considérablement changé la donne. Sommes-nous encore capables de poser des limites à notre besoin d’ailleurs ?

Auteur d’un Manuel de l’antitourisme (Editions Ecosociété), Rodolphe Christin invite chacun d’entre nous à considérer ce qu’il perçoit comme la racine du problème : ce  réflexe du départ qui nous pousse à fuir compulsivement notre quotidien. Pour lui, la question qui nous est posée dépasse largement le secteur touristique : “Qu’en est-il de la viabilité de nos modes de vie ? Aujourd’hui, le projet politique serait de réinterroger tout cela de manière démocratique, de raisonner sur la manière dont on vit dans nos territoires. Qu’est-ce qu’il faudrait pour vivre un peu mieux afin de désamorcer cette espèce de réflexe conditionné qui nous amène forcément à vouloir partir pour trouver un peu d’air ?”

Elena Scappaticci

Les réseaux sociaux et TikTok en particulier sont-ils devenus des incontournables du débat public ?

Les bacheliers du cru 2020 n’auront pas connu cette sensation si particulière, qu’est celle qu’ont partagée tous les bacheliers, le jour des résultats du bac. Le cœur qui s’emballe en arrivant devant une foule de lycéens qui piétine, qui joue des coudes, pour tenter d’atteindre les panneaux d’affichage qui trônent dans la cour du lycée, et qui détiennent la réponse tant attendue…

Non, rien de tout ça pour les bacheliers 2020. Le bac aurait presque pu passer inaperçu cette année, s’il n’y avait pas eu, le 07 juillet dernier, une « allocution » du Président de la République sur le réseau social TikTok, dans laquelle Emmanuel Macron y adresse ses félicitations aux jeunes diplômés.

Est-ce un hasard si Emmanuel Macron a choisi le réseau social de prédilection de la jeune génération – la « génération Z » – pour s’exprimer ? Rien n’est moins sûr, car la crise sanitaire semble avoir donné un coup d’accélérateur à cette jeunesse déjà bien décidée à se faire entendre et à prendre sa place, et qui a fait des réseaux sociaux, et plus particulièrement de TikTok, son terrain de jeu et d’expression favori.

Si l’intervention TikTok d’Emmanuel Macron comptabilise à ce jour près de 10 millions de vues, son impact sur la jeunesse reste moindre. Cette vidéo n’a pas fait « le buzz », car trop formelle et trop solennelle, loin des codes si spécifiques de ce réseau social et de cette jeunesse.

Car c’est là tout l’art de TikTok : savoir communiquer de façon légère, divertissante, voire désinvolte, peu importe le sujet.

Avec le Covid-19, le réseau social a pris une envergure différente, et, au-delà de cette notion de divertissement qui n’en reste pas moins prégnante, TikTok est devenu, en quelques mois, le moyen d’expression, voire le média, incontournable de la jeunesse à travers le monde, sur tous les sujets de société, et une façon pour elle, de peser dans le débat public. Et c’est peut-être là un nouvel effet Covid qui se révèle à nous…

Depuis le début de la crise sanitaire, les vues de vidéos associées au hashtag #coronavirus se comptent en milliards. En France, le hashtag #soignant, avoisine les 70 millions de vues. La génération Z s’est complétement saisie du sujet et TikTok est devenu un média de référence pour suivre l’évolution de la pandémie, si bien que même de grandes institutions telles que l’Organisation Mondiale de la Santé ont dû emboîter le pas et rejoindre la plateforme, pour se donner une chance d’être entendues par ces quelques millions de jeunes.

Dans sa vidéo aux jeunes bacheliers, Emmanuel Macron leur adressait entre autres le message suivant : « Votre génération a devant elle, un monde à inventer ».

Ne serait-ce pas là une forme de reconnaissance que la jeunesse, frappée de plein fouet par la crise sanitaire, serait une jeunesse encore plus forte et plus puissante ? Une jeunesse galvanisée par son pouvoir de résonnance et sa capacité à peser dans le débat public et à se faire entendre ?

Les réseaux sociaux, avec TikTok en tête de proue, donnent donc une force de frappe indéniable à la jeunesse du monde d’après, et les rapports de force semblent s’inverser. Les jeunes ne sont désormais plus installés devant leurs postes de télévision, à écouter religieusement tel ou tel discours. Ils tracent leur route, se créent leurs médias, leurs relais d’influence, et leur manière de vivre l’actualité et les grands enjeux de société. En somme, la jeunesse réinventent les rapports de force existants et les codes de communication traditionnels. Aux institutions et aux gouvernements désormais, de se frayer un chemin parmi ces nouvelles tendances.

Camille STUDER

Effacer l’historique

Derrière ces mots se cacherait-il une incursion imprévue dans la critique cinématographique pour commenter une histoire loufoque imaginée par Delepine et Kerven ? Hélas Non ! Ici le loufoque se niche au cœur de l’histoire. Effacer l’historique symbolise une farce intellectuelle, importée des Etats-Unis, qui se diffuse en France avec une vigueur inquiétante. Des « communautés variées » s’emparent de ce courant sociologique et politique dénommé « cancel culture ».

Après la post-vérité où la dictature de l’émotion prime sur le réel, dans le droit fil de la « woke culture » où chacun est invité à « se réveiller » pour dénoncer « l’injustice » – passée, présente et pourquoi pas future …., la « cancel culture » consiste à « effacer » des individus (ou leurs représentations – rue, statue, tableaux…) de l’Histoire. Un tribunal d’une opinion, plus communautaire que populaire, se libérant de tous les contextes historiques – culturels, politiques, sociaux, géographiques …- triant les justes et traquant l’injustice même de façon anachronique. Le jugement dernier est leur dernier jugement, au nom de leur vérité, leurs règles, leur morale, mais en fait et surtout de leur communauté d’idées.

Délation, dénonciation, calomnies versus alerte, alarme, justice, au jeu de la confusion, c’est le plus souvent le « mal » qui l’emporte. Marx (Karl) écrivait que quand l’histoire se répète, c’est la première fois en tragédie, la seconde fois, en farce ! Mais il ajoutait que la farce est grave quand elle fait revivre les pires moments de l’histoire. Ne court-t-on pas aujourd’hui le même risque que celui qui a vu certains réécrire l’histoire ?

« L’effacement » ne se transforme-t-il pas « en habit neuf du révisionnisme » ? et oui, loufoque cette histoire qui rassemble dans le même « casting » Colbert, Agatha Christie, Harry Potter et Woody Allen : Attention à la « cancel culture », danger !

Robert ZARADER

PARABOLE par Robert Zarader

Extrait de l’essai GAFA : Reprenons le pouvoir ! de Joëlle Toledano publié chez Odile Jacob

Les réinventeurs du panoptique

Mélange d’une pensée architecturale économique et politique, le panoptique de Bentham permettait de contrôler tous les prisonniers d’un établissement carcéral « parfait »… Les GAFA en on fait un mode de fonctionnement où tous les utilisateurs sont «vus » et « contrôlés » mais l’écosystème des GAFA également. Un mode rêvé et conçu d’algorithmes et de données qui emprisonnent à la perfection.

Les consommateurs et acteurs enchaînés

Contrôlés dans ce panoptique idéal, les agents sont non seulement contrôlés mais « enchaînés » entre eux dans une communauté artificielle d’usages et de préférences erronés et dans un système où les algorithmes et les données dictent les trajets dans une prison commerciale virtuelle.

Des prisons de plus en plus grandes

La croissance des GAFA se confond avec la croissance de leur emprise – leur audience – vis-à-vis des internautes, comme des acteurs économiques extérieurs dépendants, soit directement (technologies, servies) soit indirectement (commerces et connaissances).

Les GAFA y font la loi

Les GAFA œuvrent au règlement intérieur de ce panoptique idéal. A travers leurs lois (statistiques, algorithmes), ils font « la loi », leur loi qui obéit à des logiques internes à leur monde, codifiée et régulée dans leur logique. La raison de leur puissance est aussi dans cet état de fait.

Le shérif est en prison

Dès lors que la loi est internalisée et contrôlée le shérif régulateur est « embarqué » dans cette prison organisée de la même façon, et au même titre, que pour les consommateurs et que pour les acteurs économiques.

Les vertus macroéconomiques supposées des GAFA : du mythe à une réalité modeste

Certains plaident l’indulgence régulatrice vis-à-vis des GAFA au nom de leur contribution à la croissance ! Aucune analyse macro-économique ne le démontre, bien au contraire même, le mobile des GAFA est bien plus la croissance des pouvoirs, de l’influence et de la valorisation de leur audience, avec facteur clé, la valorisation de service de l’ancien monde : la publicité et la grande distribution/surface.

L’impérialisme triomphant des algorithmes : une fatalité ?

Inspiré par Bentham le père de l’« utilitarisme » dont les GAFA font un usage sans modération, les GAFA sont, en même temps, les initiateurs non d’un néocapitalisme mais, encore aujourd’hui, d’une forme nouvelle d’impérialisme où la carte d’influence des GAFA se substitue à la géopolitique traditionnelle.

Les « GAFA nations » dont la forme de pensée la plus achevée est sans doute celle de Facebook : Une Nation, une Monnaie, une Constitution !

Les files d’attente, symboles des fractures de la société française post-COVID ?

Observateur infatigable des us et coutumes de ses concitoyens depuis près de cinquante ans, le photographe britannique Martin Parr ne pouvait manquer d’immortaliser sur sa pellicule l’apparition, durant la pandémie, d’un nouveau phénomène : l’omniprésence des files d’attente. Même pour les sujets de la reine Elizabeth II, internationalement reconnus pour avoir élevé la pratique au rang d’art, leur généralisation subite dans les commerces, administrations ou autres lieux publics n’a pas manqué d’en déstabiliser plus d’un. Comme un peu partout dans le monde, ces nouveaux temps morts introduits dans leur vie quotidienne par les règles de distanciation sociale ont forcé les Anglais à composer avec un élément ayant peu ou prou disparu de nos vies : l’attente.

Comme le notait dès 2003 Nicole Aubert, sociologue et psychologue, nos sociétés “hypermodernes” se caractérisent par trois nouvelles façons de vivre le temps : urgence, instantanéité et immédiateté. Une réalité observable aussi bien dans notre rapport au travail, gangréné, selon elle, par l’obsession productiviste, que dans nos relations interpersonnelles mais aussi – et surtout – dans nos pratiques de consommation, désormais soumises au régime du “tout, tout de suite”.

Jusqu’à ce que la pandémie surgisse dans nos vies, ce phénomène d’accélération avait d’ailleurs fait des files d’attente le fléau de l’expérience client. Et pour cause ! Selon une étude Harris Interactive, en 2017, la perspective de faire la queue dissuadait 78 % des Français d’entrer dans un magasin… De la grande distribution au prêt-à-porter, en passant par l’industrie du divertissement, chacun travaillait à l’optimisation des files d’attente, voire à leur disparition pure et simple, à coup d’automatisation des caisses, de click & collect, drive et autre ticket coupe-file. Et, lorsque cela se révélait impossible, la “science de la file” – savant mélange de physique et de mathématiques saupoudré d’une bonne dose de psychologie – était mobilisée pour donner à notre sentiment d’ennui la forme d’une “attente heureuse”, comme le détaillait récemment Richard Charles Larson, un professeur du MIT passé maître en la matière, au point de se voir affublé du surnom de “Dr Queue”.

“D’attente heureuse”, il n’aura certainement pas été question durant le confinement. Certes, pour les plus isolés d’entre nous, les files d’attente ont pu constituer l’un des derniers lieux possibles de socialisation, un ersatz d’expression du collectif. Mais, pour une grande majorité, le spectacle de ces files spectaculaires a surtout exercé un effet repoussoir, avec pour conséquence principale, particulièrement dans le secteur de l’alimentation, d’accélérer  de façon spectaculaire des tendances de consommation déjà présentes en amont de la pandémie : basculement vers l’achat en ligne, choix des commerces de proximité ou des magasins de producteurs locaux plutôt que des chaînes de grande distribution…

A cet égard, les files d’attente auront d’abord été un puissant révélateur de fractures que la pandémie n’aura fait qu’accentuer : une fracture numérique, d’abord, avec un fossé générationnel très net entre les plus jeunes, rompus aux nouveaux usages du numérique – pour qui la période de confinement aura été l’occasion d’intégrer dans la durée la commande en ligne dans leur quotidien – et les seniors, contraints de se déplacer pour leurs achats ; une fracture territoriale : les queues les plus spectaculaires observées durant le confinement ont principalement été localisées dans les zones dites “périphériques”, ultime témoignage de la raréfaction des commerces de proximité dans les centre-ville des petites et moyennes villes de l’hexagone.

Fracture sociale, également, comme le soulignait Nathalie Damery, cofondatrice de l’Observatoire société et consommation (Obsoco), qui, interrogée par le journal Le Monde, analysait la dimension politique des queues de plus d’une heure observées en certains endroits pour décrocher son droit d’entrée à l’hypermarché : « Les gens ne peuvent pas s’offrir le luxe du commerce de proximité. Ils sont à la recherche des prix les plus bas. Il leur faut donc arbitrer sur place. »

Fracture culturelle, enfin : les innombrables commentaires indignés suscités par la circulation, sur les réseaux sociaux, des photographies des files d’attente provoquées par la réouverture de certaines chaînes de fastfood ou de prêt-à-porter, montrent que le confinement n’a fait que radicaliser la polarisation déjà existante entre les partisans d’une consommation plus sobre et plus éclairée – majoritairement les CSP des grandes villes – et un ventre mou de la population française, toujours très attaché à l’hyperconsommation et au mode de vie qui lui est corrélé.

C’est le constat posé par Philippe Moati, co-fondateur de l’Obsoco, pour qui “la crise actuelle risque d’accélérer la division de la société en deux parts pas du tout égales : ceux qui vont vouloir accélérer la transition vers autre chose et ceux qui ont hâte de retrouver le monde d’avant, avec toutes les frustrations que cela risque d’engendrer, frustrations qui seront causées par la crise économique et ses conséquences sur les plus modestes.” Une fois encore, cette paupérisation annoncée  trouve déjà sa triste matérialisation dans les longues files de chômeurs observées devant les agences Pôle-Emploi, notamment en Seine Saint-Denis – le département le plus pauvre de France – actuellement confronté à un afflux de nouveaux demandeurs d’emploi.

Du Tanguy à la « génération boomerang » : repenser la solidarité intergénérationnelle post-COVID

Souvenez-vous, c’était en 2001 : près de quatre millions de Français se ruaient en salle pour découvrir les mésaventures de Tanguy, jeune trentenaire retournant vivre aux crochets de ses parents, au grand désespoir de ceux-ci. Le succès populaire fut tel que le prénom devint rapidement indissociable d’une jeunesse jugée irresponsable, immature, incapable de basculer dans l’âge adulte.

Crise économique oblige, ce qui pouvait encore apparaître, il y a vingt ans, comme un épiphénomène, a pris de l’ampleur. Pour les jeunes, l’accès au premier emploi stable ne cesse de reculer depuis 2008, passant à 27 ans en moyenne. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’âge de décohabitation recule lui aussi, passant de 21 ans, en 2001, à 23 ans, en 2015. Si ces tendances étaient déjà bien présentes avant le début de la pandémie, l’épisode de confinement a jeté une lumière crue sur la vulnérabilité économique des jeunes adultes. A Paris, 28 % des moins de 35 ans auraient quitté leur logement durant la période, la plupart rejoignant leurs parents. Et ce chiffre pourrait s’accroître si les conditions économiques continuent de se dégrader.

Après le mythe du Tanguy, le syndrome de Peter Pan, force est pourtant de constater la résilience de discours pseudo-générationnels et faussement essentialisant, déclinés ces dernières années sous la forme de l’appellation « génération Boomerang ». Les clichés ont la dent dure, particulièrement dans les pays occidentaux où, comme le rappelle la sociologue Sandra Gaviria, traditionnellement, la construction identitaire des jeunes se faisait principalement dans l’éloignement physique de la famille, considéré comme un rite de passage incontournable pour devenir “adulte”. Au moment où la pandémie poussait près de trois millions de jeunes Américains à regagner le bercail, le psychologue Jeffrey Arnett invitait chacun à interroger la pertinence de ce paradigme : “les jeunes arrivent à l’âge adulte au moment où débute une nouvelle ère, mais restent jugés par leurs aînés en fonction des standards des générations précédentes. Or, précisait-t-il, si  le système économique ayant justifié le retour de tant d’entre eux au domicile familial ces quinze dernières années peut faire l’objet de critiques, leur réponse à la conjoncture, elle, est parfaitement rationnelle.” 

Plutôt que de continuer à voir dans ces retours massifs un “recul”, voire un “échec”, n’est-il pas temps, plutôt, d’admettre qu’ils ont vocation à perdurer, et penser collectivement le passage à l’âge adulte des jeunes générations sur un mode plus solidaire ? A rebours du discours très à la mode du “choc des générations”- récemment actualisé sous la forme “Ok Boomer” – les faits semblent indiquer que l’avenir se construit déjà dans le sens d’un renforcement des liens intergénérationnels. En 2018, 80% des parents français apportaient un soutien financier à leurs enfants âgés de 18 à 24 ans. “La situation économique est telle, note le sociologue Claude Martin, que les parents qui en ont la possibilité semblent obligés d’investir de plus en plus de ressources pour leurs enfants qui font face à des difficultés économiques et sociales croissantes lors de leur transition vers l’âge adulte. ”

Mais ce que la période de confinement aura permis de révéler, c’est que cette solidarité ne s’exprime pas à sens unique, loin s’en faut, et qu’elle se décline bien au-delà des seuls aspects matériels. Comme le rappelait dans son dernier ouvrage le journaliste Vincent Cocquebert, dynamiteur en chef du présumé “choc des générations”,  la plupart des études réalisées sur les jeunes adultes démontrent le retour d’un fort attachement à la cellule familiale, redevenue une source de soutien affectif et moral très forte, notamment pendant la pandémie. Les jeunes expriment également une solidarité croissante envers leurs aînés. Cette solidarité n’a fait que croître lors du confinement, puisqu’une première étude indique une augmentation de 40% des intentions de solidarité intergénérationnelle chez les 18-24 ans durant la période.

Demeure pourtant cet écart persistant entre la réalité des pratiques dans la sphère intime – une importance croissante accordée à la famille et un resserrement des liens intergénérationnels – et un débat public dominé par l’éternelle rengaine de la lutte des âges, empêchant les décideurs publics de tirer les enseignements de ces mutations sociétales. “Il faudrait parvenir à dé-domicilier cette solidarité, indique Vincent Cocquebert. “Aujourd’hui, nous assistons à une sorte de privatisation des solidarités intergénérationnelles, symptomatique de l’archipellisation de notre société. Nous devons parvenir à comprendre que les bouleversements actuels, au sein de la famille, nous indiquent un mode d’organisation sociale et des types de solidarité qui fonctionnent et pourraient être déclinés à plus grande échelle, voire même faire l’objet d’un nouveau pacte générationnel.”

“Je peux te faire la bise ? ” : Quels rituels de politesse pour l’après-COVID ?

Le 31 Mars dernier, Gia Kourlas, critique au New York Times, publiait un très beau papier centré sur la manière dont la pandémie avait fait naître une “nouvelle chorégraphie humaine” dans l’espace public : “Le coronavirus a créé quelque chose d’absolument fascinant”, notait-elle, “une nouvelle façon de se déplacer, une nouvelle manière de danser dans les rues”. De fait, la menace latente d’une éventuelle contamination aura permis de rappeler les mille et un petits rituels auxquels se soumettent nos corps dans l’espace public. Bise, accolade, poignée de main… La plupart de ces gestes demeurent si profondément ancrés en nous que, plusieurs jours après le début de la pandémie, les vieux réflexes surgissaient encore, nous imposant une vigilance accrue face à nos corps trop prompts à vouloir créer du “contact”. Ainsi, selon une enquête du cabinet Elabe, réalisée pour la chaîne d’infos BFMTV, le 11 Mars dernier, 66% des Français continuaient à se faire la bise…

Si nous avons tant de mal à nous en défaire, c’est que la bise ou la poignée de main, par exemple, appartiennent à ce que le sociologue et linguiste Erving Goffmann désigne comme les “signes du lien” – ces multiples petites interactions non verbales qui fixent immédiatement la nature des rapports entre individus dans l’espace public, des “relations anonymes” aux “relations ancrées”. Longtemps cantonnée au cercle familial ou aux amis proches, la bise, notamment, est devenue la marque de l’appartenance à un même groupe, un signe de reconnaissance entre individus, notamment au travail. Autant dire qu’une fois abolis ces petits rituels, l’indistinction règne. Au risque de l’anarchie ?

Plus ou moins conscients du trouble identitaire dans lequel nous plonge leur mise en suspens provisoire, nous tentons vaille que vaille de combler ce vide. Quels nouveaux gestes adopter face à un ami cher ? Un amant en devenir ? Un collègue de bureau ? Du premier date au rendez-vous professionnel, chaque situation du quotidien occasionne son lot de questionnements, avec toujours, en arrière-fonds, ce corps qui tâtonne. La pratique de la bise, plus encore que tous les autres petits rituels de salutation, occasionne son lot de situations embarrassantes. La France semble désormais divisée entre ceux qui, d’un côté, ont fait le choix de conjuguer l’épidémie au passé et la pratiquent à tout va, et ceux qui, horrifiés – dénoncent leur inconscience. Une voie médiane consiste désormais à demander au préalable l’autorisation à son interlocuteur…

Cette solution présente au moins le mérite d’introduire la notion de consentement dans des pratiques jusqu’alors peu ou pas remises en cause, comme le remarquait avec un brin de délectation la journaliste féministe Titiou Lecoq au début du confinement. “Le coronavirus aura eu au moins un avantage, soulager les femmes qui, au travail, en avaient marre de se forcer à avoir ce contact physique avec certains de leurs collègues. Parce qu’en vrai, on peut partager une fiche de poste et pas sa salive”, estimait-elle. Une conviction qui semble largement partagée puisque, selon un sondage Qapa rendu public le 6 avril dernier, 72% des Français ne feront plus la bise à leurs collègues une fois la menace du coronavirus disparue…

Plus largement, la pandémie actuelle sonnera-t-elle véritablement le glas de la culture du contact à la française ? Selon Dominique Picard, psycho-sociologue, professeure des universités et autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Que sais-je ?, 2019), interrogée par Konbini, “on peut faire l’hypothèse que le sourire, (même avec les yeux si on porte un masque), la voix et les gestes vont prendre plus d’importance.” De son côté, la sémiologue Élodie Mielczareck, sur FranceInfo, prophétise un renforcement du poids des mots proportionnel au déclin des éléments de communication non-verbale impliquant le toucher…

Ce changement de paradigme – s’il a lieu – serait loin d’être anodin. Comme l’explique Catherine Kerbrat-Orecchioni, Professeur en sciences du langage à l’université Lumière – Lyon-II et membre du Groupe de recherches sur les interactions communicatives du CNRS, “l’ethos de proximité” que valorise notre société en de nombreuses occasions – notamment à travers ses nombreux rituels de contact – repose sur le postulat que “les interlocuteurs peuvent et doivent afficher un comportement symétrique et égalitaire”, par opposition à “l’éthique hiérarchique” opérant, par exemple, au Japon. De là à faire de la bise un symbole de notre belle fraternité républicaine… Le débat est ouvert !

Hôpital Nord-Ouest de Villefranche-sur-Saône – Episode 1 : La solidarité

Directrice de la communication de l’Hôpital Nord-ouest de Villefrance-sur-Saône, Nelly Dechery a été au cœur de la crise du COVID-19. Pour 11mai2020.co elle a accepté de revenir en arrière et de nous raconter, au fil d’une chronique, la vie de l’hôpital pendant la crise : ses difficultés, ses transformations, mais aussi la grande solidarité qui a émergé pendant la crise.

Louis Pasteur disait « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés », et il est vrai que chez nous, à l’Hôpital Nord-Ouest de Villefranche-sur-Saône, la chance s’est invitée au sein de la crise du COVID-19. La chance d’avoir pu bénéficier du retour d’expérience d’autres hôpitaux qui ont dû affronter la crise avant nous, la chance aussi d’avoir pu compter sur des équipes qui ont fait preuve d’une force et d’un courage exceptionnels, et ce, dans des conditions inédites. Mais notre grande chance, celle que nous n’avions pas vraiment vue venir et jamais réellement expérimentée auparavant, c’est d’avoir pu compter sur la richesse et la mobilisation de tout un écosystème local, qui s’est montré très présent et extrêmement généreux pendant la crise. Dès ses prémisses, nous avons reçu un afflux d’appels de personnes de la région qui proposaient leur aide ou qui souhaitaient effectuer un don. Nous avons donc rapidement été très entourés grâce à ce tissu local, professionnel ou non, qui s’est mis en mouvement spontanément pour répondre aux différents besoins de l’hôpital et de nos soignants. Et, nous ne pouvons pas le nier, cet engagement et cette volonté d’être utile, qui étaient partagés par un grand nombre, nous ont fait beaucoup de bien et ont énormément contribué au moral des équipes.

Mais pour réellement devenir une chance, cet élan de solidarité a supposé une certaine organisation et une agilité de notre part pour pouvoir accueillir les aides. N’ayant jamais expérimenté cette situation, nous n’avions aucun outil pour offrir des débouchés à chaque personne proposant son soutien. Comment dire oui à l’ensemble des volontaires tout en assurant la sécurité de nos patients ? Par quels moyens logistiques assurer la bonne livraison des dons alimentaires ? A quel service proposer les dizaines de repas offerts quotidiennement ? Où rassembler l’ensemble des annonces de mise à disposition de logements et de voitures ?

Aussi honorable soit-elle, la question du don est rapidement devenue un champ d’exploration à part entière qui, dans une certaine mesure, a pu être révélateur d’un sentiment de frustration aussi bien à l’externe qu’en interne. Alors qu’il ne nous était pas permis d’accepter tous les dons, ou d’autres formes d’aide, il nous a également fallu nous questionner sur la manière dont répartir l’ensemble des dons entre les équipes. Avec le recul, et nous en avons pleinement conscience, nous avons généré beaucoup de satisfaction au sein des équipes, mais nous avons aussi certainement généré une forme de frustration chez d’autres qui se sont peut-être senties oubliées. Nous avons fait au mieux, avec les moyens que nous possédions et dans des conditions inhabituelles, mais nous avons sans doute rendu plus visible, et peut-être même alimenté un sentiment qui, légitimement, existait déjà : celui d’une insuffisante reconnaissance symbolique du travail effectué.

En externe aussi, maintenant que la crise se dissipe, se pose la question du maintien du lien avec cet écosystème autour de nous. Comment continuer à travailler avec tous ceux qui étaient présents ? Comment les remercier à la hauteur de leur geste ? La crise nous a permis de découvrir une chose précieuse : nous avons de nombreuses occasions d’échanges avec des acteurs économiques présents sur notre territoire. Il nous semble primordial de créer des occasions pour continuer de renforcer nos liens avec cet écosystème, qui a tant à nous apporter et pour ne pas créer chez eux un sentiment d’oubli ou de frustration, alors qu’ils étaient, eux aussi, mobilisés à nos côtés. Il va falloir se réinventer, en assouplissant, dans la mesure du possible, les modalités de collaboration, mais aussi en nous rappelant, tous, de la valeur que nous avons pu construire collectivement en nous associant.

Qu’a réellement changé la crise du covid pour l’immobilier de bureau ?

Avec l’essor du télétravail provoqué par le confinement, nombreuses sont les entreprises qui ont été tentées de réduire leurs coûts immobiliers à la faveur de la crise, et de faire de cette économie massive le point de départ d’un véritable changement de paradigme. C’est le cas par exemple du groupe PSA, qui a décidé non seulement de renforcer le travail à distance, mais également d’en faire la référence pour les activités non directement liées à la production. Résultat : un coup d’arrêt du marché de la location de bureaux (-65% par rapport à 2019) en région parisienne notamment, une zone géographique déjà durement touchée sur le plan de l’immobilier de bureau par les grèves des transports.

Sur le plan national, l’immobilier d’entreprise recule de -58% au deuxième trimestre 2020 (source: Immostat), un phénomène qui va de pair avec un taux de vacance de 5,5% sur la même période. A La Défense, certains grands groupes envisagent de délocaliser tout ou partie des fonctions siège en province, où les prix immobiliers sont moins élevés, tout en développant le recours au télétravail pour ne pas contraindre les salariés franciliens à la migration pendulaire. Si ce phénomène se développe, la demande de bureaux pourrait diminuer fortement, avec pour conséquence la baisse des prix immobiliers et des loyers dans les zones tendues : c’est ce qu’anticipe une étude du Fujitsu Research Institute, qui évalue à près de 40% les espaces de travail sous-exploités dans le secteur tertiaire avec, à terme, une réduction de 50% des besoins de surface pour les bureaux traditionnels d’ici à 2025.

 

Pour autant, est-ce que la crise sanitaire a réellement redonné du pouvoir de négociation aux salariés, en revalorisant l’expérience vécue sur le lieu de travail ? Lors des Rencontres Economiques d’Aix-en-Seine, début juillet, Méka Brunel, la patronne de Gecina, l’un des principaux propriétaires de bureaux en France, a estimé que les millenials, davantage en quête de sens que leurs aînés, choisissent davantage les entreprises avec lesquelles ils veulent s’engager en fonction de l’expérience qu’ils vivent sur leur lieu de travail, et que ce mode de raisonnement va être amené à se répandre avec les prises de conscience issues de la crise sanitaire. Mais avec l’explosion prévisible du taux de chômage, il n’est pas sûr que l’argument pèse réellement dans la balance au moment de signer un contrat d’embauche.

Et vous, accordez-vous une importance plus grande à la qualité de vie dans votre lieu de travail depuis la crise sanitaire ? Si vous êtes chef d’entreprise, avez-vous renoncé à votre bureau physique ?

Le « wake up call » tant attendu pour le monde de la mode ?

Durant la période de confinement, l’annonce de maisons de luxe comme Saint-Laurent et Givenchy de se retirer du calendrier officiel de la fashion week afin de « repenser leur approche au temps » et « instaurer leur propre calendrier » a secoué le monde de la mode. De même, la décision de Georgio Armani de ne pas faire de soldes cet été et de profiter de cette crise pour « ralentir et réaligner » la mode avec les saisons laisse penser que cette pandémie pourrait offrir à ce secteur un nouveau départ.

Entre opportunisme et réelle volonté de changement, il convient de s’interroger sur la capacité du monde de la mode à se réinventer, et sur celle des Français a changé leurs comportements quant aux achats de vêtements.

Si la crise du Covid-19 a mis un coup d’arrêt forcé au rythme effréné des collections et des défilés, les créateurs semblent avoir profité de cette période pour puiser matière à réflexion. Prendre plus de temps pour créer semble être une valeur partagée par la quasi-totalité d’entre eux, note le magazine Elle qui reconnaît la difficulté des maisons françaises à tenir le rythme annuel des « deux collections Haute Couture, deux pré-collections femme, deux collections de prêt-à-porter femme, une collection Croisière et deux collections homme ». Outre la rationalisation des rythmes de production, rendre la mode plus éco-responsable est le défi que se sont lancées des créatrices comme Stella MCCARTHNEY et Marine SERRE, prônant dans leur collection, le recyclage haut de gamme et l’économie circulaire.

Dans la fast fashion, la décision de marques comme Zara et H&M de réduire drastiquement leurs commandes de vêtements en provenance du Bengladesh, de Chine ou du Cambodge pour anticiper les baisses de ventes durant la période du Covid-19 a entraîné de grandes difficultés pour ces usines de textile et le mécontentement social des consommateurs. Ainsi, les défaillances internes de la fast fashion, plus visibles que jamais durant la crise, ont interrogé les consommateurs et renvoyé ces enseignes de fast fashion à leur responsabilité sociale et à leur mauvaise gestion des flux et des stocks.

D’après Novethic, on observe aujourd’hui que les marques durables sont celles qui ont le mieux résisté à la crise, encourageant l’industrie de la mode à parier davantage là-dessus, à l’image de Zalando qui vient d’annoncer vendre exclusivement des marques éco-responsables d’ici 2023. De même, le marché de la seconde main a connu un véritable boom durant le confinement, le nombre de membres de Vinted en France étant passé de « 11 millions début 2020 à 12 millions fin mai », relaie Le Figaro.

Et pourtant, les files d’attente dès le premier jour du déconfinement dans des boutiques de luxe et de fast fashion, les prix bradés pour écouler les stocks, l’impact croissant des influenceurs, des lives sales et les défilés digitaux semblent contrebalancer la tendance « économe ». Si les sondages comme celui d’Opinion Way indiquent que « 69 % des Français envisagent de consommer de façon différente et plus responsable », cela doit encore se traduire dans les faits. Comme l’explique Caroline DUBOIS, brand consultant diplômée de l’Institut Français de la Mode, la réinvention du secteur dépendra avant tout du consommateur. C’est seulement en renonçant aux achats impulsifs et aux produits à prix dérisoires que le système de la fast fashion deviendra obsolète. La question est donc de savoir si nous sommes prêts à « renoncer à nos tentations » et « à payer les choses à leur juste valeur, régis par les lois de travail française pour le Made in France ».

Et vous, êtes-vous prêts à acheter plus responsable, quitte à payer plus cher ?  Êtes-vous prêts à favoriser la qualité sur la quantité ?

Mathilde CALVEZ

« Emmanuel Macron doit surtout se retrouver »

Interview de Robert ZARADER pour le Dauphiné, propos recueillis par Francis BROCHET

L’arrivée de Jean Castex à la place d’Edouard Philippe marque-t-elle un vrai changement ?

« Oui… Trois scénarios étaient possibles. Le premier était de conserver Édouard Philippe et son équipe. Mais le président envisage d’infléchir, sinon de bouleverser sa stratégie politique avec un virage écologique, des finances publiques moins rigoristes et un engagement social plus marqué, qui n’étaient pas dans le logiciel d’Édouard Philippe.

Deuxième scénario, un gouvernement plus politique, avec des personnalités comme François Bayrou ou Richard Ferrand, mais les deux sont empêchés par des tracasseries judiciaires. Et personne n’a émergé à la République en Marche pour acquérir une stature de Premier ministre, ce qui est très préoccupant. »

 

Emmanuel Macron a donc opté pour le troisième scénario…

« Oui, pour un « technocrate de terroir », à la fois énarque, cour des comptes, maire de Prades et amateur de rugby… Emmanuel Macron a parfois des réflexes de banquier : vendre au plus haut et acheter au plus bas… »

 

Il a « vendu » Philippe au plus haut et « acheté » Castex au plus bas ?

« (Rires.) C’est un constat, pas un jugement !

François Mitterrand avait vendu Michel Rocard au plus haut, et l’Histoire lui a donné raison. »

 

Édouard Philippe et Jean Castex ont en commun d’être de droite…

« Comme l’électorat structurant d’Emmanuel Macron… Mais le plus marquant est qu’ils ne sont pas d’en Marche ! S’il tient deux ans, aucun Premier ministre du quinquennat n’aura était issu du parti du président, ce qui est inédit. À vouloir rejeter une certaine forme de politique, on a peut-être jeté le bébé avec l’eau du bain. L’important maintenant, est le positionnement de Jean Castex. Il doit être le Premier ministre, non pas le premier des ministres, être à Emmanuel Macron, ce que Didier Deschamps étais à Zinedine Zidane dans l’équipe de 1998 : pas le plus brillant ni le plus médiatique, mais le capitaine qui tient l’équipe. Maintenant, il faut attendre la composition de l’équipe, qui doit être très politique et jouer collectif. »

 

Emmanuel Macron promet de changer… Vous qui le connaissez bien, l’en croyez-vous capable ?

« Il parle de se réinventer, je crois qu’il doit surtout se retrouver. Comme ministre de l’Economie, il a été remarquablement présent dans la vie quotidienne des Français : magasins ouverts le dimanche, permis de conduire à la poste, cars Macron, etc. Il doit, lui ou son équipe, renouer avec cela. Son autre caractéristique, c’est la disruption, sa capacité à renverser la table… Il doit retrouver cette capacité à surprendre. »

Article sur ledauphine.com 

Déclaration finale de la jeunesse

Introduction par Robert Zarader

« Parler des jeunes, parler pour les jeunes, parler sans les jeunes, c’est trop souvent, aujourd’hui, ce qui se passe dans le débat public en France. Le Cercle des économistes a décidé de faire autrement en laissant le dernier mot à une déclaration finale de la jeunesse. Comme vous pouvez le constater, je ne fais pas partie de leur groupe, mais j’ai participé avec bonheur à leurs débats, leurs discordes, leurs propositions. En bref, leur engagement.

J’ai aussi observé la tonalité de leurs propos, une colère, juste et optimiste.

Une colère d’abord. C’est le pouvoir de la jeunesse. Parce que la colère et la résistance des jeunes fait avancer le monde. On le voit aujourd’hui sur l’environnement, on l’a vécu hier sur la société. Une colère juste. Dans tous les domaines que nous avons abordés, l’éducation, la formation et l’orientation, le travail et l’emploi, la culture, la démocratie, tous les diagnostics posés sur la place des jeunes sont sans appel. Les jeunesses sont archipélisées, ignorées, quelque fois même écartées d’emblée. Une colère, juste certes, mais une colère juste et optimiste. Parce que dans tous les propos, à tous les moments, avec des jeunes venant d’horizons très différents, on a trouvé des idées, des propositions, des actions, de la volonté, et surtout beaucoup de lucidité.

Des non qualifiés aux plus diplômés, des urbains aux ruraux, des villes aux banlieues, c’est une jeunesse à qui on ne peut se contenter d’assener des chiffres qui font peur : 900.000 d’entre eux seront bientôt en grande difficulté selon le Président de la République !

Agir et agir vite contre ces prédictions jugées inéluctables, c’est la volonté partagée par tous les intervenants réunis autour de Jean Hervé Lorenzi durant ces 3 jours d’Aix en Seine.

Il y a eu des chiffres, des politiques, des projets mais je voudrais terminer par un peu de poésie et partager avec vous, jeunes et moins jeunes, ces vers de René Char :

« Impose ta chance
Serre ton bonheur
Et va vers ton risque
A te regarder, ils s’habitueront. »

Faites-le, faisons-le collectivement ! »

Pour lire la Déclaration finale de la jeunesse dans son intégralité c’est ICI

Pour voir le replay de la lecture en direct de la maison de la radio c’est ICI

L’économie du partage à l’épreuve des gestes barrières

Souvenez-vous ! C’était avant que la pandémie de COVID-19 ne frappe : l’actualité n’était alors pas consacrée à la maladie mais au désordre lié à l’arrivée des trottinettes électriques en libre-service dans nos villes ; certaines, à l’image de Montréal, l’avaient même banni.

Symbole de l’économie du partage, elles étaient accusées de « coloniser » les trottoirs de nos villes à l’image de cette nouvelle économie, celle du partage, qui prenait une place grandissante dans nos vies ; Airbnb pour nos week-ends, pour nos vacances ; Uber pour nous mouvoir dans la ville ; etc.

Ainsi, les sociétés de l’économie du partage devaient, selon les projections, transformer des secteurs économiques entiers et notamment les industries comme le transport, le tourisme et même le prêt-à-porter. Les économistes prédisaient même que l’économie du partage générerait 335 milliards de recettes d’ici 2025.

C’était avant le coronavirus.

Aujourd’hui, Uber a indiqué dans son rapport trimestriel avoir perdu près de 3 milliards de dollars et que ses réservations avaient baissé de près de 80 % en avril, l’obligeant à licencier 14 % de son personnel. Et les perspectives ne sont pas réjouissantes pour la plateforme : selon un sondage IBM, plus de la moitié des personnes utilisant les applications de partage de véhicules envisageaient de réduire leur recours à ces services, voire de l’arrêter complètement.

Avec l’effondrement de l’industrie du voyage, la plateforme de location de logements Airbnb, elle, a licencié 25 % de ses employés. Toutefois, le groupe tente de se rassurer (et de rassurer) en mettant en avant la « relation de confiance avec ses utilisateurs tissée depuis de longues années » et la mise en place d’un protocole sanitaire strict.

Les défis sont en effet nombreux pour les acteurs de l’économie du partage.

L’urbanisation, la densification et les comportements spécifiques des consommateurs liés à cela sont des facteurs-clés du développement de l’économie du partage. Mais aujourd’hui, des mutations profondes se font jour et nous pouvons citer quelques exemples :

 

  • Moins de transports en commun mais plus de vélo, plus de trottinette. Toutefois, la pandémie rend plutôt enclin le consommateur à acheter (les ventes ont explosé) son propre vélo, sa propre trottinette, plutôt que d’utiliser les vélos/trottinettes en libreservice – sauf à être armé de lingettes désinfectantes ;
  • En outre, les utilisateurs de VTC vont continuer à être réticents à monter dans une voiture avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, de crainte d’être infectés.

 

Comme de nombreux secteurs, l’économie du partage basée sur une notion, celle du partage, qui peut effrayer à l’heure d’une pandémie se doit de restaurer la confiance pour retrouver ses clients. Cela est d’autant plus compliqué que dans tous les cas, l’utilisateur devra aussi faire confiance…à chaque personne ayant occupé le siège de voiture, la trottinette, le vélo, l’appartement avant lui.

Aussi, l’achat de biens propres va continuer de se développer. Drôle de paradoxe alors que le consumérisme est de plus en plus critiqué.

Benjamin BUFFAULT

 

Quels sont les secteurs qui recrutent le plus et le moins après le déconfinement ?

Un mois et demi après le déconfinement, les chiffres de l’emploi ne reprennent que lentement. Une étude de la branche smart data du groupe d’intérim Adecco montre notamment que la France revient péniblement à son niveau de recrutement d’avant-crise, avec des offres en hausse de 10% entre le début et la fin du mois de juin. À quoi ressemble le recrutement post-covid ?

Selon le Ministère du Travail, le volume d’offres actuellement publié sur les 15 sites d’offres d’emploi les plus consultés en France, n’atteint que 75% de son niveau normal. Certains secteurs voient leur nombre d’offres d’emploi se maintenir et parfois même augmenter. Contraintes sanitaires obligent, le confinement a vu s’accroître la part d’emploi dans le secteur de la santé (+9% des demandes de recrutement selon une étude du groupe Randstad) et de l’aide à la personne, ainsi que dans la logistique, fortement influencée par l’explosion du e-commerce, puis dans une moindre mesure mais de manière non négligeable, la chaîne agro-alimentaire, le commerce alimentaire et les transports, et enfin l’informatique (source : DARES, « Situation sur le marché du travail durant la crise sanitaire », 14 avril 2020)

Un mois après le déconfinement, quels sont les secteurs à la peine ? Les recrutements dans la restauration (baisse de 61% des offres d’emploi selon Randstad SmartData), l’industrie aéronautique (-65% des livraisons d’avion Airbus et Boeing en 2020 selon le cabinet AlixPartners) et la location de voitures restent très faibles, en miroir des secteurs les plus touchés par la crise que sont le tourisme, les entreprises de transport et le secteur automobile. Enfin, dans le secteur manufacturier, le niveau de recrutement actuel ne dépasse pas la moitié de celui d’avant la crise.

À l’inverse, Pôle emploi note une hausse des offres d’emplois dans le secteur de l’agriculture, l’audit et les métiers financiers avec une augmentation moyenne de 15% des offres d’emploi (source: Pôle Emploi), ainsi que dans la vente et l’éducation, dont le niveau d’activité reprend. Enfin, les métiers du nettoyage, de l’hygiène et de la propreté connaissent une reprise temporaire, en lien avec les exigences de désinfection sanitaire post-déconfinement et les nouveaux protocoles sanitaires dans le secteurs privé et public.

Et vous, votre emploi fait-il partie des métiers où le niveau d’activité reprend au niveau d’avant-crise ?Avez-vous connu une baisse ou une hausse d’activité après le déconfinement ?

Raphaëlle COLOGON

Le nouvel écologisme municipal

2020 ou l’odyssée des Verts dans l’espace métropolitain : en s’imposant dans une trentaine de villes (alors qu’ils n’en dirigeaient qu’une jusqu’à présent, Grenoble), dont 7 de plus de 100 000 habitants (Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Tours, Besançon, Annecy, Grenoble), les « hommes (et femmes !) verts » ont conquis les métropoles et s’imposent comme les grands gagnants du scrutin. Associés à l’exécutif parisien, et peut-être à l’exécutif marseillais (la coalition du printemps marseillais l’a emporté en voix mais ne dispose en siège que d’une majorité relative l’obligeant à passer des alliances d’ici l’élection du maire le 3 juillet), les Verts pourraient donc se trouver en charge de l’administration des trois plus grandes villes françaises. Jamais un parti au si faible ancrage local n’avait conquis autant de villes lors d’un scrutin municipal : aux villes de plus de 100 000 habitants s’ajoutent Poitiers et Colombes comme belles prises de guerre. Ces succès sont la traduction politique et électorale d’un basculement d’opinion, accéléré par la crise du Covid-19. Pour la première fois en effet, une majorité absolue de Français estime aujourd’hui que « le capitalisme apporte plus de mal que de bien » (baromètre Edelman, novembre 2019) et que « la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas compatible avec le système capitaliste » (BVA, juin 2020). Dans, et depuis la crise, la relocalisation d’activités, les circuits courts, la préservation de la biodiversité, l’urgence climatique sont devenus des enjeux encore plus cruciaux, encore plus saillants aux yeux de l’opinion. Selon une enquête réalisée par l’IFOP pour Equancy&Co en mai 2020, 71% des Français déclarent par exemple que la crise sanitaire va les inciter à acheter plus de produits locaux, « quitte à les payer 10% ou 15% plus chers ». Dans une interview au Monde, le politologue Jérôme Fourquet met l’accent sur la crise sanitaire comme accélérateur de tendances : « la grille de lecture de l’épidémie s’est faite autour de l’écologie, avec des questionnements autour de nos modes de vie et de consommations qui mettent à rude épreuve nos écosystèmes. Le confinement a été un accélérateur, les gens demandent du localisme, une baisse de la consommation frénétique. La période a renforcé les thèmes d’EELV ». Les enquêtes d’opinion comme les propositions fortes de la convention citoyenne pour le climat montraient la préoccupation grandissante de l’opinion pour l’environnement et l’écologie, la bascule historique de plusieurs grandes métropoles la confirme.

Au sein de la gauche, le PS peut être considéré comme le second gagnant du scrutin. Laminé aux dernières élections nationales (présidentielle, législatives, européennes), le parti se refait une (petite) santé dans ces élections locales, grâce à ses maires sortants. Il conserve ses principaux bastions (Paris, Nantes, Rennes, Clermont-Ferrand, Lille d’extrême justesse) et trouve même quelques conquêtes inespérées, sur la droite à Nancy, Bourges et Laval, sur la gauche à Montpellier (face au maire sortant divers gauche Philippe Saurel) et à Saint-Denis (face au maire sortant PC). Il perd toutefois Strasbourg, Besançon et Metz, trois villes où le maire sortant ne se représentait pas. Si le PS a tenu bon, le PC, lui, sort vaincu de ces élections. Symbole d’un changement d’époque, l’écologisme municipal naît au moment où s’éteint doucement le communisme municipal. Le parti perd sa plus grande ville, Saint-Denis, et des villes symboles comme Aubervilliers ou Arles.

Alors que le scrutin a été plutôt favorable à la gauche, particulièrement lorsqu’elle a su s’unir, LaREM apparaît comme la grande perdante, l’arbre havrais ne pouvant masquer la forêt. Le parti présidentiel ne remporte aucune grande ville en son nom. Les élections qui paraissaient il y a encore un an « imperdables » à Paris et à Lyon ont été perdues, et bien perdues. Pire, à Strasbourg ou à Bordeaux, l’électorat macroniste urbain ne semble pas avoir suivi les stratégies d’alliance de second tour avec LR. Dans ces deux villes en effet, alors que l’addition des voix de premier tour entre LREM et LR étaient nettement supérieure au total de la gauche unie, les candidats LR/LaREM ont été défaits. Comme un pied de nez d’un électorat en même temps soutien du président et sensible à l’urgence écologique.

LR s’en tire bien mieux que LaREM mais du fait de défaites à fort retentissement politique et médiatique, ne peut clairement revendiquer un succès. Certes, le parti a conservé la très grande majorité de ses villes de plus de 10 000 habitants et y conserve sa large suprématie. Certes, LR peut revendiquer quelques belles conquêtes, comme Metz, Orléans, Biarritz, Lorient ou Montélimar. Mais la perte probable de Marseille, dirigée depuis 25 ans, celles certaines de Bordeaux (dirigée par la droite républicaine depuis 1945), de Nancy (dirigée par la droite républicaine depuis 75 ans) ou de Perpignan viennent inévitablement obscurcir le bilan. LR ne dirige ainsi plus aujourd’hui que deux des 10 premières villes française (Nice et Toulouse), contre 4 précédemment.

Le RN gérera une grosse douzaine de villes à l’issue de ses élections, contre 9 précédemment. Il peut se targuer d’un succès de prestige, grâce à la prise de Perpignan. C’est la première conquête d’une ville de plus de 100 000 habitants depuis Toulon en 1995. Et une victoire symbolique, sur laquelle le parti tentera de capitaliser, sur le « front républicain ». Il remporte également Bruay-la-Bussière (22 000 habitants) et Moissac (12 500 habitants) et conserve ses principales cités (Béziers, Fréjus, Hénin-Beaumont…). Si le scrutin ne montre aucune dynamique marquée en sa faveur, le RN n’en sort pas affaibli grâce à la conquête de Perpignan et consolide même légèrement son ancrage local.

Enfin, on retiendra de ces élections municipales le record historique d’abstention, à 60%, soit 20 points de plus que le pire score enregistré jusque là. Ce record est pour moitié conjoncturel : près d’un abstentionniste sur deux, dans une enquête Ipsos réalisée le jour du vote, motive son comportement par la peur du virus. Les nouvelles pas très rassurantes venues d’Europe et des Etats-Unis dans les jours précédant le scrutin et le « trauma » du premier tour (85% des Français interrogés pendant le confinement considéraient que le premier tour n’aurait pas du avoir lieu) ont à l’évidence pesé sur les comportements électoraux. L’autre moitié de l’abstention reste plus structurelle et liée à la profonde défiance à l’égard du politique d’une partie de l’opinion.

Triomphe d’EELV, « divine surprise » pour le PS, bonne résistance territoriale de LR malgré quelques défaites emblématiques, débâcle de LaREM, faible score national du RN malgré quelques succès de prestiges : les enseignements des municipales sont clairs mais ne peuvent pas, pour autant, être projetés mécaniquement sur le plan national. D’abord en raison de l’importance de l’abstention : plus d’un Français sur deux n’a pas voté lors de ces élections. Ensuite parce que ces élections, à la campagne peu nationalisée, restent essentiellement et éminemment locales. En tirer des enseignements pour la prochaine présidentielle serait donc fort risqué, et sans doute erroné. La meilleure preuve en est un sondage d’intentions de vote présidentielles réalisé par l’IFOP à quelques jours du second tour : Emmanuel Macron et Marine Le Pen y arrivent très largement en tête du premier tour, avec, selon les hypothèses, entre 26% et 28% des intentions de vote, quand les candidats de droite, quels qu’ils soient, (François Baroin ou Xavier Bertrand) plafonnent à 12% et ceux de gauche sont laminés : 11% pour Jean-Luc Mélenchon, 8% pour Yannick Jadot, 3% pour Olivier Faure.

Samuel JEQUIER

Vaccins : l’exception française à l’épreuve du coronavirus

Alors que le monde entier s’attèle à la recherche d’un vaccin contre le coronavirus, les Français pourraient, à l’inverse des autres pays se détourner de ce précieux « sésame ». En effet, la France terre de recherches et d’excellences scientifiques, est également, selon une étude menée par l’institut de sondage Gallup en 2019[1], la championne mondiale du scepticisme en matière de vaccination. Dans le détail, un Français sur trois pense que les vaccins ne sont pas sûrs, et 19% d’entre eux considèrent même qu’ils sont inutiles. Ces chiffres préoccupants laissent entrevoir l’émergence d’un débat sur la nécessité ou non de vacciner la population française contre le Covid-19. L’étude publiée fin mai dans « The Lancet » concernant les projets de vaccination des Français vis-à-vis d’un vaccin contre le coronavirus confirme cette tendance : 1 Français sur 4 déclare qu’il ne souhaite pas se faire vacciner.

Depuis quelques années, la relation des Français vis-à-vis des vaccins est houleuse. Grippe H1N1, papillomavirus, vaccins contre la grippe saisonnière… nombreux sont les vaccins qui restent boudés par la population (sans compter les suspicions autour de la présence de sels d’aluminium dans les vaccins obligatoires et les maladies qu’ils entraîneraient). Au-delà de l’opinion personnelle de chacun, il est fort à parier que le sujet éminemment politique de la vaccination (comme en attestent les critiques qui avaient entouré la commande de stocks massifs de vaccins contre la grippe H1N1) pourrait polariser le débat autour de l’interventionnisme étatique dans les programmes de vaccination et plus largement dans les libertés individuelles. En effet, quel choix fera le gouvernement ? Obligera-t-il la vaccination ou, laissera-t-il le choix à l’individu au risque qu’un très faible nombre de la population française accepte de se faire vacciner ? Pour rappel, la vaccination contre la grippe H1N1 n’avait mobilisé que 8% des Français. Même si la situation épidémique actuelle laisse supposer que ce chiffre pourra être plus élevé dans le cas du Covid-19, rien n’assure qu’il passera la barre des 60%, seuil essentiel à l’immunité collective.

Pour éviter cet échec, il est probable que le gouvernement rende la vaccination contre le coronavirus obligatoire. Si cette décision semble respecter l’avis majoritaire des Français, elle serait contraire au droit européen. En effet, depuis 2002 et son célèbre arrêt Salvetti C/Italie[2], la CEDH interdit aux Etats membres à rendre la vaccination obligatoire. La Cour justifie cette interdiction en affirmant qu’en « tant que traitement médical non volontaire, la vaccination obligatoire constitue une ingérence dans le droit au respect de la vie privée, garanti par l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales ». Cette interdiction de la CEDH, très largement outrepassée en France, pourrait compliquer la donne pour le gouvernement français.

Ces quelques éléments laissent entrevoir l’émergence d’un débat en France sur la vaccination contre le Covid-19. Toutes ces réflexions doivent néanmoins ne pas faire oublier, que finalement, les Français seront les « faiseurs de rois », et eux seuls feront de la future campagne de vaccination contre le Coronavirus un succès ou non.

[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/19/les-francais-sont-les-plus-sceptiques-face-aux-vaccins-selon-une-enquete-mondiale_5478259_3224.html
[2] CEDH 9 juill. 2002, Salvetti c.Italie , req. n° 42197/98

Maxence LEPINOY

 

Second tour des municipales : perspective(s) et prospective(s)

Les municipales de 2020 resteront comme une élection particulièrement singulière dans l’histoire électorale. Singulière par l’effondrement de la participation lors du premier tour en raison de la peur du virus ; singulière parce jamais trois mois ne s’étaient écoulés entre deux tours d’une élection. Pour la première fois, les électeurs du second tour voteront avec une mémoire estompée du premier.

Ce contexte particulièrement inédit rend les pronostics électoraux sans doute encore plus incertains qu’habituellement. A trois jours du second tour, la participation reste très difficile à estimer tant elle est indexée sur une perception évolutive du virus. La progression du R0 dans quelques régions, le reconfinement de certains cantons en Allemagne sont autant d’éléments qui pourraient participer au retour de la peur et faire à nouveau déserter une large partie de l’électorat… A l’inverse, si les nouvelles sont perçues comme plutôt rassurantes, un petit sursaut par rapport au premier tour pourrait alors être possible… Cette participation, et tout particulièrement la mobilisation différentielle entre catégories d’âge, constitue une variable déterminante de l’élection. Quelques exemples : Edouard Philippe au Havre, Jean-Luc Moudenc à Toulouse, Gérard Collomb à Lyon sont très nettement battus par les listes de gauche sur le segment des moins de 50 ans mais l’emportent à l’inverse massivement chez les plus de 65 ans…On voit bien alors comment la sur-mobilisation d’une catégorie par rapport à l’autre peut changer le cours du scrutin.

Les incertitudes sont donc réelles et nombreuses. Pour autant, et malgré elles, se dégagent quand même quelques tendances d’interprétation pour ce second tour. L’ensemble des sondages réalisés depuis début juin dans une dizaine de grandes villes montre que généralement le rapport de force de premier tour se retrouve dans les intentions de vote de second. Ce qui permet, parti par parti, d’esquisser ce que pourrait être les grands enseignements du scrutin :

1) Le scrutin municipal devrait être une défaite sévère pour le parti présidentiel, qui ne peut espérer conquérir que Strasbourg, grâce à l’alliance avec LR et aux divisions de la gauche, mais qui est en passe de perdre deux villes qui paraissaient « imperdables », au vu des résultats de l’élection présidentielle et des élections européennes, Paris et Lyon.

2) Si la droite républicaine va conserver la très grande majorité de ses grandes et moyennes villes, elle est toutefois en difficultés à Marseille, à Toulouse, à Nancy et à Chambéry. La perte de Marseille, après 25 ans de règne sans partage, constituerait évidemment un revers d’ampleur. La droite devrait sauver Bordeaux, en partie grâce au maintien de Philippe Poutou et de ses 11% au second tour, et ne peut espérer au sein de villes de plus de 100 000 habitants qu’un gain, celui de Metz.

3) Ces élections pourraient constituer une forme de « divine surprise » pour la gauche, avec des résultats meilleurs qu’escomptés. Cela se jouera à quelques villes (Lyon, Toulouse, Marseille…) mais la prise d’au moins l’une d’entre elles sera perçu comme un succès pour une gauche et un encouragement à son unité. Le PS pourrait ainsi se refaire une (petite) santé, d’abord en conservant ses métropoles (Paris, Nantes, Rennes, seule Lille paraissant incertaine du fait de la concurrence des écologistes…), ensuite en reconquérant en son nom d’autres, sur la droite (Nancy) ou sur la gauche (Saint-Denis pourrait être reprise au PC, Montpellier au DVG Philippe Saurel).

4) Les plus grands gagnants devraient bien entendu être les écologistes qui pourraient ajouter Lyon, Marseille, Besançon et Toulouse à Grenoble dans leur escarcelle des villes de plus de 100 000 habitants. Un grand chelem dans toutes ces cités serait vu comme un énorme succès mais la prise d’une seule de ces villes, 2ème, 3ème et 4ème de France, suffira à faire de ces élections une réussite pour EELV. Une forme «  d’écologisme municipal » pourrait ainsi naître à cette occasion, nourri et porté par un basculement d’opinion puissant (en témoignent toutes les enquêtes d’opinion comme les propositions de la convention citoyenne sur le climat….au moment où disparaît quasiment le communisme municipal. Si le PC a réussi à conserver Montreuil au premier tour, il devrait perdre sa deuxième ville de plus de 100 000 habitants, les sondages le donnant nettement battu à Saint-Denis, par le PS.

5) Enfin, la réussite ou l’échec du RN se jouera quasi-exclusivement à Perpignan. Si le RN a réussi à conserver la quasi-totalité de ses villes gagnées en 2014, s’il peut espérer quelques conquêtes mineures de petites ou moyennes villes dans le Nord, le Gard ou le Vaucluse, c’est bien dans son duel perpignanais avec le maire LR que se jouera l’interprétation de son élection. Une victoire offrirait une ville de plus de 100 000 habitants et une défaite du Front Républicain, sur lesquelles le RN pourrait facilement capitaliser. A l’inverse, une défaite soulignerait une nouvelle fois le plafond de verre du second tour et laisserait le RN avec un maigre bilan de conquêtes.

Samuel JEQUIER

Les nouvelles commodités

Jusqu’ici, et de manière majoritaire,  l’on cherchait à tout raccourcir, tout alléger, tout simplifier, en quelque sorte à tout désépaissir… Objectif : gagner du temps dans les transports, alléger (radicalement) notre assiette (ou du moins nous y incite-t-on),  se faire livrer courses en tout genre, passer fébrilement de la 3 à la 4G (voire bientôt la 5G)… Cette obsession du toujours plus simple, plus rapide, plus accessible, certains l’ont théorisée dans l’idée de l’installation progressive d’une nouvelle société, la société de la commodité.

Un objet iconique la représente en particulier et marque la rupture : l’invention du walkman ! Car « si la première révolution de la commodité promettait de vous faciliter la vie et le travail, la seconde vous promettait de vous faciliter la possibilité d’être soi. Les nouvelles technologies étaient des catalyseurs de l’individualité. Ils ont conféré une efficacité à l’expression de soi. » C’est ce que croit notamment un juriste américain, Tim Wu   que Le Monde citait il y a deux ans dans un article évoquant la tyrannie de la commodité

Puis, poursuivait-il, la commodité, « comme libération »,  « s’est enivrée de science-fiction, nous montrant que dans le futur, la vie serait encore, toujours, plus commode. » En quelque sorte, le progrès sans fin était à portée de main, à portée de clic. La commodité l’a emportée progressivement sur l’effort. Chacun y a consenti. Mais comme le souligne si bien Tim Wu « monter une montagne est bien différent de prendre la télécabine jusqu’au sommet, même si vous vous retrouvez au même endroit. »

Puis, en plein confinement, la télécabine a presque disparu ! Oui, il y a bien eu des livraisons à domicile, et même très nombreuses, oui on a usé et abusé de Netflix et consort, oui on a fait de Zoom, de Teams et des réseaux sociaux notre quotidien. Notre société de la commodité n’est pas tombée brutalement dans le vide… Mais l’inconfort est quand même entré en résistance ! Alors que la vitesse l’emportait, on a dû ralentir. Impossibilité de sortir à notre guise, obligation de faire la queue à peu près partout, difficulté à trouver les produits exactement désirés, séances de sport à heures fixes et à périmètre imposé… L’épaisseur des jours l’a emporté sur les commodités habituelles.

Alors qu’en restera-t-il au bout du bout… Retrouvons-nous un peu de goût pour l’effort ?

Dans un récent sondage Equancy&co mené en partenariat avec l’IFOP en mai 2020,  on discerne un héritage positif du confinement : 58 % des Français déclarent en effet avoir vécu pendant le confinement des « choses positives qu’ils ne faisaient pas auparavant » et qu’ils aimeraient conserver dans leur quotidien au sein des mois et années qui viennent. Le surcroît de temps pour des activités manuelles (cuisiner, jardiner, bricoler (57 % des citations)), pour s’occuper de son conjoint et de ses enfants (45 %) et de soi (42 %) constituent les principaux éléments des choses positives du confinement. Le confinement ne semble pas avoir créé chez les Français d’importantes frustrations consommatrices, ni, en conséquence, une envie frénétique de « se rattraper » dans l’après : seuls 7% des Français déclarent aujourd’hui qu’ils ont envie de plus consommer. Le sondage révèle également que près d’un tiers des Français (31%) exprime un désir fort de changement de son quotidien.

Cela signifierait-il que l’inconfortable produirait finalement quelques effets aussi surprenants qu’ils sont utiles. Une affaire à suivre !

Raphaëlle GINIES

La participation, grande inconnue du second tour

Percutée de plein fouet par la crise sanitaire et la crainte du Covid-19, la participation au premier tour des élections municipales a été faible (44,6%), et de 20 points inférieurs à celle de 2014, et aux estimations des instituts de sondage avant que la crise sanitaire ne prenne de l’ampleur. Cela correspond à peu près à une abstention supplémentaire de plus de 9 millions de Français le 15 mars dernier. Cette faiblesse de la participation a été plus accentuée encore au sein des grandes métropoles (42,3% à Paris, 39% à Lyon,33% à Marseille, 28,5% à Nice, 36,6% à Toulouse, 36,9% à Bordeaux, 34,4% à Strasbourg, 32,6% à Lille, 38,7% à Nantes, 34,6% à Montpellier…), où se jouent souvent les seconds tours les plus serrés.

 

C’est logiquement l’électorat senior, plus sensible à la peur du virus, qui s’est le moins mobilisé. Cette participation différentielle entre sous-groupes sociaux a eu un impact sur le scrutin, pénalisant les listes LR et LaREM auxquelles cet électorat est le plus attaché et contribuant ainsi à amplifier les très bons résultats des listes écologistes, plutôt choisies par les moins de 50 ans. A Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, les candidats LR et/ou LaREM ont sans doute fait moins bien que ce qu’ils auraient fait avec une participation de 15 ou 20 points supérieure. La participation du second tour sera donc dans nombre de villes décisive alors qu’elle reste évidemment très corrélée à la situation sanitaire, difficilement prévisible. Si les Français ont la perception que la crise est derrière nous et que le virus est quasi-éteint, alors il est sans doute possible de tabler sur une hausse sensible de la participation par rapport au premier tour, et donc une éventuelle redistribution des cartes par rapport au premier tour. En revanche, si le virus reste perçu comme une menace, et si la crainte pour soi et ses proches demeure, la participation ne devrait pas être beaucoup plus élevée qu’au premier tour. Cela est d’autant plus vrai que, pendant le confinement, les enquêtes d’opinion ont montré que 85% des Français considéraient la tenue du premier tour comme une erreur.

 

Cette incertitude rend les pronostics très difficiles. Traditionnellement, la participation évolue peu entre les deux tours d’une semaine à l’autre et la projection des résultats de premier tour permet quasi-mathématiquement d’envisager ceux du second. Ce n’est donc pas le cas pour les élections municipales de 2020. La participation reste une variable indéchiffrable en raison de sa corrélation avec la situation sanitaire. Le fait que plus de trois mois se soient écoulés entre les deux tours est également une variable inédite dans ce type de scrutin. Un temps long qui a bien évidemment pu défavoriser certains candidats (on pense par exemple à Agnès BUZYN à Paris) ou en avantager d’autres.

 

Par ailleurs, ce temps a également mis comme enjeu saillant du second tour pour les maires sortants leur gestion de la crise, un enjeu inexistant dans les choix électoraux du premier tour. Compte tenu de ce délai inhabituel entre les deux tours, d’une mémoire du premier tour qui a pu s’estomper, de ce contexte de crise sanitaire qui a pu modifier les représentations et les opinions ou encore des incertitudes sur le niveau de participation, la lecture des résultats du premier tour pourrait être bien moins prédictive que d’habitude pour les résultats du second. Toute la question est de savoir si, et jusqu’à quel point, les cartes de la mécanique électorale pourraient être rebattues.

Samuel JEQUIER

Pour aller plus loin, Equancy&Co vous propose d’établir un état des lieux complet à trois jours du scrutin (tendances, analyses et pronostics ville par ville…) en compagnie de Robert Zarader, président d’Equancy&Co et Samuel Jequier, politologue et sociologue.

Le webinar aura lieu le jeudi 25 juin de 8h30 à 9h30
Pour vous inscrire, c’est ici :

Enquête IFOP/Equancy&co : les « bonnes résolutions » des français pour l’après

Le confinement a constitué une expérience hors-norme, inédite, collectivement, pour la société, et individuellement, pour chacune et chacun d’entre nous. Comment les Français ont-ils vécu ce quotidien confiné par rapport à leur quotidien « d’avant » ? Quels ont été leurs principaux manques et frustrations ? Quelles bonnes résolutions ont-ils prises pour le quotidien « d’après » ? C’est pour répondre à ces interrogations, qui traversent l’ensemble de la société et chaque individu, qu’Equancy&Co publie aujourd’hui les résultats exclusifs d’une enquête nationale réalisée en partenariat avec l’IFOP[1].

Le confinement, une expérience individuelle majoritairement « non négative »

Une résilience individuelle plus forte que les déterminants sociaux

Expérience subie et contraignante, le quotidien confiné n’a pourtant pas été vécu comme une expérience dégradée par une majorité de Français. 20% des Français ont ainsi davantage apprécié leur quotidien pendant le confinement qu’avant alors que 38% l’ont à l’inverse moins apprécié, 42% ne l’ayant « ni plus, ni moins apprécié ». Si l’on a beaucoup dit et écrit, à juste titre, que les inégalités sociales étaient fortes dans les expériences de confinement, le sondage montre toutefois qu’elles ne se retrouvent pas dans le ressenti des Français. On n’observe aucun clivage de classe : les catégories supérieures (37%) sont quasiment aussi nombreuses que les classes populaires (40%) à déclarer avoir moins apprécié leur quotidien confiné. Appréhendée de façon individuelle, la perception de « son » quotidien confiné n’obéit à aucun déterminant social : il y a une forme de résilience individuelle qui surpasse les déterminismes collectifs. Le lieu de résidence est légèrement plus discriminant dans le ressenti du quotidien confiné. Si le ressenti négatif n’est pas plus fort chez les urbains de province (37%) que chez les ruraux (34%), il est en revanche plus prégnant, tout en demeurant minoritaire, au sein des habitants de l’agglomération parisienne (46%).

Du positif à tirer du quotidien confine pour une majorité de français

En deuxième grand enseignement, retenons que l’opinion publique considère qu’il peut y avoir un héritage positif du confinement.58% des Français déclarent en effet avoir vécu pendant le confinement des « choses positives qu’ils ne faisaient pas auparavant » et qu’ils aimeraient conserver au sein des mois et années qui viennent. Le surcroît de temps pour des activités manuelles (cuisiner, jardiner, bricoler – 57% des citations), pour s’occuper de son conjoint et de ses enfants (45%) et de soi (42%) constituent les principaux éléments positif vécus du confinement.

La perception d’un héritage positif à conserver s’impose nettement, de façon quasi-équivalente au sein des catégories supérieures (67%) et populaires (65%). L’âge et le lieu de résidence sont en revanche plus discriminants : les plus de 65 ans, sans doute en raison de l’inquiétude pour soi et du manque de sociabilité, considèrent très majoritairement (72%) qu’il n’y a rien de positif à tirer de l’expérience confinée et les habitants des territoires ruraux (47%), sans doute parce que leur quotidien a été moins chamboulé, sont moins nombreux que les urbains de province (58%) et les habitants de l’agglomération parisienne (70%) à voir du positif dans l’expérience de leur confinement.

Le paradis, c’est les autres ?

Interrogés en question ouverte (avec des réponses totalement libres donc) sur ce qui leur a le plus manqué au sein de leur quotidien durant le confinement, les Français expriment une perception largement partagée et clairement dominante, structurée autour du manque des Autres, des proches, des amis, des interaction sociales, dans le cadre privé comme dans le cadre professionnel…40% citent ainsi ne pas voir ses amis, ses proches, sa famille, ses collègues comme le principal manque durant le confinement alors que 23% mentionnent le manque de « collectif » et de sorties dans des lieux publics (bars, restaurants, cinémas, concerts, shopping, sports…). Au total, ce sont donc près des deux tiers des Français (63%) qui se réunissent spontanément autour de l’absence de sociabilité et de l’Autre comme frustration première du confinement. On trouve ensuite quasiment à part égale deux attitudes plus polarisées et diamétralement opposées : 16%, d’un côté, considèrent que le confinement n’a créé pour eux ni manque, ni frustration alors que 15% de l’autre le voient principalement comme une privation de mouvement et une atteinte à leur liberté individuelle. 11% citent le manque de nature, de balades, de promenades au grand air comme leur manque principal de l’expérience confinée. Enfin, seuls 6% pointent le « travail » comme principal manque, bien plus sous la forme du manque des collègues que du manque de l’activité en elle-même.

Quelles « bonnes résolutions » pour l’après ?

Plus de « care » et de « local »

Un peu comme un 1er janvier, le temps de la crise et du confinement a été celui de la prise de résolutions. L’étude permet d’en dresser une hiérarchie précise, avec à son sommet, la résolution d’être plus attentif à l’égard ses proches, plus bienveillant à l’égard des autres, et plus « local » dans ses pratiques. L’attention aux Autres et l’aspiration au local s’imposent donc comme les grandes tendances post-confinement. Des aspirations qui préexistaient à la crise mais que cette dernière a renforcées et élargies. Ainsi, à l’issue de la crise et du confinement :

  • 89% des Français déclarent qu’ils vont être plus attentifs à leur proches et 76% qu’ils vont essayer d’être plus bienveillants à l’égard des Autres dans la société.
  • 76% qu’ils vont désormais passer leurs vacances en France plutôt qu’à l’étranger et 55% qu’ils prendront moins l’avion.
  • 71% qu’ils vont consommer plus de produits locaux et made in France, quitte même à les payer un peu plus chers.

Si le fait d’acheter plus de produits bio (44%), de pratiquer plus régulièrement le télétravail (39%) ou de déménager (18%) sont moins cités, ils rassemblent toutefois des proportions non négligeables de Français. On notera par exemple qu’un quart des Franciliens fait part de son envie de déménager, un chiffre important et nettement supérieur à celui des Provinciaux (16%) et des habitants de commune rurale (7%).

Une envie de « déconsommer » qui séduit un quart des français

Le confinement ne semble pas avoir créé chez les Français d’importante frustration consommatrice, ni, en conséquence, une envie frénétique de « se rattraper » dans l’après : seuls 7% des Français déclarent aujourd’hui qu’ils ont envie de plus consommer. Les 18-24 ans (24%) sont la seule catégorie où une part importante exprime son désir de consommer plus. L’envie de « déconsommer » est plus forte mais demeure minoritaire : 26% des Français disent avoir envie de moins consommer. Le consommer « ni plus, ni moins », reste largement majoritaire, réunissant 67% des Français. Le monde d’après ne sera donc pas celui de la déconsommation, même si la crise a sans doute nourri et quelque peu élargi cette aspiration.

Changer de quotidien a l’issue de la crise ? De « oui, beaucoup » a « oui, un peu », le desir est majoritaire mais gradue

La crise et le confinement ont créé chez les Français un désir gradué de changement de leur quotidien : 9% ont une aspiration radicale et avouent que la crise leur a donné envie de « vraiment changer de vie » et 22% expriment l’envie de « modifier pas mal d’aspects de leur vie quotidienne ». Au total, si l’on cumule ces deux attitudes, près d’un tiers des Français (31%) exprime un désir fort de changement de son quotidien. Ce désir est le plus massif chez les moins de 35 ans (47%) et les catégories populaires (45%). 39% ont envie de seulement « modifier quelques aspects de leur vie quotidienne » et 30%, enfin, ont envie de ne rien changer à leur quotidien.

Etude réalisée pour Equancy&Co par l’IFOP du 19 au 20 mai 2020 auprès d’un échantillon représentatif de la population âgée de 18 ans et plus de 1007 personnes. Méthode des quotas.

Laetitia TYREL DE POIX

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

A-t-on jamais eu plus besoin de changer d’air qu’après la période que nous venons de vivre collectivement ? 

Sans doute, si vous faites partie des 6 Français sur 10 qui pourront partir en vacances d’été, vous êtes-vous dit, autour du 11 mai, et avec une certaine résignation, que les vacances d’été, cette année, risquaient fort de se dérouler à moins de 100km de chez vous ? Certains d’entre vous se sont peut-être même aventurés plus loin, réservant d’ores et déjà une maison à quelques encablures, bien mesurées, de son lieu de domicile. Combien de Parisiens ont soudain reconsidéré pour la première fois la vallée de Chevreuse, la forêt de Fontainebleau ou les GR de la forêt de Compiègne avec une pointe d’envie, à défaut d’amertume ?  Alors, arrivent les week-ends de l’Ascension et de la Pentecôte, les locations dans ces contrées proches deviennent le Graal absolu, plus courues qu’une place de stationnement dans la capitale. Plutôt Melun que Berlin…tels s’annonçaient les ponts ! Plutôt cyclo-balade à Pont-Aven que les Cyclades et Athènes… telles s’annonçaient les vacances d’été !

Et puis viennent les annonces du 28 mai. Edouard Philippe, soudain, réélargit nos horizons.

L’ensemble de la France redevient accessible. Et tous nos plans de vacances s’en trouvent revus ! Exit les réservations à proximité (heureusement annulables !). Le pays ne nous a jamais semblé aussi vaste… Que de chemin parcouru, en deux mois, depuis le parodique « Guide du Routard de votre appartement – édition 2020 », dont la couverture a largement tourné parmi les plaisanteries envoyées sur les réseaux sociaux pendant la période de confinement ! Et, cerise sur le gâteau, les derniers nuages se dissiperont autour du 15 juin quant à la possibilité de partir à l’étranger, si la situation sanitaire n’évolue pas défavorablement d’ici là.

Ouf ! Pour les habitués des vacances d’été, l’été 2020 semble sauvé.

43 % des Français ont d’ailleurs déjà posé une option sur une destination, même si près de 4 sur 10 ne sont pas totalement rassurés par les mesures sanitaires mises en œuvre pour leurs vacances, notamment dans les hôtels (Enquête VVF et VVF Ingénierie).  Mais au moment de réserver notre traversée pour la Corse ou notre vol pour Lisbonne, peut-être un autre doute, furtif, nous assaillera-t-il : et si la première idée avait été la bonne ? Ou du moins la plus vertueuse ? Les vacances d’été à moins de 100km ! D’aucuns y verront ce que promeuvent depuis des années les protecteurs de l’environnement, via l’éco-tourisme. D’autres, une injustice à laquelle les plus modestes sont hélas contraints, ou une tendance, que les Anglo-saxons appellent, depuis la crise de 2008, le « Staycation ». Mais ne devrait-on pas y voir aussi ce que le confinement nous a enseigné ? La joie de (re)découvrir ce qu’on a sous les yeux et que l’on ne voit plus ! Pendant 55 jours, nous avons réinvesti notre intérieur, et parfois même, notre intériorité. Pendant les vacances, pourquoi ne réinvestirions-nous pas notre environnement immédiat, notre ville, notre département, notre région ? Une fois n’est pas coutume, reprenons conscience que l’herbe n’est pas nécessairement plus verte à côté. La vertu n’est pas qu’écologique, elle est humaine aussi. La valeur que l’on accorde à notre quotidien dépend grandement de la perception qu’on en a. Peut-être réalisera-t-on à quel point, en fait, à deux pas, il est riche et divers. Et puisque les dictons ont toujours raison, rappelons celui-ci : « Le bonheur n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire mais d’apprécier ce que l’on a ».

Alors qu’est-ce que vous faites pour les vacances ? Moi, je ne changerai pas d’adresse…

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Sacha CONKIC

Les nouveaux « Deus Ex Machina »

Des brigades d’anges gardiens : occis morts …

Le sabre et le goupillon d’une France militaire et catholique qui « surveille ou veille sur » ?  N’a-t-on pas là les mots d’une vieille lune ? Organisés par la Sécurité sociale, ces soldats d’un nouveau genre ne portent pas encore d’uniforme ?

Celui des brigades d’anges gardiens aura-t-il la couleur kaki des armées ou la nudité des anges ou encore les deux « en même temps » ? Occis par le sabre militaire ? Et protégé de la mort par un ange gardien catholique ? Ou tout simplement oxymore mal maîtrisé ? Il est toujours utile de s’interroger sur le sens des mots !

… « Demandez Angela ! »…

Des mots, toujours des mots …Marlène Schiappa l’a annoncé pour lutter contre le harcèlement. Les femmes peuvent désormais, dans les lieux où elles se trouvent ou peuvent se « réfugier », « demander Angela » … Après les « anges gardiens », ange est là ? . Le mystère du sexe des anges devient une affirmation sur l’ange d’un sexe ?

Demandez Angela, drôle d’idée pour cette initiative ! Non ? Le  Président lui-même l’a invoqué en arrivant (à distance bien sûr) à un sommet : « Demandez Angela ! », aurait-il clamé pour solliciter de l’aide ! Dans les bistrots parisiens comme à Bruxelles, la magie des mots…et maintenant ses données.

…avant d’implorer StopCovid ?

Après le sabre et le goupillon, Monsieur O. a décidé d’en appeler aux « données de la terre ». La désormais fameuse appli StopCovid est accessible depuis 24h, après bien des vicissitudes. Bug liberticide ou data-libération : la querelle sur le sexe des anges reprend des couleurs.

“Face à la dictature des datas, plutôt mourir debout que de vivre à genoux » ? Ou, au contraire juger qu’« un intellectuel-mort du Covid va toujours moins loin qu’un idiot-dataïsé » ? De temps à autre, est-il peut-être utile de préférer Audiard à Camus ?

Ou Monsieur O., encore, avec la lucidité des grognards, s’interroger sur le retard d’Emmanuel (déjà !) de Grouchy à Waterloo, n’est-ce pas la bonne question ? StopCovid n’est-il pas, tout simplement, en retard d’une bataille dans cette « guerre » qu’il prétend mener ?

Brigadistes, anges ou datas, pas de Deus ex machina… qu’à Dieu ne plaisent !

Robert ZARADER

To buy or not to buy, telle est la question

Si, après deux longs mois de confinement, beaucoup espéraient une « consommation de rattrapage » pour sortir l’économie du ralentissement causé par l’épidémie, force est de constater que les Français ne sont pas prêts à dépenser leur « épargne forcée ».

Le ministre de l’économie Bruno Le Maire l’a pourtant rappelé « ce n’est pas d’épargne que nous avons besoin aujourd’hui pour notre économie, mais d’investissement », les Français, inquiets de l’impacts de la pandémie sur leur pouvoir d’achat, restent frileux. Une étude Nielsenva dans ce sens estime à 82 % le pourcentage des foyers français qui surveillent leurs dépenses depuis le début de la crise sanitaire et à 46 % ceux qui pensent que leur situation économique sera dégradée d’ici un an. Ainsi, à l’image du cas chinois, la reprise française sera progressive : « Le déconfinement se fera par étapes, le retour à la normale de la consommation se fera par étapes également », rappelle Hélène Baudchon, économiste chez BNP Paribas, dans un article du Monde. Pour encourager cette reprise, le niveau de confiance des ménages est un élément clef. A l’heure actuelle, « les enquêtes font état d’un panorama plutôt mitigé », note l’Institut de l’entreprise pour qui la confiance tombe à des niveaux inquiétants en Europe : « 15 % seulement en France croient en un rebond économique dans les 2-3 mois suivi d’une période de croissance semblable à celle pré-crise ».

Ainsi, avant d’inciter les Français à consommer par des mesures exceptionnelles (par exemple, via une prime à la consommation), il incombera au gouvernement de les rassurer sur leur avenir. A leur niveau aussi les enseignes de distributions auront un rôle à jouer : outre le critère du prix, elles devront répondre à la demande de preuves des consommateurs en matière de RSE (sécurité, éthique, environnement, etc.) afin de contribuer à la reprise de la consommation.

Et vous, quels ont été vos premiers achats après le 11 mai ?

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Mathilde CALVEZ

Le confinement a-t-il signé la fin du travail ?

En 1997, Jeremy Rifkin annonçait la fin du travail dans un ouvrage éponyme devenu un classique de socio-économie. Il anticipait notamment la transformation des modes de production à l’aune du XXIème siècle, sous l’influence croisée du numérique, de la robotique et de l’intelligence artificielle.

À la faveur du confinement, Emmanuelle Léon, directrice scientifique de la chaire Reinventing work de l’ESCP, s’interrogeait dans Slate sur les mutations de l’espace et du temps de travail. Jean-Marie Harribey, maître de conférences d’économie à l’université Bordeaux-IV, scrute les mutations du capitalisme dans Alternatives Économiques à l’aune de la production de valeur d’une société de services.

Ces analyses nous conduisent à revisiter le concept de travail tel qu’il est véhiculé par le capitalisme contemporain. Jusqu’à présent, il était caractérisé par une unité de temps de plus en plus circonscrite (la journée de 8 heures consécutives avec une pause méridienne, la semaine de 35 heures par exemple), une forte unité de lieu (on travaille au bureau, au cabinet, à l’usine, à l’agence, à l’école…) en nécessaire association avec une unité d’action, l’activité professionnelle n’existant véritablement que dans la conjonction de cet espace-temps.

Le télétravail, tel qu’il a été massivement expérimenté pendant la crise du covid-19, a bien sûr transformé l’unité de lieu, mais elle a conduit à réévaluer aussi le carcan de l’unité de temps, pour le meilleur (rythmes plus flexibles et plus choisis, modulation individuelle des temps de pause, meilleure liberté d’organisation et donc de responsabilisation des travailleurs, réintroduction d’une part d’intimité visuelle, acoustique et verbale depuis son domicile), mais aussi pour le pire (perméabilité de la frontière entre vie privée et vie professionnelle, augmentation du risque de burn out par surexposition aux sollicitations en dehors des heures ouvrables). Parallèlement, c’est aussi notre rapport à l’entreprise qui a changé, avec l’apparition d’un mode de management plus fonctionnel, moins de proximité, plus d’autonomie et moins de convivialité.

Pour autant, la crise sanitaire ne signe en rien la fin du travail, comme en témoignent les premières analyses du Labo Société Numérique du gouvernement. Bien au contraire, elle amorce une valorisation supplémentaire des services à la personne, dont l’utilité sociale a été éclatante pendant le confinement, une mise à niveau des compétences numériques des salariés, et une transformation du rapport à la productivité. Deux exemples : il est désormais possible de faire ses courses en ligne pendant une réunion ennuyeuse sans risquer d’être dérangé par son voisin, ce qui supprime tout un pan de l’ennui au travail. La similitude des mécanismes d’aide publique accordés aux salariés, aux particuliers employeurs ou aux travailleurs indépendants a contribué à effacer la distinction entre salariés et indépendants, avec pour conséquence une interrogation accrue sur les facteurs de risque et les leviers de motivation de nos choix professionnels.

Nombreux sont ceux qui ont profité du confinement pour reprendre des loisirs, réfléchir au sens de leur activité professionnelle et partager leurs passions sur les réseaux sociaux. Le développement des podcasts individualisés, l’essor du fait-main, la recherche couplée d’indépendance et d’engagement, sont annonciateurs d’une revalorisation du savoir-faire personnel et passionné. En réponse à la gig economy, ou économie des petits boulots associée à l’ubérisation des activités, à l’intermédiation des plateformes et à l’interchangeabilité des tâches, assiste-t-on à l’avènement de la passion economy, une création de valeur générée par des amateurs éclairés, des prosumers en pyjama et des acteurs individuels aussi talentueux que motivés ?

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Raphaëlle COLOGON

Crise sanitaire et mobilisation citoyenne

Près de 2 millions de contributions en ligne lors du Grand débat national, des dizaines de milliers de réunions locales, courriers et courriels reçus ; 150 citoyens tirés au sort pour participer directement à la Convention citoyenne pour le climat ; 8 700 contributions sur la plateforme collaborative en ligne « le jour d’après » ouverte début avril en pleine crise sanitaire ; lancement de la consultation citoyenne du CESE sur l’hôpital de demain…[1]

Des chiffres sans équivoque et une multitude d’initiatives qui montrent que la participation citoyenne s’installe progressivement dans le débat et la décisions politiques, aux côtés de la parole des élus et du point de vue des experts. Comme si notre système renouait avec ses principes démocratiques fondamentaux et que l’on reconnaissait aux citoyens une capacité à prendre part à la vie publique, intelligemment, légitimement, pour éclairer la recherche de l’intérêt général, loin des représentations d’un peuple indomptable, soumis aux seules passions tristes.

La crise l’a encore plus fortement montré. Au-delà des Français en première ou seconde ligne, c’est aussi cette troisième ligne, formée de citoyens « ordinaires », qui s’est très vite organisée pour créer de nouvelles solidarités ; en bref, se mobiliser et contribuer, chacun à sa mesure, à sa hauteur, dans la lutte contre l’épidémie. En témoigne notamment le succès de la plateforme jeveuxaider.

Alors, contrairement aux apparences qui pourraient laisser penser que la gestion de crise ne se résout pas grâce au débat démocratique car le temps des décisions y est trop court, les enjeux trop complexes, les responsabilités trop grandes, la période semble avoir renforcé en réalité la volonté des citoyens de prendre part aux débats, comme à l’action collective, et qu’il fallait même compter sur la force de mobilisation populaire.

Mais si les propositions qui émergent sont le signe bien réel de la vitalité démocratique qui anime tous les territoires, seront-elles finalement écoutées et suivies pour décider des politiques publiques à venir ? Et plus encore, le principe de participation directe et continue des citoyens aux choix de société, économiques, environnementaux, etc. fera-t-il désormais partie intégrante du processus institutionnel en place – au-delà des temps forts électoraux ? Vœux pieux ou lettre morte, chambre du futur, tirage au sort ou consultation systématique, etc. Qu’en sera-t-il ? C’est ce que nous observerons attentivement.

[1] Les modules de consultation, tous sujets confondus, se sont largement développés ces dernières années et plus particulièrement ces derniers mois. Citons par exemple « Notre nouvelle vie », « Demain est près de chez vous », « Et après ? », « reCOVery » rencontrent également un certain succès ; la consultation « Comment inventer tous ensemble le monde d’après ? », lancée le 10 avril par la Croix-Rouge française, le WWF France, Make.org et le Groupe SOS, dont les résultats seront publiés le 29 mai, a, elle, réuni 100 000 participants, qui ont déposé 20 000 propositions appelant essentiellement à protéger l’environnement et à repenser les modes de production et de consommation.
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Marinette VALIERGUE

Le revenu universel, concept utopique ou prochaine réforme ?

Il y a quelques jours ont été dévoilés les résultats du « Jour d’après », la consultation citoyenne organisée par une soixantaine de parlementaires de la majorité et de l’opposition pour réfléchir aux transformations de la société et de l’économie post-covid. Parmi les propositions publiées, l’instauration d’un revenu universel est remise sur la table, en écho à l’appel de 19 élus locaux relayé dans le JDD en avril. Alors que la majorité des Français y étaient opposés jusqu’ici (63 % en janvier 2018 selon une enquête OpinionWay), la crise du covid-19 a transformé leur rapport au travail. Le concept de dividende universel séduit de plus en plus de Français, 71% selon un sondage mené en mars 2020 par l’université d’Oxford)

Ce n’est pas en soi une idée nouvelle : le versement d’une somme d’argent par une communauté politique à l’ensemble de ses membres, de manière individuelle, sans conditions de ressources ou d’activité, est thématisé dès la fin du XVIIIème siècle sous la plume de Thomas Paine. Dans une perspective marxiste, la sortie du salariat irait de pair avec un revenu socialisé universel versé aux citoyens délivrés des contraintes de la production. Dans une perspective libérale, un tel revenu inconditionnel ou dividende universel permettrait de réduire la pauvreté et les inégalités, d’améliorer le fonctionnement du marché du travail et donc de faire baisser le taux de chômage. Mais s’il est régulièrement défendu au niveau mondial, il n’a jusqu’ici pas dépassé le stade de l’expérimentation.

C’était en particulier la proposition phare – et très critiquée – du candidat socialiste aux dernières élections présidentielles, Benoît Hamon. Des économistes comme Thomas Piketty, Emmanuel Saez ou Antoine Bozio, des sociologues comme Dominique Méda, l’avaient suivi sur ce point en soutenant l’idée d’un revenu universel d’existence, jugeant qu’il pouvait être « pertinent et innovant » sur le plan économique et social de le mettre en œuvre.

En cette période de crise sanitaire, le concept de revenu universel a le vent en poupe. Avec le ralentissement – voire dans certains secteurs l’arrêt temporaire – de l’activité économique dû à la pandémie, l’État vient au secours des entreprises, des entrepreneurs individuels et des travailleurs indépendants, avec un arsenal de chômage partiel, de subventions, de rééchelonnement de dettes et de compensations fiscales. Cette explosion de dépenses publiques oblige à repenser notre système de protection sociale. Le gouvernement a ainsi lancé un chantier sur le revenu universel d’activité (RUA), un dispositif qui fusionnerait plusieurs allocations et serait conditionné à la recherche d’emploi.

Le ralentissement de la consommation engendré par le confinement, le report vers d’autres activités que le travail rémunéré pendant la crise, ainsi que la découverte d’autres manières de travailler, ont suscité beaucoup de réflexions sur la valeur travail : beaucoup réalisent que les métiers les moins considérés (et les moins bien payés) sont aussi parfois les indispensables en période de crise. Certains se disent qu’ils peuvent travailler tout autant ou aussi bien qu’avant mais de manière asynchrone ou à distance. D’autres encore, comme Virginie Deleu (Mouvement français pour un revenu de base), ont l’idée de « déconnecter les revenus du travail, à travers la reconnaissance de besoins minimaux financiers pour vivre » .

Le revenu universel doit-il être encouragé, pour valoriser notamment les parents qui élèvent leurs enfants ou les bénévoles du monde associatif qui participent au bien commun sans être rémunérés ? Au contraire, s’il est trop insuffisant pour vivre dignement, risque-t-il d’augmenter le risque de pauvreté ou d’injustice ? Mais, s’il est équivalent au salaire minimum, n’enlève-t-il pas tout sens à la valeur travail ? Faut-il vraiment, en contrepartie, supprimer toutes les aides et allocations que nous pouvons percevoir ?

À vos claviers ! Vous sentiriez-vous plus rassuré face à l’avenir si le revenu universel était mis en œuvre ? Avez-vous le sentiment que le revenu universel pourrait vous désinciter à travailler ?

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Raphaëlle COLOGON

COVID-19 : les Français face aux « actes lourds » de la communication gouvernementale

En 1989, le politologue Jean-Luc Parodi publie dans la revue Hermès sa théorie des « actes lourds ».  Un acte lourd y est défini comme une action, une parole, un discours de la part d’un dirigeant politique fortement, « lourdement » mémorisé par l’opinion publique et structurant en conséquence dans la durée et en profondeur des représentations majoritairement négatives à son égard. La suppression de l’ISF en 1986, « plombant » Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1998, ou encore le combo « Fouquet’s/yacht » de Nicolas Sarkozy, lui collant aux basques tout le quinquennat, sont des exemples presque « purs et parfaits » d’actes lourds. L’histoire dira si les multiples petites phrases d’Emmanuel Macron, du « gaulois réfractaire » aux « Français chamailleurs », rentreront in fine dans cette catégorie.

Avant cela, l’analyse nous montre que deux actes lourds sont venus durablement et structurellement grever la communication gouvernementale sur la crise sanitaire. Le premier est un acte perçu comme une erreur : la tenue du premier tour des élections municipales le 15 mars dernier. Une partie des Français l’a contestée dès le jour même avec ses pieds, en ne se rendant pas aux urnes. Le taux de participation a été de 20 points inférieur à celui de 2014, soit une abstention supplémentaire de plus de 9 millions de Français. Au fil du temps, et des multiples articles et reportages sur les contaminés de la campagne et des bureaux de vote, la tenue de ses élections s’est imposée dans la mémoire collective comme une erreur. Elle est apparue inconséquente et incohérente avec le reste des mesures prises. Pourquoi fermer les bars et restaurants le samedi soir, les écoles le lundi, et laisser se tenir les municipales le dimanche ? Dans toutes les enquêtes d’opinion publiées depuis, environ 85% des Français considèrent que le gouvernement aurait du reporter le premier tour et 74% estiment qu’il a réagi « trop tardivement » face à l’épidémie.

Le deuxième, plus lourd encore sans doute, est perçu comme un mensonge : il s’agit bien évidemment de l’ensemble des discours tenus en début de crise sur l’inutilité des masques. La parole politique, la parole des sachants s’est heurtée là au bon sens public. Même si un masque ne protège pas à 100%, le bon sens laisse à penser qu’il vaut quand même mieux en avoir un que pas. En conséquence, les préconisations et recommandations des autorités publiques en la matière ont été décryptées comme un mensonge de communication pour masquer une pénurie et un Etat défaillant. Les Français ont eu le sentiment que la parole scientifique était instrumentalisée au profit d’intérêts politiques. Les louvoiements qui ont suivi jusqu’à la recommandation formelle d’en porter un dans l’espace public, et l’obligation dans les transports en commun, n’ont pu, bien entendu, que confronter les Français dans leur opinion initiale. A l’heure de la population informée et en réseaux, le sujet des masques a été LE crash de la communication de crise gouvernementale. 80% des Français pensent aujourd’hui que le gouvernement « a caché » certaines informations (Ifop, mai 2020) et 75% sont convaincus qu’il a menti sur les masques (Odoxa, mai 2020).

Le scénario, et la fatalité de la défiance, n’étaient pourtant pas écrits d’avance. Le caractère absolument inédit, et dramatique, de la crise aurait pu aboutir à un sursaut de confiance à l’égard du gouvernement. Juste après la prise de parole présidentielle devant plus de 25 millions de Français le 14 mars, la confiance dans la gestion de crise de l’exécutif est majoritaire, à 55%. Elle commence ensuite à s’éroder fortement à partir du 20 mars, c’est-à-dire du moment où la polémique sur les masques enfle et envahit les plateaux-télés. Elle continue ensuite son orientation à la baisse pour atteindre son étiage le 7 mai, à 28%. En un mois et demi, la confiance dans la gestion de crise du gouvernement a donc perdu 27 points (baromètre BVA de suivi quotidien de la crise).

Tchernobyl, le sang contaminé, l’amiante, le Médiator, Lubrizol,… du point de vue de la communication publique et de sa réception dans l’opinion, la crise du COVID-19 s’inscrit dans un long continuum, sans la moindre rupture. Le gouvernement a ainsi échoué à changer un paradigme d’opinion qui demeure le même à chaque fois, celui de la défiance, du soupçon, des reproches de mensonges et de manque de transparence. Pire même, l’opinion trouvera sans doute dans la litanie de ces crises et scandales sanitaires des dernières décennies la confirmation de ses représentations profondes sur la fracture grandissante entre gouvernants et gouvernés.

Samuel JEQUIER

 

 

« Les choses »

Pendant le confinement, nombreuses ont été les incitations à nous débarrasser de ce qui nous encombre et nombreux avons-nous été à foncer dans le tas, à ranger, trier, se séparer de vieux jeux et de vieux jeans… Un peu comme si nos intérieurs chargés de trop plein de choses, de souvenirs dépassés entravaient nos trajectoires et cela, chose amusante, au moment même où il ne nous était plus possible de nous déplacer… Qu’en penserait un psychanalyste « des choses » … ? Et nous croirait-il doté d’une force de résilience assez forte pour réussir une opération de débarras à grande échelle ? Nous avons eu le temps d’observer la société différemment, de revenir sur nos certitudes, nos idées fixes, nos classements hâtifs, d’apprendre, à distance, des autres (leur générosité, leur attention, leur implication dans le travail ou dans beaucoup d’autres sphères, etc.)… Maintenant que nous sommes déconfinés, serons-nous capables de continuer à nous débarrasser ou de trier sur le volet nos idées reçues, nos vieilles convictions, nos engagements… et d’explorer plus loin l’univers des possibles ?…. Et voir ce que cela nous rapporte, à chacun d’entre nous, mais aussi à nous tous.

Et vous, cette période vous a-t-elle permis de ranger quelque chose ?

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Raphaëlle GINIES

L’open space doit-il disparaitre ?

Depuis son arrivée en France dans les années 1970, on lui reproche à peu près tout : stress, fatigue, anxiété, bruit, sensation de surveillance, privation d’intimité, fragilisation de la concentration… Malgré de nombreuses études produites sur la brutalité de ce système, l’open space, qui concerne environ 20 % des salariés français, survit et se maintient.

Au milieu des années 2000, de grandes crises comme celle d’Orange secouent le monde du travail. Le bien-être au travail devient une préoccupation centrale. Dans ce contexte, l’open space doit se réinventer. On réaménage l’espace, on tourne les bureaux, on intègre des petites barrières symboliques avec plantes vertes ou bibliothèques, on crée des espaces appelés « bulles de tranquillité », on lui trouve de nouvelles qualités, facilitateur, bienveillant, abolissant les inhibitions de la créativité et les barrières hiérarchiques… Malgré tout, l’open space reste impopulaire. Soupçonné d’être principalement pensé pour permettre aux entreprises de faire des économies sur le foncier, en France, on le subit plus qu’on ne l’apprécie.

Mais avec la pandémie mondiale, le confinement et, avec ce dernier l’avènement du télétravail dans nos quotidiens, nous pourrions bien être à un point de rupture et à un véritable bouleversement dans l’organisation de nos espaces de travail.

« Les cloisons ont vraiment la cote en ce moment »
Cadre d’une agence immobilière ayant travaillé sur un guide pour la réouverture des bureaux après le confinement

En pleine crise sanitaire où la distanciation sociale sera désormais la règle régissant nos rapports professionnels, l’open space va-t-il être amené à disparaître ?

Le « cubicle » est de retour, nous apprend Usbek & Rica, le « bureau à cloisons» en français, un petit box fermé sur deux ou trois côtés qui permet de s’isoler lorsqu’on s’assoit mais d’avoir une vue d’ensemble une fois debout. Ce serait aussi le grand retour des cloisons en plexiglas selon Le Monde. Cloisons que nous avons vues apparaître au fur et à mesure que les mesures de sécurité sanitaire se mettaient en place dans les commerces d’alimentation notamment.

On re-cloisonne et on s’isole donc, pour se protéger avant tout des risques de contamination. Mais n’est-ce pas finalement l’occasion de se préserver également du trop-plein de sollicitations, de se sentir libéré du sentiment de surveillance, du bruit et d’agitation de l’open space ? En bref, de gagner peut-être d’un peu de cette intimité que l’on avait enfin redécouverte en travaillant de chez soi…

Télétravail, le retour au calme ?

Le bruit constant dans l’open space et les interruptions permanentes génère un « fort désagrément, à répétition, qui provoque fatigue, irritabilité, stress et, in fine, accidents par perte de vigilance et désertion du lieu de travail », déplorait en novembre 2019 l’association à l’origine de la Journée nationale de l’audition. Le sentiment de contrôle insidieux, à la fois managérial et par ses pairs génère stress et inhibitions et ne permet pas de faciliter la communication comme le révèle une étude de Stephen Turban et Ethan Bernstein, professeurs à la Harvard Business School, parue en 2018.

Le télétravail a permis cela, un relatif retour au calme. Même pour les familles avec enfants, la tendance est au sentiment d’apaisement, au silence retrouvé, notamment en ville, à l’autonomie et à la solitude. Toutes ces nouveautés, extrêmement bénéfiques pour le cerveau et pour la concentration, sont apparues comme un soulagement.

Et d’ailleurs les chiffres sont criants, près de 6 nouveaux télétravailleurs sur 10 envisagent déjà de « demander à pratiquer le télétravail après le confinement, de manière régulière ou ponctuelle », selon un sondage CSA pour Malakoff Humanis paru le 6 mai.

Mais si l’open space perd du terrain au profil du télétravail, il faut rester vigilant. « Du matin au soir, ça n’arrête pas : le télétravail envahit l’espace et le temps de nos vies confinées, au rythme des appels téléphoniques et des réunions à distance, nous avons laissé l’open space entrer dans les domiciles », nous dit dans Libération Fanny Lederlin, autrice de l’essai Les Dépossédés de l’open space (PUF, 2020).

Et vous, pensez-vous que le télétravail garantisse le silence et le calme dont nous avons besoin ?

A votre avis faut-il re-cloisonner les espaces de travail ?

Réagissez en 160 caractères… et si vous avez besoin de plus d’espace, n’hésitez pas à nous envoyer votre contribution par e-mail à 11mai2020@equancy.com, nous la republierons ici.

Anaïs COQ

 

Une consommation plus durable… dans la durée ?

Nombreuses sont, ces jours-ci, les études faisant état de l’évolution des comportements de consommation observée chez les Français durant le confinement. Au-delà des comportements spécifiques à la crise, tels que le stockage de produits alimentaires et d’hygiène, trois tendances – déjà observées avant la crise – semblent s’être amplifiées.

La première, évidente dans le contexte, est le recours croissant à l’achat en ligne. Le e-commerce, et ses canaux de livraisons, à domicile et via le drive, prospèrent. Concernant la seule vente de produits alimentaires, une infographie du Monde note une hausse de 117 % de la livraison à domicile entre la semaine du 20 au 26 avril 2020 par rapport à la même semaine en 2019, et de 81 % pour le drive. Alors que l’une des propositions de la concertation citoyenne sur « le jour d’après » retenues par les Parlementaires invite à « la sobriété et à l’éthique du numérique », cette tendance va à rebours d’une consommation plus durable. Les deux autres tendances néanmoins font pencher la balance vers celle-ci.

En effet, la proximité est plus que jamais le maître-mot. Une étude BNP-Paribas/Ifop publiée courant avril montre que « plus d’un quart des Français indiquent se rendre davantage dans les commerces de proximité », à la fois par solidarité pour les acteurs de l’économie locale (65 %) mais aussi par souhait de « réorienter leur consommation vers des produits plus locaux » (57 %).

De plus, cette crise semble avoir accéléré la volonté des Français de manger plus sainement, le bio affichant une croissance importante durant la période de confinement. Parmi les résolutions des Français, « l’achat de produits alimentaires apportant une meilleure qualité nutritionnelle » fait consensus (étude Opinion Way). En outre, le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) observe un renforcement de tout ce qui contribue à la « fortification nutritionnelle », tels que les compléments alimentaires et les probiotiques.

S’il est aujourd’hui trop tôt pour affirmer la permanence de ces comportements post-confinement, cette crise aura – a minima temporairement – renforcé l’attention des consommateurs sur l’impact sanitaire et éthique de leur consommation. Le terme général de « consommateurs » reste néanmoins à préciser car, comme l’analyse le directeur du département « opinion et stratégies d’entreprise » de l’IFOP Jérôme Fourquet, la question budgétaire et sociale influencent largement les arbitrages de chacun. Ce sont avant tout les consommateurs des catégories favorisées déjà sensibilisés aux questions de circuits courts et du bio « qui ont vu dans cette crise une validation de leur grille d’analyse » et seront enclins à poursuivre ces transformations. Une autre partie de la population conserve son mode de consommation habituel pendant cette période. Pour ceux-ci, la consommation est très « statutaire », voire « identitaire ». Les files d’attente interminables devant les McDrive en ont été, selon l’analyste, une des illustrations marquantes.

Et vous, en quoi vos habitudes de consommation ont-elles changé pendant le confinement ? Comptez-vous poursuivre ces transformations post-confinement ?

Réagissez en 160 caractères… et si vous avez besoin de plus d’espace, n’hésitez pas à nous envoyer votre contribution par e-mail à 11mai2020@equancy.com, nous la republierons ici.

Mathilde CALVEZ

Bâtir les fondations d’une nouvelle offre culturelle

Tant dans les milieux médiatiques qu’intellectuels, nombreuses ont été les voix à s’élever pour appeler le secteur à se réinventer ; à se saisir des contraintes actuelles pour établir les fondations d’une nouvelle offre culturelle. Emmanuel Macron lui-même évoquait, le 6 mai dernier, la nécessité de concilier pragmatisme économique et idéalisme créatif afin de « libérer les énergies créatrices […] et ainsi refonder notre modèle culturel ».

Indéniablement, il est possible de voir dans ce moment de rupture un terreau fertile pour la réinvention des formes d’expression, mais aussi de consommation culturelle. Pour cela, nous pouvons et devons faire confiance à l’ensemble des acteurs culturels, qu’ils soient artiste-interprètes, intermittents, producteurs, réalisateurs… Le secteur culturel français a déjà fait maintes fois preuve de son inventivité, de sa diversité et de sa résilience.

A dire vrai, et sans attendre les déclarations politiques ou médiatiques, le secteur culturel français a déjà entamé sa mue. De nombreuses offres innovantes, utilisant habilement l’outil numérique ont vu le jour : le théâtre des Bouffes du Nord propose par exemple gratuitement plusieurs captation vidéos, d’anciens spectacles ; le musée impressionniste de Giverny propose de nombreux ateliers créatifs alliant dessins, coloriage et arts plastiques pour découvrir ou redécouvrir ses collections de façon inédite. Un large catalogue de ces offres culturelles numériques a d’ailleurs été mis en ligne par le ministère de la culture sur le site culturecheznous.

Une question, pourtant, demeure bien trop souvent éludée : le modèle économique. La création culturelle n’est jamais gratuite. Plus exactement, la création culturelle a toujours un coût. Si on lui en donne les moyens, le secteur culturel français saura se transformer et se réinventer pour continuer à exercer sa mission de toujours : nous faire rire, rêver, voyager, découvrir et s’émerveiller. 

Mais il doit, pour cela, être accompagné et soutenu dans la création de nouveaux modèles économiques, notamment à l’aune du numérique, secteur où le partage de la valeur se fait déjà de façon très inégale, et, le plus souvent, au détriment des artistes.

Nul doute qu’il faudra pour cela, que les idéalistes discours déclamés dans le vent de la conjoncture sanitaire s’efface au profit d’une réflexion et d’un effort collectif. La conception française fait de la culture un bien commun que l’on souhaite accessible à tous : il nous faut aujourd’hui, que l’on soit spectateur, décideur politique ou créateur se porter à son secours pour lui permettre de perdurer. 

La France, connue et reconnue comme un pays d’arts, de patrimoine et de culture, se trouve aujourd’hui renvoyée à son propre reflet : serons-nous collectivement capables de réinventer nos pratiques culturelles ? Voilà l’une des questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre dans les mois à venir. 

Matthieu ALMERAS

« Il est impératif de profiter de la période qui vient pour débattre, à toutes les échelles »

Considérer une épidémie mondiale comme une chance est certainement l’une des caractéristiques les plus saillantes d’une crise elle-même inédite. On assiste à une concorde spectaculaire de l’opinion qui arriverait presque à définir un nouveau monde de biens communs et d’aspirations convergentes.

Gare, en réalité, au trompe-l’œil grandeur nature. Le temps de la concorde est un temps d’illusions qui doit rapidement laisser place à une nouvelle étape de « discorde », vertueuse, saine, un temps de conversations et controverses qui portent ses fruits en allant au fond des débats ouverts par cette crise singulière.

La vie confinée est devenue une expérience à la fois intime et commune, un vécu qui, parce qu’il a été largement partagé, a fait converger les représentations du monde, transcendant les appartenances partisanes et sociales.

Huit Français sur dix se prononcent en faveur de la relocalisation de nombreuses filières de production et de la sanctuarisation de l’hôpital public, de la sécurité sociale ou de l’éducation nationale. Sept Français sur dix souhaitent « un ralentissement du productivisme et de la recherche perpétuelle de rentabilité » [baromètre Viavoice, avril 2020]. Plus des deux tiers désirent nationaliser les activités stratégiques et mettre en place un protectionnisme européen.

Douloureuse fragmentation

Ce niveau de soutien à des propositions historiquement clivantes acte un basculement : l’antimondialisme serait devenu majoritaire dans l’opinion. Pour la première fois, le capitalisme est même considéré comme apportant « plus de mal que de bien dans le monde » par une majorité absolue. Une telle unanimité, dans un pays arrêté, ferait du fameux « monde d’après » une évidence.

Prolonger artificiellement ce beau moment d’unité nationale pourrait mener à une douloureuse fragmentation post-confinement qui révélerait un grand désaccord. Parce qu’en réalité l’évidence de l’un n’est pas celle d’un autre…

Ainsi, si l’on veut éviter que les aspirations réelles à changer de modèle ne se dissolvent progressivement dans un lent retour à la normale, malhabilement vendu comme un « rattrapage », il est impératif et urgent de profiter de la période qui vient pour débattre, à toutes les échelles.

L’Europe doit-elle mutualiser sa dette ? L’Etat doit-il renflouer les industries polluantes et les entreprises indélicates au nom de l’économie et de l’emploi ? Les entreprises doivent-elles durablement augmenter les salaires des « derniers de cordée », promouvoir le télétravail et limiter le versement de dividendes ? Allons-nous individuellement continuer à prendre soin les uns des autres ?

Les Français mériteraient d’être associés

Là où la communication de crise sanitaire repose sur des actes forts suivis d’intenses débats, la communication sur la construction « de l’après » devra faire exactement l’inverse, débuter par le débat pour agir ensuite.

La qualité de ces débats conditionne par ailleurs la réussite des plans de sortie de crise. Cela vaut pour les décideurs publics mais aussi pour l’ensemble des organisations et notamment les entreprises. Elles devront se plier à un exercice collectif, franc et transparent d’identification des failles mises à jour par la crise, d’information sur les arbitrages à rendre pour y remédier durablement et d’implication de tous dans la décision finale.

Le choix des priorités à « actionner » devra être lui aussi collectif pour être valable (et valide). Les Français, en tant que citoyens, consommateurs ou salariés, mériteraient, d’une part, de voir reconnus leurs efforts pendant la crise et, d’autre part, d’être associés concrètement aux décisions qui affecteront leurs quotidiens.

Penser l’organisation de la discorde, en répondant à l’urgence d’un véritable débat citoyen sur les sujets qui fâchent, plutôt que sur le maintien de la concorde, illusoire et précaire, qui nourrit le mythe ravageur d’un bien commun naturel, allant de soi : chiche !

Cette tribune a été diffusée dans Le Monde le 13/05/2020.

Le local : solution à la crise ou retour durable ?

Si la pandémie de COVID-19 n’avait pas arrêté le train de réformes du quinquennat, un nouvel acte de décentralisation aurait dû, cet automne, être discuté au Parlement. Son ambition ? « Promouvoir la différenciation et l’expérimentation », expliquait récemment encore la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault. Plus encore qu’une loi, la gestion de la pandémie et la stratégie de déconfinement vont servir de travaux pratiques.

L’exécutif l’affirme : le couple Maires-Préfets doit mettre en œuvre les modalités techniques du déconfinement. Parce que oui, s’il y a bien un seul plan de déconfinement, un seul cadre, il y a en réalité 35 000 déclinaisons, une par commune ; le plan de déconfinement est « territorialisé », « coconstruit » avec les collectivités, et notamment avec les maires.

Associés très rapidement à la gestion de la crise par l’exécutif, les maires, faiseurs de solutions, transforment ainsi leurs hôtels de ville en centres logistiques pour gérer la crise.

Ce que le COVID-19 nous enseigne, c’est que la crise et son impact concret sur la vie des Français se gèrent à hauteur de territoire, à hauteur de maires, à hauteur de département et de préfet ; à hauteur de citoyens.

Cela vous rappelle peut-être quelque chose ? C’était également le cas lors de la crise dite des « gilets jaunes » alors que les territoires se rappelaient à l’Etat central. Déjà, la solution pour la sortie de crise était permise grâce à un travail Etat-collectivités : le « grand débat national », qui avait  d’ailleurs mis en avant l’aspiration des Français pour une gouvernance plus proche, plus territorialisée.

Lorsque l’Etat est bousculé, il fait le choix de se reposer sur ses fondations anciennes, solides, ancrées dans les territoires. Au fait des réalités, au fait du quotidien, les collectivités sont plus agiles, plus réactives que le pouvoir central. Les élus locaux – dont le maire, figure politique préférée des Français, fait partie – sont dans l’action concrète, pragmatique, sur mesure.

Le partenariat Etat-collectivités qui se fait jour débouchera-t-il sur la réalisation de l’ambition voulue par le président de la République après la crise dite des « gilets jaunes » : celle d’un nouvel acte de décentralisation ?

Cette question sera à vérifier, au quotidien, alors que les élus locaux tentent de tirer leur épingle du jeu dans cette gestion de crise. Associations d’élus s’organisent, partagent les bonnes pratiques, apprennent ensemble, se soutiennent. Maires, présidents de Départements et de Régions entendent montrer, à l’échelle de leurs collectivités, qu’ils complètent au mieux l’action de l’Etat.

Le territoire deviendra-t-il l’échelle d’action nationale ? C’est ce que nous observerons, quotidiennement, dans les mois à venir.

Benjamin BUFFAULT

Prendre « l’attention » des soignants

Chaque soir, nombreux ont été les Français à faire entendre leurs encouragements à leurs fenêtres. Les soignants ont été et sont encore au front contre le Covid-19. Un article paru dans la revue Science met en lumière des études sur les dégâts psychologiques que chaque crise sanitaire provoque chez les soignants, Covid-19 inclus.

Ainsi, ces dernières semaines en Chine, et en particulier à Wuhan, 72 % des soignants ont éprouvé des symptômes de détresse psychologique (dépression, anxiété, insomnie, etc.). En Italie, le trouble de stress post-traumatique est présent chez la moitié des soignants, et surtout chez les jeunes femmes. Pire encore, les niveaux d’épuisement, de détresse et de stress post-traumatique chez les soignants ayant exercé dans d’anciens foyers épidémiques resteraient considérablement plus élevés qu’en temps normal jusqu’à deux ans après les épidémies ! L’OMS recommande des périodes de repos pendant le travail, une nourriture saine, un niveau d’activité physique minimum ainsi que des contacts avec la famille et les amis pour réduire cet impact post-traumatique.

Et dans la réalité…? Plusieurs pays ont mis des mesures en place : permettre aux soignants de se reposer plusieurs fois par jour, mettre à leur disposition des informations précises pour réduire le risque de contamination et donc la pression qui repose sur leurs épaules, former des équipes d’intervention psychologique, leur proposer des consultations à distance avec des psychologues et psychiatres bénévoles…

Et en France ? Comment se porte la santé mentale de nos médecins, infirmiers, sage-femmes, aide-soignants ? Et, demain, dans « le monde d’après », que ferons-nous pour faire mentir Boris Vian qui s’interrogeait : « quoi de plus seul qu’un héros » ?

Nous observerons de près le sujet dans les semaines qui viennent en allant prendre le pouls des hôpitaux et observer quelles mesures sont prises à posteriori.

Déborah KHAGHANI

Bienvenue sur 11mai2020.co

Imaginer le monde d’après le confinement est devenu un lieu commun. Philosophes, économistes, sociologues, politiques et autres experts redoublent d’efforts pour nous dire tantôt que nos modèles changeront du tout au tout, tantôt que l’on reviendra à ceux préexistants. Bien malin en réalité qui saurait tirer d’ores et déjà les vraies leçons de cette période…

Chez Equancy&Co, nous avons pris un tout autre parti : tant que nous n’avons pas le recul nécessaire, pas de leçons… mais de l’observation !

C’est l’esprit qui a primé lorsque nous avons créé Les Petits Débats, notre série de séminaires et de moments de partage que nous animons tout au long de l’année, autour de différentes thématiques, parmi lesquelles le quotidien des Français. Aujourd’hui, nous créons le site 11mai2020.co !

Dès le 11 mai 2020, nous y collecterons patiemment au jour le jour des petits cailloux : tous les signes sensibles de changements dans la vie des Français.

Pas de considérations prospectives sur le « monde d’après », simplement une observation au microscope de la société française des « jours d’après », des « semaines d’après », des « mois d’après ».

Et ce, dans 6 domaines : santé, travail, vie politique, consommation, mobilité, culture sport & loisirs.

Ces capteurs, nous les poserons progressivement, chronique après chronique, étude après étude, en partenariat avec des institutions, des syndicats, des instituts de sondage, des entreprises, des professionnels, des élus… et nous vous inviterons régulièrement à réagir à travers de petites consultations en ligne.

Au bout de quelques mois, peut-être au bout d’un an, nous observerons si ces signaux faibles ont dessiné une société différente et des usages nouveaux, ancrés dans la durée. Autrement dit, si les petits cailloux ont bâti un chemin.

L’équipe d’Equancy&Co

Le chiffre du jour

69%

des Français estiment que l’exécutif et les autorités sanitaires ont « mal anticipé » le retour de l’épidémie (Elabe, octobre 2020)

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