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Catégorie : Lien social Et la jeunesse, bordel ? Et la jeunesse, bordel ?
Et la jeunesse, bordel ?

Au début des années 80, Pierre Desproges laissait éclater sa haine ordinaire en chronique contre les jeunes[1]. Alors que les boomers étaient désormais des quasi quadras, la jeunesse était encensée comme jamais, ce qui exaspérait l’humoriste, reprochant à celle d’alors de n’avoir aucun autre idéal que le fric et la carrière, quand leurs aîné.es soixante-huitard.es avaient au moins cru au Grand Soir.  « Malheur à celui qui n’a rien fait pour les jeunes, c’est le pêché suprême et la marque satanique de la pédophobie s’abat pour lui. Le mot « jeune » est le sésame universel qui ouvre toutes les portes quand le mot « vieux » fait honte », continuait Desproges.

« L’invention de la jeunesse », pour reprendre le titre du livre du sociologue Olivier Galland (Armand Collin, 2011) est une chose récente, post 68 justement. Paradoxalement, on a commencé à parler de la jeunesse quand elle est devenue beaucoup moins nombreuse en proportion. Politiquement, les jeunes sont une denrée rare, cultivée avec envie par les candidat.es qui les exhibent dans leurs meetings et se collent à eux, depuis les « giscardiens enragés » et leurs t-shirt « Giscard à la barre » aux « jeunes avec Macron » hurlant que c’est leur proooojet. Dans les grandes entreprises, on crée des Next Gen comittee, on célèbre les 35 under 35 et on installe des shadow Comex pour que les jeunes geeks apprennent aux administrateurs quinquas et sexagénaires à Tweeter correctement.

Les codes de la jeunesse ont envahi la publicité et les bureaux. A de rares exceptions près, les costumes cravates ou tailleurs ont déserté le monde du travail où nombre de chef.fes d’entreprises arborent les mêmes baskets, jeans et pulls que leurs enfants. D’ailleurs, dans le marketing de Comptoir des Cotonniers, c’est la mère qui vampirise sa fille en la copiant et non la petite fille qui veut grandir et s’émanciper comme jadis.

La jeunesse est partout encensée en théorie, mais les jeunes vivent de moins en moins bien, en pratique. Leur taux de chômage est invariablement le double de la moyenne nationale, obscurcissant leur avenir qui ressemble souvent à une toile de Soulages où il faut chercher la lumière dans l’outrenoir. Leurs appartements rapetissent avec les années. Les plus de 60 ans habitent en moyenne dans 111m2 quand ils en voudraient 112 quand les 25-34 ans vivent dans 91 quand ils en voudraient 111[2]…. Et encore ces chiffres vous paraissent démesurés si vous vivez dans une métropole, dont les jeunes sont chassé.es ou ne peuvent rester qu’en vivant en coloc (encensé dans Friends, mais signe d’une précarisation réelle) ou dans des boîtes à chaussures. Et pour achever le tableau, il y a évidemment le dérèglement climatique, dont ils savent bien qu’ils vont le subir, puisqu’en 2050, ielles seront toujours fringuant.es, même si cramé.es…

Mais ça, c’était en 2020.

Depuis, survint le Covid. Une pandémie dont ils n’ont rien à craindre directement (les cas de décès ou de convalescence lourdes chez les jeunes sont epsilonesques), mais tout à craindre indirectement. Confiné.es dans des misérables chambres ou obligé.es de retourner vivre chez leurs parents, ielles sont aussi privé.es de sorties, de danse, de s’exprimer… Privé.es d’étude en présentiel, de transmission directe, de travaux de groupes, ielles sont privé.es de repères et souffrent psychiquement. C’est pour cette même raison que les plus rétifs au télétravail sont les jeunes. Et pour celles et ceux qui n’ont pas encore de gros jobs, ielles sont privé.es de leurs « petits » jobs comme on dit, mais qui sont tout pour elles et eux : dans les files d’attente de distribution alimentaire, un nombre incommensurable de jeunes. Résigné.es, dépité.es, ils doivent compter sur la charité pour survivre, faute de mieux. Et ça pourrait durer. Quatre jeunes sur dix ont modifié leurs projets professionnels à cause de la crise du Covid-19 : et pour les jeunes diplômés, l’insertion professionnelle s’avère plus complexe que prévue aujourd’hui. Et plus encore pour les jeunes non diplômés, la jeunesse étant un miroir grossissant des inégalités infligées par la crise Covid. Les offres d’emploi accessibles aux jeunes diplômés ont chuté de pratiquement 40% en 2020, par rapport à l’année précédente.

En plus d’une planète surchauffée et surendettée à terme, nous leur laissons un présent peu désirable. Et alors qu’Air France et Renault ont obtenu leurs milliards, le RSA jeunes, beaucoup moins onéreux est resté lettre morte. Comme les demandes de réouverture d’amphis. Et maintenant Solidays qui annonce qu’ils annulent leur édition 2021… La vraie génération désenchantée, Mylène, c’est celle qui a 20 ans en l’an 2020.

Vincent EDIN

[1] https://www.youtube.com/watch?v=_ABEJX_AAU0

[2] https://immobilier.lefigaro.fr/article/les-francais-manquent-d-air-dans-leur-logement_e02bb5ca-0720-11eb-93ba-ac419a147267/


Par Vincent Edin

Vincent Edin est l’auteur de plusieurs ouvrages qui ont le « fact-checking » comme méthode, dont Chronique de la discrimination ordinaire (Folio Actuel, 2012) ou En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite (L’Atelier, 2016). Il enseigne la rhétorique politique à l’ECS Paris et à Sciences Po.