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Eté 2020 : le surtourisme est mort, vive le surtourisme ?

“La Creuse, votre bout du monde”: rarement slogan régional aura aussi bien résumé les enjeux de la saison estivale 2020. Pandémie mondiale oblige, les Français auront été contraints, dans leur immense majorité, de céder aux attraits du patriotisme touristique. Du gouvernement aux collectivités territoriales en passant par la plupart des médias nationaux, chacun le proclamait : cet été devait être le moment de nos grandes retrouvailles avec notre territoire, une occasion inédite de redécouvrir l’infinie diversité de nos paysages et de nos saveurs, mais aussi – et surtout – de sortir d’un tourisme de consommation pour s’engager enfin dans un rapport plus vertueux au voyage. “Pourquoi ne pas jouer la carte de la proximité ?” suggérait ainsi Benoît Panel, cofondateur de Yescapa, sur La Tribune. “C’est en allant (re)découvrir notre patrimoine local et nos 334 (!) réserves naturelles nationales ou régionales, en faisant revivre les petits commerces et restaurants de nos régions que nos voyages retrouveront raison, pérennité et authenticité”.

 

Las ! Un premier bilan à court terme semble indiquer que si notre été a bel et bien été “bleu, blanc rouge” – 86% des Français seraient restés à l’intérieur de l’hexagone – le développement de ce “tourisme de l’intérieur” n’aura pas eu les effets de “ruissellement” escomptés sur l’ensemble du territoire, loin s’en faut. Certes, l’appel de la nature a bien eu lieu, mais dans des zones somme toute classiques : le littoral est resté en tête des destinations les plus prisées (43%), loin devant les campagnes (27%) et la montagne (12%). Avec pour conséquence, malgré la baisse drastique du nombre de touristes étrangers, un “effet de saturation” des zones les plus convoitées comparable aux étés précédents.

“Avez-vous pensé à réserver pour votre balade en forêt ?” : mi-taquin mi-sérieux, l’article du journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, tout en prenant acte des embouteillages de paddle constatés dans les calanques marseillaises, relativise ainsi fortement l’impact qu’a pu avoir l’épidémie sur la transformation de notre culture des vacances. “Dans le tourisme comme dans tous les autres secteurs, le Covid-19 n’a fait qu’amplifier et révéler certaines tendances qui montent depuis longtemps” analyse pour nous l’auteur de No Fake (Arkhê Editions). “Il a jeté une lumière crue sur la saturation de certains territoires, qui est l’effet le plus visible d’un surtourismedéjà dénoncé depuis plusieurs années pour ses effets désastreux sur l’environnement ou le quotidien des locaux.”

Massification du parc de logements Airbnb, “instagrammisation” du monde, concentration des flux de touristes sur un nombre limité de “spots”  (95 % des voyageurs vont dans 5 % de la planète selon l’OMT)… On pourrait énumérer sans fin les différents facteurs à l’origine de cet effet de saturation appelé, selon Jean-Laurent Cassely, à devenir une nouvelle norme saisonnière. Mais pour lui, le phénomène reste avant tout imputable à l’inclusion massive de nouvelles classes dans une culture des vacances traditionnellement réservée aux plus privilégiés : “il y a eu une véritable massification de l’accès à la mer et à la montagne” commente-t-il. “Il va donc falloir s’habituer à ce que tout le monde ait envie de la même chose, que cela nous plaise ou non.”

Un constat largement partagé par le sociologue Rodolphe Christin qui, début juillet, minimisait déjà l’impact que pourrait avoir le COVID-19 sur la réduction du surtourisme  : “Aujourd’hui, le départ en vacances est la norme du comportement le plus standard possible. Le cliché de l’exotisme apparaît partout, jusque sur votre écran d’ordinateur lorsque vous l’allumez. Si quelque chose changeait dans les prochaines années, cela signifierait que la paupérisation a été telle que les gens n’ont plus les moyens de partir. Ce n’est pas une raison très réjouissante.”

De fait, comment reprocher aux autres ce que nous avons tous intériorisé comme l’élément incontournable d’une vie bonne et réussie ? Comme l’ont déjà brillamment démontré Eva Illouz et Edgar Cabanes dans le champ des sciences humaines ou Michel Houellebecq en littérature, l’industrie de l’évasion a fait du voyage comme “expérience” une “marchandise émotionnelle” incontournable, au point d’engendrer frustration, regret et envie chez ceux qui en sont privés. Elle a également considérablement modifié notre rapport au paysage, désormais soumis au régime de la disponibilité permanente. Comme le prouvent les foules observées cet été dans nos plus beaux sites naturels, la relocalisation forcée du voyage marchand en France ne semble pas avoir considérablement changé la donne. Sommes-nous encore capables de poser des limites à notre besoin d’ailleurs ?

Auteur d’un Manuel de l’antitourisme (Editions Ecosociété), Rodolphe Christin invite chacun d’entre nous à considérer ce qu’il perçoit comme la racine du problème : ce  réflexe du départ qui nous pousse à fuir compulsivement notre quotidien. Pour lui, la question qui nous est posée dépasse largement le secteur touristique : “Qu’en est-il de la viabilité de nos modes de vie ? Aujourd’hui, le projet politique serait de réinterroger tout cela de manière démocratique, de raisonner sur la manière dont on vit dans nos territoires. Qu’est-ce qu’il faudrait pour vivre un peu mieux afin de désamorcer cette espèce de réflexe conditionné qui nous amène forcément à vouloir partir pour trouver un peu d’air ?”

Elena Scappaticci

Par Elena Scappaticci

Journaliste société, chef de projet éditorial et copywriter