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Catégorie : Vie Politique Le nouvel écologisme municipal Le nouvel écologisme municipal
Le nouvel écologisme municipal

2020 ou l’odyssée des Verts dans l’espace métropolitain : en s’imposant dans une trentaine de villes (alors qu’ils n’en dirigeaient qu’une jusqu’à présent, Grenoble), dont 7 de plus de 100 000 habitants (Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Tours, Besançon, Annecy, Grenoble), les « hommes (et femmes !) verts » ont conquis les métropoles et s’imposent comme les grands gagnants du scrutin. Associés à l’exécutif parisien, et peut-être à l’exécutif marseillais (la coalition du printemps marseillais l’a emporté en voix mais ne dispose en siège que d’une majorité relative l’obligeant à passer des alliances d’ici l’élection du maire le 3 juillet), les Verts pourraient donc se trouver en charge de l’administration des trois plus grandes villes françaises. Jamais un parti au si faible ancrage local n’avait conquis autant de villes lors d’un scrutin municipal : aux villes de plus de 100 000 habitants s’ajoutent Poitiers et Colombes comme belles prises de guerre. Ces succès sont la traduction politique et électorale d’un basculement d’opinion, accéléré par la crise du Covid-19. Pour la première fois en effet, une majorité absolue de Français estime aujourd’hui que « le capitalisme apporte plus de mal que de bien » (baromètre Edelman, novembre 2019) et que « la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas compatible avec le système capitaliste » (BVA, juin 2020). Dans, et depuis la crise, la relocalisation d’activités, les circuits courts, la préservation de la biodiversité, l’urgence climatique sont devenus des enjeux encore plus cruciaux, encore plus saillants aux yeux de l’opinion. Selon une enquête réalisée par l’IFOP pour Equancy&Co en mai 2020, 71% des Français déclarent par exemple que la crise sanitaire va les inciter à acheter plus de produits locaux, « quitte à les payer 10% ou 15% plus chers ». Dans une interview au Monde, le politologue Jérôme Fourquet met l’accent sur la crise sanitaire comme accélérateur de tendances : « la grille de lecture de l’épidémie s’est faite autour de l’écologie, avec des questionnements autour de nos modes de vie et de consommations qui mettent à rude épreuve nos écosystèmes. Le confinement a été un accélérateur, les gens demandent du localisme, une baisse de la consommation frénétique. La période a renforcé les thèmes d’EELV ». Les enquêtes d’opinion comme les propositions fortes de la convention citoyenne pour le climat montraient la préoccupation grandissante de l’opinion pour l’environnement et l’écologie, la bascule historique de plusieurs grandes métropoles la confirme.

Au sein de la gauche, le PS peut être considéré comme le second gagnant du scrutin. Laminé aux dernières élections nationales (présidentielle, législatives, européennes), le parti se refait une (petite) santé dans ces élections locales, grâce à ses maires sortants. Il conserve ses principaux bastions (Paris, Nantes, Rennes, Clermont-Ferrand, Lille d’extrême justesse) et trouve même quelques conquêtes inespérées, sur la droite à Nancy, Bourges et Laval, sur la gauche à Montpellier (face au maire sortant divers gauche Philippe Saurel) et à Saint-Denis (face au maire sortant PC). Il perd toutefois Strasbourg, Besançon et Metz, trois villes où le maire sortant ne se représentait pas. Si le PS a tenu bon, le PC, lui, sort vaincu de ces élections. Symbole d’un changement d’époque, l’écologisme municipal naît au moment où s’éteint doucement le communisme municipal. Le parti perd sa plus grande ville, Saint-Denis, et des villes symboles comme Aubervilliers ou Arles.

Alors que le scrutin a été plutôt favorable à la gauche, particulièrement lorsqu’elle a su s’unir, LaREM apparaît comme la grande perdante, l’arbre havrais ne pouvant masquer la forêt. Le parti présidentiel ne remporte aucune grande ville en son nom. Les élections qui paraissaient il y a encore un an « imperdables » à Paris et à Lyon ont été perdues, et bien perdues. Pire, à Strasbourg ou à Bordeaux, l’électorat macroniste urbain ne semble pas avoir suivi les stratégies d’alliance de second tour avec LR. Dans ces deux villes en effet, alors que l’addition des voix de premier tour entre LREM et LR étaient nettement supérieure au total de la gauche unie, les candidats LR/LaREM ont été défaits. Comme un pied de nez d’un électorat en même temps soutien du président et sensible à l’urgence écologique.

LR s’en tire bien mieux que LaREM mais du fait de défaites à fort retentissement politique et médiatique, ne peut clairement revendiquer un succès. Certes, le parti a conservé la très grande majorité de ses villes de plus de 10 000 habitants et y conserve sa large suprématie. Certes, LR peut revendiquer quelques belles conquêtes, comme Metz, Orléans, Biarritz, Lorient ou Montélimar. Mais la perte probable de Marseille, dirigée depuis 25 ans, celles certaines de Bordeaux (dirigée par la droite républicaine depuis 1945), de Nancy (dirigée par la droite républicaine depuis 75 ans) ou de Perpignan viennent inévitablement obscurcir le bilan. LR ne dirige ainsi plus aujourd’hui que deux des 10 premières villes française (Nice et Toulouse), contre 4 précédemment.

Le RN gérera une grosse douzaine de villes à l’issue de ses élections, contre 9 précédemment. Il peut se targuer d’un succès de prestige, grâce à la prise de Perpignan. C’est la première conquête d’une ville de plus de 100 000 habitants depuis Toulon en 1995. Et une victoire symbolique, sur laquelle le parti tentera de capitaliser, sur le « front républicain ». Il remporte également Bruay-la-Bussière (22 000 habitants) et Moissac (12 500 habitants) et conserve ses principales cités (Béziers, Fréjus, Hénin-Beaumont…). Si le scrutin ne montre aucune dynamique marquée en sa faveur, le RN n’en sort pas affaibli grâce à la conquête de Perpignan et consolide même légèrement son ancrage local.

Enfin, on retiendra de ces élections municipales le record historique d’abstention, à 60%, soit 20 points de plus que le pire score enregistré jusque là. Ce record est pour moitié conjoncturel : près d’un abstentionniste sur deux, dans une enquête Ipsos réalisée le jour du vote, motive son comportement par la peur du virus. Les nouvelles pas très rassurantes venues d’Europe et des Etats-Unis dans les jours précédant le scrutin et le « trauma » du premier tour (85% des Français interrogés pendant le confinement considéraient que le premier tour n’aurait pas du avoir lieu) ont à l’évidence pesé sur les comportements électoraux. L’autre moitié de l’abstention reste plus structurelle et liée à la profonde défiance à l’égard du politique d’une partie de l’opinion.

Triomphe d’EELV, « divine surprise » pour le PS, bonne résistance territoriale de LR malgré quelques défaites emblématiques, débâcle de LaREM, faible score national du RN malgré quelques succès de prestiges : les enseignements des municipales sont clairs mais ne peuvent pas, pour autant, être projetés mécaniquement sur le plan national. D’abord en raison de l’importance de l’abstention : plus d’un Français sur deux n’a pas voté lors de ces élections. Ensuite parce que ces élections, à la campagne peu nationalisée, restent essentiellement et éminemment locales. En tirer des enseignements pour la prochaine présidentielle serait donc fort risqué, et sans doute erroné. La meilleure preuve en est un sondage d’intentions de vote présidentielles réalisé par l’IFOP à quelques jours du second tour : Emmanuel Macron et Marine Le Pen y arrivent très largement en tête du premier tour, avec, selon les hypothèses, entre 26% et 28% des intentions de vote, quand les candidats de droite, quels qu’ils soient, (François Baroin ou Xavier Bertrand) plafonnent à 12% et ceux de gauche sont laminés : 11% pour Jean-Luc Mélenchon, 8% pour Yannick Jadot, 3% pour Olivier Faure.

Samuel JEQUIER

Par Samuel Jequier

Sociologue