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Les Millennials, nouvelle génération romantique ?

Goût du pittoresque, rêves de châtelains et nostalgie d’une France mythifiée…  

On ne l’attendait pas forcément sur ce terrain là, mais l’avocat, écrivain et invité récurrent de la célèbre émission radio “Les Grandes Gueules” Charles Consigny a hérissé une grande partie de la France le 18 janvier 2020 en comparant “les gens” (?) à des “mollusques administrés (…) contents d’avoir Pernault (…) pour être rassurés”… Oublions un instant le mépris de classe manifeste qu’exprime l’écrivain pour les millions de “mollusques” qui – moi la première – ont versé leur petite larmichette lors des adieux du pape du “13h”, le 18 décembre 2020. Penchons-nous plutôt sur ce besoin d’être “rassuré” identifié par le chroniqueur, nettement plus signifiant d’un point de vue sociétal.

Depuis un an, de nombreuses émissions déclinant la “France de Jean-Pierre Pernaut”, cette France des terroirs et des clochers mythifiée et totalement dépolitisée – ont vu leur audience s’élargir bien au-delà du public vieillissant auquel elles sont généralement associées. Le 3 décembre 2020, nous étions 2,5 millions à contempler – béats – les splendeurs de l’Ariège, grâce au nouvel opus de l’émission des “Racines & des Ailes”, “Les Pyrénées au cœur”. Un mois plus tard, 1,5 millions de Français s’offraient l’expérience – certes émolliente mais ô combien réconfortante – d’une balade virtuelle au fil de la Dordogne. L’occasion de (re)découvrir les Jardins panoramiques de Limeuil, l’atelier de tannage de cuir de poisson de Fanlac mais aussi… Les somptueuses ruines en vente du “pays au mille châteaux”.

 

De la “France de Jean-Pierre Pernault” à l’”estate porn”

Car, concomitant à notre irrépressible besoin “d’échappées belles”, un curieux  phénomène a fait son apparition en 2020, “l’estate porn” –

Le phénomène concernerait tout particulièrement les jeunes citadins des métropoles, qui, reclus depuis maintenant un an dans des logements exigus sans possibilité réelle d’accéder à la propriété, se mettent littéralement à “rêver de châteaux en Espagne”. Plusieurs nouveaux médias en ligne surfent sur cette dynamique fantasmagorique, à l’instar de Néo, lancé le 30 novembre 2020 par le journaliste et producteur de télévision sur M6 Bernard de La Villardière.

Dans une interview accordée au Figaro, ce dernier présente son nouveau bébé comme “un média de la proximité, des territoires, engagé auprès des artisans, des paysans, des chefs d’entreprise qui composent la France d’aujourd’hui” qui cible aussi bien les jeunes que les générations plus âgées. ”Nous parlerons donc de l’actualité mais aussi de la France de Jean-Pierre Pernaut, celle de Des racines et des ailes”. Et de préciser “Nous n’avons pas d’orientation politique. Neo veut être le média de la nuance et de la complexité. Nous sommes dans la France du réel.” Tous les éléments de langage d’une nostalgie fabriquée sont ici réunis, mais après tout, peu importe, puisqu’il répond à une aspiration générationnelle bien réelle.

Eloge du pittoresque et de la “couleur locale”

Si la porte-parole de Se Loger mobilisait le “bovarysme” flaubertien pour désigner la quête  d’authenticité  inassouvie des jeunes citadins des métropoles, c’est plutôt du côté du Romantisme que la littérature nous fournit des clefs de compréhension du phénomène. Rappelons d’abord que le Romantisme, tel que formalisé par ses plus illustres représentants – de François René de Chateaubriand au jeune Victor Hugo – est fondamentalement un mouvement – non pas réactionnaire – mais de “réaction à”. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, alors que la société française remue les cendres de l’héritage révolutionnaire et se plonge dans une crise morale et politique durable, la sensibilité romantique tente de surmonter ce climat d’incertitude en se lovant dans un cocon esthétique faisant l’éloge de la “couleur locale”, définie par Félibien, théoricien du mouvement, comme “celle qui est naturelle à chaque objet en quelque lieu qu’il se trouve, laquelle le distingue des autres, & qui en marque parfaitement le caractère.”

Comme le note l’essayiste et critique littéraire Patrick Née, cette obsession de la “couleur locale” est tout autant spatiale que temporelle. Le poète Théophile Gauthier – qui affirmait, bien avant Michel Houellebecq, “que la couleur locale s’en allait du monde”“ne cessera d’être fâché par tout ce qui démentira à ses yeux cette pureté de la couleur spatio-temporelle – c’est-à-dire les pseudo-progrès de la dite civilisation européenne, comptant bien plutôt à ses yeux comme autant de ratés dans la propulsion de la merveilleuse machine à remonter le temps à bord de laquelle il s’est embarqué.” 

 

A Georges Pernoud, les Millennials reconnaissants

Un ressenti qui fait étrangement écho à celui décrit par Louis Auvitu et Barbara Krief dans leur enquête sur ces Millennials qui se rêvent Gentleman Farmer : “Comme un enfant dans l’usine de Willy Wonka, on s’imagine se rouler sur un parquet point de Hongrie, sauteur au plafond jusqu’à toucher ces moulures…” Si cette mélancolie passéiste nous console un tant soit peu de l’incertitude des temps présents, pourquoi nous en priver ? Rappelons-nous seulement de la sage mise en garde formulée par Victor Hugo dans sa Préface à Cromwell : pour nous “toucher au coeur”; le “pittoresque” ne doit pas se contenter “d’ajouter quelques touches criardes çà et là sur un ensemble du reste parfaitement faux et conventionnel”. George Pernoud, animateur historique de l’émission Thalassa et digne représentant du Romantisme dans son actualisation contemporaine – osons le dire ! – l’avait parfaitement compris, comme en témoigne l’émoi collectif ayant accompagné l’annonce de son décès, le 10 janvier 2020. A Georges Pernoud, les Millennials en quête de sens reconnaissants. Rest in peace.

Elena SCAPPATICCI


Par Elena Scappaticci

Journaliste société, chef de projet éditorial et copywriter